Article réservé aux abonnés
Créé par Kasimir Malevitch en 1915, le suprématisme réunit plusieurs artistes constructivistes russes autour de lui. Il est né d’une intuition, celle de la primauté de la machine sur l’Homme, et du règne de l’abstraction sur le réalisme. Avec le suprématisme, la toile retrouve sa nature bidimensionnelle, et le sujet tend à l’universalité. Étoile filante de l’art moderne, il n’aura guère de longévité en dehors de la personnalité de son fondateur.
Kazimir Malévitch, Carré noir sur fond blanc, 1915
Huile sur toile • 106 × 106 cm • Coll. musée national Russe, Saint-Pétersbourg / © akg-images
Trente ans après qu’Alphonse Allais, à titre de blague, ait présenté au mouvement des Arts incohérents les premiers monochromes, le Russe Kasimir Malevitch inventait très sérieusement le suprématisme à Saint-Pétersbourg (alors appelée Petrograd). Le peintre exposait un Carré noir sur fond blanc, suivi en 1920 d’un Carré blanc sur fond blanc.
Organisée en pleine Première Guerre mondiale, l’exposition de 1915 à Petrograd qui a révélé Carré noir sur fond blanc est une manifestation d’anthologie : elle a fait connaître le suprématisme. Son titre « L’Exposition 0.10 » marquait le désir de renouveau, de faire table rase du passé. Organisée par Malevitch, elle réunissait 14 artistes futuristes et abstraits dont Vladimir Tatline, qui s’est férocement opposé à Malevitch, chacun défendant sa vision de la radicalité. Tatline était plus dadaïste, là où Malevitch se révélait mystique. C’est à l’issu de cette exposition que l’artiste invente le terme de suprématisme, et prévoit la création d’une revue consacrée au mouvement.
Malevitch est arrivé au suprématisme, une expression abstraite radicale, après avoir commencé par l’impressionnisme, puis le cubisme géométrique et divisionniste. Avec ses œuvres abstraites, l’artiste envisage la peinture comme un problème plastique, qu’il résout avec précision. Malevitch a inspiré d’autres artistes russes, dont Alexandre Rodtchenko qui peignit à son tour une composition Noir sur noir (1918). Avec le suprématisme, Malevitch entendait montrer qu’il achevait la tradition picturale, le mot suprême signifiant à la fois « ce qui est le plus élevé » mais aussi « le dernier ». L’artiste était en quête de pureté, d’essence, une forme d’abstraction totale. Cette aspiration n’est pas sans lien avec le contexte de la Grande Guerre, qui a profondément marqué le peintre (mobilisé sur le front en 1917), et la révolution russe.
D’autres artistes tels qu’El Lissitzky, Alexandra Exter, Lioubov Popova, Ivan Puni, Olga Rozanova, Ivan Vassilievitch Klioune et Alexandre Rodtchenko suivront un temps Malevitch sans pour autant adhérer durablement au suprématisme. L’aventure picturale fut donc de courte durée, son instigateur la déclarant close en 1920 !
Kasimir Malevitch, Composition suprématiste, 1916
Huile sur toile • 38,4 × 48 cm • Amsterdam, Stedelijk Museum • © Photo Stedelijk Museum Amsterdam
Kasimir Malevitch, Composition suprématiste, 1916
Cherchant à atteindre l’essence de l’art, Malevitch se tourne vers l’abstraction radicale. Il considère le suprématisme comme l’aboutissement du cubisme et du futurisme. Selon lui, le suprématisme s’est construit en trois étapes : le noir, la couleur et le blanc. C’est donc ici une toile appartenant à la courte période intermédiaire. Malevitch se place dans la quatrième dimension, au-delà du réel, comme s’il capturait l’évolution des formes en un moment et un espace donnés indifférents au monde visible.
Olga Rozanova, Composition non-objective (suprématisme), vers 1916
Huile sur toile • 83 × 66 cm • Moscou, Galerie Tretiakov • © Tretiakov gallery, Moscou
Olga Rozanova, Composition non-objective (suprématisme), vers 1916
Aux côtés de Malevitch, l’artiste participe à la revue Supremus créée par le peintre et dont le premier numéro devait paraître en 1917. Mais en raison de la révolution russe et de la crise du papier, elle ne voit pas le jour. Après avoir adhéré au futurisme russe, Olga Rozanova était l’une des plus ferventes disciples de Malevitch, mais elle meurt à l’âge de 32 ans d’une maladie foudroyante. Dans cette œuvre, on sent son adhésion passionnée à l’abstraction radicale.
El Lissitzky, Sans titre, vers 1920
Huile sur toile • 79,6 × 49,6 cm • New York, The Solomon R. Guggenheim Foundation • © Bridgeman Images
El Lissitzky, Sans titre, vers 1920
Influencé par Malevitch, El Lissitzky rejoint l’aventure suprématiste avant de devenir un artiste majeur du constructivisme russe. L’artiste adhérait à la vision de l’art défendue par Malevitch, la nécessité d’une expression nouvelle rejetant tout réalisme, toute tradition. Ici, les couleurs semblent flotter dans un espace indéterminé et entretiennent des relations dynamiques et complexes sur plusieurs plans abstraits.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique