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Théodore Géricault, Le Radeau de La Méduse, 1818-1819
Huile sur toile • 491 × 716 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / Coll. musée d'Orsay, Paris
Impossible de lui échapper. Son titre et sa composition se glissent partout : un roman d’Émile Zola (1877), un album d’Astérix (1964), une chanson de Georges Brassens (1964) et même un pochoir de Banksy en référence aux migrants de Calais (2015) ! Le Radeau de La Méduse est un tableau si marquant que sa renommée a traversé les siècles. Pari réussi pour Théodore Géricault (1791–1824), dont le but était de lancer sa carrière de peintre en s’emparant d’un fait d’actualité brûlant…
A. Correard, H. Savigny, D’Anglas de Praviel et Paul C.L. Alexandre Rand des Adrets, Relation complète du naufrage de la frégate La Méduse faisant partie de l’expédition du Sénégal en 1816
Le 17 juin 1816, La Méduse prend la mer sur ordre du roi Louis XVIII, qui vient tout juste de restaurer la monarchie après l’ultime défaite de Napoléon Bonaparte. La mission de cette frégate ? Reprendre le Sénégal aux Anglais pour y rétablir une colonie française. Accompagnée de trois autres bateaux, elle transporte à son bord du matériel et 392 personnes, dont des fonctionnaires et des militaires. Mais le commandant (Hugues Duroy de Chaumareys, un royaliste qui n’a pas navigué depuis l’Ancien Régime), refuse d’écouter l’avis des officiers et se trompe de trajectoire. Le 2 juillet 1816, La Méduse s’échoue sur le banc de sable d’Arguin. Un obstacle pourtant bien connu des navigateurs, situé à une soixantaine de kilomètres des côtes de l’actuelle Mauritanie…
Alexandre Corréard, Plan du radeau de la Méduse au moment de son abandon
Naufrage de la frégate « la Méduse » faisant partie de l’expédition du Sénégal en 1816 • © BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF
Remorquée par quatre canots et une chaloupe, l’embarcation de fortune croule tellement sous le poids des hommes que ces derniers ont déjà de l’eau jusqu’à la ceinture.
Afin d’alléger le navire pour sa remise à flot, les marins construisent un radeau de 20 mètres sur sept composé de mâts sciés, de planches et de cordages, sur lequel ils transfèrent du matériel. Mais après plusieurs tentatives infructueuses, une violente tempête brise la frégate qui prend l’eau de toutes parts. Pour couronner le tout, les canots de sauvetage sont en nombre insuffisant. Alors que l’équipage a déjà sombré dans l’alcool, le commandant Chaumareys et le futur gouverneur du Sénégal dressent une liste de répartition des passagers en se réservant les meilleures places. Le 4 juillet, les six canots et chaloupes sont mis à l’eau. Environ 150 marins et soldats, si serrés qu’ils ne peuvent s’assoir, s’entassent sur le radeau. Remorquée par quatre canots et une chaloupe, l’embarcation de fortune croule tellement sous le poids des hommes que ces derniers ont déjà de l’eau jusqu’à la ceinture. Très vite, les amarres le reliant à la chaloupe se brisent – peut-être un largage volontaire…
Théodore Géricault, Le Radeau de La Méduse (détail), 1818–1819
Huile sur toile • 491 × 716 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Soulagés de leur fardeau, les canots disparaissent à l’horizon. Abandonnés à leur triste sort, les passagers du radeau se battent pour quelques maigres provisions : un paquet de biscuits mouillés et six barriques de vin. Sans scrupules, les officiers décident de jeter les blessés à la mer. Affamés, ivres et déshydratés, certains se suicident… ou cèdent au cannibalisme au bout d’à peine 48 heures ! Le 17 juillet, le commandant Chaumareys, dont le canot est arrivé à bon port en seulement quatre jours, envoie l’Argus, l’un des bateaux de l’expédition initiale, retrouver le radeau…. Non pas pour sauver les naufragés (qu’il croit tous morts), mais pour récupérer trois barils de pièces d’or et d’argent ! Sur l’embarcation, il ne reste que 15 rescapés, dont cinq mourront peu après leur sauvetage…
Le drame et son terrible bilan font la une des journaux. À l’issue d’un procès en cour martiale débuté en janvier 1817, Chaumareys est rayé de la marine et condamné à trois ans de prison. Aux yeux de l’opinion publique, ce commandant incompétent représente l’échec de la Restauration. Le naufrage, en somme, d’une monarchie archaïque, qui ne se préoccupe que d’elle-même et continue de privilégier la naissance aux compétences.
Théodore Géricault, Le Radeau de La Méduse (détails), 1818-1819
Huile sur toile • 491 × 716 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Dès 1817, Géricault s’empare de cette odyssée macabre, devenue un symbole politique. Désireux de cristalliser en une seule image toute l’intensité dramatique du naufrage, le peintre choisit de représenter le moment où les rescapés agitent les bras en direction de l’Argus, dont ils viennent d’apercevoir la minuscule silhouette se dessiner à l’horizon. Sur une mer sombre et démontée, le radeau jonché de cadavres penche vers le spectateur qui se retrouve dans l’eau, du côté des noyés… Épuisés par 13 jours de calvaire, les personnages du premier plan n’ont même plus la force de faire un signe. Mais, dans la partie supérieure du tableau, un jeune homme à la peau sombre agite vaillamment sa chemise pour attirer l’attention des sauveteurs. Le héros du tableau est donc de dos, anonyme… et noir. Un choix triplement révolutionnaire cachant une critique habile de l’Empire colonial français et de l’esclavagisme, auquel Géricault était ardemment opposé !
Obsédé par sa quête de réalisme, il se rend même à l’hôpital Beaujon pour dessiner des mourants…
Pour réaliser cette œuvre spectaculaire de plus de sept mètres sur cinq – soit plus de 35 m2 de toile peinte ! –, l’artiste a effectué un gigantesque travail préparatoire. Avant de consacrer huit mois à la peinture finale, il passe près d’un an à enquêter et réaliser des esquisses. Avec l’aide de trois survivants (le chirurgien Jean-Baptiste Henri Savigny, l’ingénieur-géographe Alexandre Corréard et le charpentier Lavillette), il construit un modèle réduit et détaillé du radeau, sur lequel il place des figurines en cire. Lorsqu’il ne se rend pas sur la côte pour observer la mer, il se confine durant de longues semaines dans son atelier parisien du Faubourg-du-Roule, où il fait poser des modèles. Obsédé par sa quête de réalisme, il se rend même à l’hôpital Beaujon pour dessiner des mourants… Et va jusqu’à emporter chez lui des morceaux de cadavres afin d’étudier la texture et la couleur des chairs décomposées !
À gauche, “Étude d’homme pour le radeau de la Méduse” de Théodore Géricault, à droite “Naufragée échouée” de Jean-Baptiste Carpeaux, XIXe siècle
Dessin à la mine de plomb / Terre cuite • 12 x 30 cm / l: 28,3 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © RMN-Grand Palais
Mélange détonnant de théâtralité néoclassique et de réalisme cru, le tableau fait sensation au salon de 1819. Si certains sont dégoûtés par ce « tas de cadavres », d’autres admirent la force et l’audace de la composition. La toile obtient la médaille d’or, mais elle est jugée trop provocante pour intégrer les collections nationales et ne trouve pas d’acheteur, malgré son vif succès à Londres en 1820. Roulée, elle est entreposée chez un ami du peintre. Jusqu’à ce qu’elle soit finalement acquise par l’État en 1824, puis, à partir de 1945, exposée définitivement au Louvre, parmi les chefs-d’œuvre du romantisme français !
Le Radeau de la Méduse
Par Alain Jaubert
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