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“TLDR”, une installation vidéo sur la prostitution réalisée par l’artiste juive Candice Breitz aurait dû être présentée en Allemagne ce printemps. Elle a été annulée en réaction à ses critiques à l’encontre de la politique de Netanyahou.
© Studio Breitz.
L’artiste et musicienne américaine Laurie Anderson a dû démissionner de son poste de professeur à l’Université des arts d’Essen, en Allemagne. Elle avait signé en 2021 une pétition de soutien à la Palestine. Victime de ce maccarthysme flou qui ravage l’Europe, Anderson a déclaré dans Artnews : « Associer ainsi une critique légitime de l’État d’Israël et sa politique envers les Palestiniens à de l’antisémitisme est cynique. »
On ne lutte pas contre l’antisémitisme en le confondant avec une opinion politique. Que dire de l’exposition de l’artiste sud-africaine Candice Breitz, annulée en Allemagne pour le même crime, ses critiques virulentes contre le gouvernement Netanyahou ?
Laurie Anderson en 2017
© Ebru Yildiz
L’événement restera dans les annales : c’est sans doute la première fois qu’une artiste juive se voit accusée d’être antisémite. Avec un peu d’imagination, on pourrait craindre, l’année prochaine, de se voir accusé d’anti-américanisme si l’on critique la politique de Donald Trump. Cet amalgame ridicule entre l’opposition à la politique israélienne et l’antisémitisme, exacerbé outre-Rhin en raison de la particularité de son histoire, commence à sérieusement cliver un monde de l’art qui se voyait déjà scindé entre un circuit marchand et celui des institutions. Et la ligne retombe à peu près aux mêmes endroits.
Ainsi l’administration de la documenta de Kassel vérifie-t-elle que les membres du nouveau comité de sélection n’ont pas de louches accointances envers la cause palestinienne. La ministre fédérale de la Culture, Claudia Roth, menaçant même de retirer le financement public de la plus importante exposition internationale. Cela signifie-t-il que le prochain directeur sera choisi par un comité pro-israélien ? On nage dans l’absurde.
Pour ajouter un peu de piment, deux curateurs respectés, Manuel Borja-Villel et Vasıf Kortun, ont publié une lettre ouverte accusant ledit comité d’avoir refusé leur projet commun, envoyé en août 2023, alors qu’ils avaient été « tous deux invités individuellement à soumettre un projet » un mois plus tôt. C’est là où l’histoire devient cocasse.
En effet, en juillet 2023, aucun des curateurs pressentis et présents sur les listes proposées par les membres du comité n’était choisi officiellement, celui-ci ne s’étant pas encore accordé sur une première short list. Comment se fait-il que Kortun et Borja-Villel aient été « individuellement contactés », et par qui ? L’administration de la documenta a fort justement refusé leur projet pour cette raison, mais la lettre ouverte des deux curateurs révèle, sans le savoir, un dérapage préoccupant. Et si l’on parlait de transparence, de clarté et d’équité ? Dans les jurys et les comités de sélection qui concernent les artistes, on trouve en majorité des critiques et des commissaires d’exposition, car il est difficile d’être juge et partie. Pourquoi ce principe est-il bafoué ailleurs ?
Assez de vases clos, vive les regards croisés !
Le pire est arrivé à Istanbul l’année dernière, lorsqu’Iwona Blazwick, membre du comité consultatif de la biennale, se vit propulsée à sa direction artistique à la place de Defne Ayas, pourtant choisie par ce même comité… Mais qui avait eu le tort de faire référence au génocide arménien dans une exposition passée. Exigeons auprès de la documenta la création d’un comité indépendant, composé essentiellement d’artistes – avec toutes les compétences requises pour juger des projets d’exposition et des trajectoires individuelles des professionnels.
Cette crise pourrait être l’occasion d’une nouvelle ère : celle où les artistes reprendraient leur place dans le monde de l’art, notamment en participant à la nomination des directeurs/trices artistiques, en affirmant leurs valeurs dans les instances de décision. Assez de vases clos, vive les regards croisés ! Les uns tirent leur légitimité des autres. Paradoxalement, ces comités trop homogènes sont à l’origine de la mode qui consista à placer les artistes à la direction des biennales (d’Elmgreen & Dragset à la biennale d’Istanbul ; Kader Attia à Berlin ; le collectif Ruangrupa à la documenta).
Des artistes choisissant des artistes, des commissaires chargés de désigner des commissaires : à mon sens, une aberration systémique. Ce qui devrait demeurer une exception est devenu la norme, celle d’une séparation entre les mondes qui ne profite qu’à une clique auto-désignée et qui contribue à implanter l’idée d’un monde de l’art sans œuvres et d’une recherche sans rapport vital à la création.
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