Tableau « Portrait d’une dame » de Giuseppe Ghislandi, sur la photographie de l’annonce immobilière
© Agence immobilière Robles Casas & Campos
L’invraisemblable saga se poursuit. Fin août, un tableau du XVIIIe siècle volé par les nazis à un collectionneur juif était réapparu de manière incongrue : à l’arrière-plan d’une photographie dans une annonce immobilière. S’en était suivie une perquisition de la maison en question, située en Argentine, mais la peinture s’était étrangement volatilisée. Le 2 septembre, le parquet fédéral argentin avait annoncé que la propriétaire des lieux, la fille d’un officier SS émigré en Amérique du Sud, avait été assignée à résidence avec son époux pendant 72 heures, tandis que se poursuivaient les perquisitions dans divers domiciles.
Le lendemain, mercredi 3 septembre, l’avocat du couple a finalement rapporté l’œuvre aux autorités. Selon le journal La Nación, ses clients estiment cependant qu’elle fait partie de leur patrimoine et que toute action en justice la concernant est prescrite – alors que « le pillage de biens culturels commis par le régime nazi » est considéré, rappelle le quotidien argentin, comme un « crime de guerre », et donc imprescriptible. Ce jeudi 4 septembre, le couple, chez qui 22 estampes d’Henri Matisse ont également été retrouvées, a finalement été inculpé pour « recel ».
L’histoire est digne d’un roman. À la fin du mois d’août, un journaliste du quotidien néerlandais Algemeen Dagblad (AD) repère quelque chose d’étrange dans une annonce immobilière qui met en vente une luxueuse maison à Mar del Plata, station balnéaire située à 400 kilomètres au sud de Buenos Aires : derrière un canapé en velours vert, entre deux lampes à abat-jours, un portrait ancien d’une femme en robe à panier XVIIIe, affichant un léger sourire aux lèvres, ressemble comme deux gouttes d’eau à une peinture disparue depuis 80 ans…
Le tableau en question, Portrait d’une dame de l’Italien Giuseppe Ghislandi, dit Fra Galgario (1655–1743), peintre rococo de Bergame – une représentation de la comtesse Cecilia Colleoni – est recensé dans une base de données rassemblant des œuvres pillées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Le journaliste qui l’a repéré, Cyril Rosman, le sait, car il est sur la piste de cette peinture depuis 10 ans – depuis que lui a été soumis un document retrouvé dans un grenier, impliquant l’officier SS Friedrich Kadgien, conseiller financier d’Hermann Göring, dans une vaste extorsion de diamants et d’œuvres d’art à des familles juives néerlandaises en fuite.
Photographie de « Portrait d’une dame » de Giuseppe Ghislandi et sa fiche de provenance
© Rijksdienst voor het Cultureel Erfgoed
Or la propriétaire de la maison où est réapparue l’œuvre n’est autre que l’une des deux filles de cet homme, Patricia Kadgien. Selon la CIA, son père serait passé en Suisse avec des diamants et au moins deux tableaux, dont le fameux portrait. Arrivé au Brésil en 1951 sous le nouveau nom de « Federico » Kadgien, puis passé en Argentine, il s’y est remarié et a eu deux filles avant de mourir en 1978 à l’âge de 71 ans, sans avoir été inquiété. Détail troublant, sur la photographie du salon de sa fille, où apparaissait le portrait italien, a également été repérée une table basse décorée de formes rectangulaires qui semblent former une croix gammée.
Le portrait appartenait à l’origine au fameux collectionneur et marchand d’art juif néerlandais Jacques Goudstikker (1897–1940). Basé à Amsterdam lorsque les nazis ont envahi les Pays-Bas, ce dernier avait dû fuir le pays, forcé d’abandonner derrière lui trois propriétés et une collection de plus de 1 200 peintures, qui avait été immédiatement examinée par Hermann Göring et pillée. Le collectionneur est mort tragiquement durant sa fuite en mai 1940, en tombant la nuit dans une écoutille ouverte sur le pont mal éclairé du cargo qui le menait en Grande-Bretagne. Seules 202 peintures ont été restituées à sa famille, 66 ans après son décès, par le gouvernement néerlandais.
La police argentine réalisant une perquisition à la recherche du tableau volé
© Mara Sosti / AFP
L’avocat du couple assigné à résidence en Argentine assurait le 2 septembre que ses clients étaient à la disposition de la justice, et contestait, malgré la disparition soudaine de l’œuvre, l’hypothèse d’une « dissimulation d’un délit prescrit ». Dans le cadre de diverses perquisitions, deux autres tableaux, ainsi que plusieurs dessins et gravures, ont été saisis. Une nature morte du peintre hollandais Abraham Mignon (1640–1679) aurait également été repérée dans un post sur le réseau social de l’une des filles de Kadgien. Le parquet fédéral a indiqué que ces œuvres seront analysées afin de déterminer leur lien éventuel avec des tableaux volés pendant la guerre.
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