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Réfugié dans son atelier, Dubuffet enrage. Pour canaliser sa colère, il s’est mis à gratter furieusement une toile qui menace désormais de tomber en miettes. À l’âge de 40 ans, l’artiste vient de faire son entrée fracassante en peinture. Mais il était loin de s’attendre, en préparant ses premières expositions, à des réactions d’une telle violence ! Certes, il était prévisible que le public de 1944, habitué aux choses convenues, soit déconcerté par son style. Mais l’insulter de la sorte ? Le traiter d’imposteur, de barbare producteur d’hideux bonshommes désarticulés dignes de mauvais gribouillages d’enfant, le tout dans des couleurs criardes ou sur fond de croûtes brunâtres barbouillées grossièrement ? Le verdict est dur à encaisser…
Mais à présent, Dubuffet est sûr d’une chose : il est urgent d’éclairer le public, de prendre la plume pour expliquer ce qu’est l’art véritable. Un art gratuit, pur, inventif, spontané, libéré de tout enseignement prétentieux et issu d’une confrontation directe, sans filtre, avec la matière ! Cet art sans ambition mercantile, pratiqué dans l’ombre par des personnes à l’écart de toute culture artistique – qu’ils soient reclus, malades mentaux, rebelles ou marginaux –, Dubuffet le collectionne, le pratique et le baptise… « art brut ». La règle pour en être ? Repartir à zéro !
Jean Dubuffet à Vence, 1959
© Adagp, Paris 2018 / Courtesy Archives Fondation Dubuffet, Paris / Photo John Craven
La plupart des artistes admirés par Dubuffet sont des autodidactes qui vivent dans leur bulle : contrairement aux artistes professionnels, eux n’ont pas été pervertis par l’ambition, les modes, le savoir ou les exigences du monde de l’art. Le peintre (qui pour sa part a été formé aux Beaux-Arts du Havre) ne voit qu’une seule façon d’atteindre ce niveau d’authenticité : se libérer de toute influence extérieure. C’est d’ailleurs dans ce but qu’il effectue trois voyages au Sahara à la fin des années 1940 : telle une immense page blanche, le désert lui permet de faire le vide, loin de tout formatage, de tout enseignement scolaire, de toute norme, de toute influence culturelle. Seul face à ce néant de sable, l’artiste se glisse dans la peau des premiers hommes, auteurs des premières œuvres… Quand tout restait encore à inventer !
Jean Dubuffet, Il flûte sur la bosse, 1947
Huile sur masonite • 116 × 89 cm • Coll. Fondation Dubuffet, Paris • © Adagp, Paris 2018
Trop de réflexion, de calcul et de technique tuent l’œuvre. « On ne fait jamais rien de bon quand on devient prétentieux » écrit-t-il en 1945 dans l’avant-projet d’une conférence populaire sur la peinture. En 1961, il précisera que « le vrai art est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom ». Auteur de milliers de dessins, peintures, collages et sculptures, Dubuffet défend un art exempt de tout « savoir-faire convenu », qui n’ait « nullement besoin d’aucunes études spéciales ». Pour lui, gribouillage, gaucherie et matière brute riment avec surprise, authenticité… et efficacité ! « À condition d’avoir la main heureuse », assure-t-il, un artiste obtiendra, en « barbouillant sommairement » sa toile, « un résultat bien plus efficace que tel autre peintre s’épuisant lourdement à combiner pendant des semaines des voisinages de nuances laborieusement concertées » !
Jean Dubuffet, Le Torrent, 1953
Huile sur toile • 195 × 130 cm • Coll. Fondation Dubuffet, Paris • © Adagp, Paris 2018
Mais pour y arriver, le peintre doit mettre la main à la pâte. Et plus précisément, préconise Dubuffet dans ses Notes pour les fins lettrés (1945), « plonger ses mains dans de pleins seaux ou cuvettes et de ses paumes et de ses doigts mastiquer avec ses terres et pâtes le mur qui lui est offert, le pétrir corps à corps » ! Seule cette méthode, pratiquée « à mains nues » ou à l’aide « d’instruments sommaires » comme une spatule, un grattoir ou un chiffon, permet à l’artiste d’ « imprimer les traces les plus immédiates […] de sa pensée ».
Jean Dubuffet préparant une toile à New York, 1951–1952
Photo Kay Bell / Courtesy Archives de la Fondation Dubuffet, Paris
Aux yeux de Dubuffet, une œuvre n’est pas un projet défini à l’avance mais une aventure, une lutte avec la matière dont le résultat ne se découvre qu’au fur et à mesure. « Le point de départ est la surface à animer – toile ou feuille de papier – et la première tache de couleur ou d’encre qu’on y jette. C’est cette tache, à mesure qu’on l’enrichit et qu’on l’oriente, qui doit conduire le travail. Un tableau ne s’édifie pas comme une maison, partant de cotes d’architecte, mais dos tourné au résultat – à tâtons, à reculons ».
Jean Dubuffet, Le Voyageur égaré, 1950
Huile sur toile • 130 × 195 cm • Coll. Fondation Beyeler, Riehen, Bâle • © Adagp, Paris 2018
Dans l’œuvre, on doit pouvoir lire l’histoire de « tous les combats intervenus entre l’artiste et les indocilités des matériaux », professe Dubuffet. Car l’outil peut « échapper à la main et déraper », ou l’huile « sécher si mal, et si lentement, qu’on entre en fureur » ! On l’aura compris : l’artiste doit accepter de ne pas pouvoir toujours tout maîtriser… Et ce sont ces aléas de la matière qui donnent son grain à l’œuvre !
Jean Dubuffet, Terre orange aux trois hommes, 1953
Huile sur isorel • 114 × 146 cm • Coll. particulière • Photo Jean Losi / Courtesy galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris / © Adagp, Paris 2018
Pour Dubuffet, l’art est une exploration de la matière. D’ailleurs, il n’y a pas de couleurs mais seulement des matières colorées qui peuvent se travailler et s’appliquer de mille manières, pour un infini jeu de textures. « Ce n’est rien d’être bleu, le tout est d’être bleu d’une certaine façon ». « La même poudre d’outremer prendra une infinité d’aspects différents selon qu’elle sera mêlée d’huile, ou d’œuf, ou de lait, ou de gomme. Et qu’ensuite elle sera appliquée sur du plâtre, sur du bois, sur du carton ou sur une toile », puis « avec un pinceau tendre ou un pinceau dur », « une spatule ou une éponge », « un chiffon ou le doigt », de manière « circulaire » ou « oblique », « chiffonnée », « pulvérisée » ou « granulée »…
Jean Dubuffet, Le Circulus II, 1984
Acrylique sur papier marouflé • 100 × 134 cmColl. Fondation Dubuffet, Paris • © Adagp, Paris 2018
« Un tel ton brunâtre évoque la couleur de la terre – un tel autre le pelage d’une bête – la peau de saucisson – tandis que certaine couleur noirâtre évoque l’encre délavée – les souliers sales – mille autres choses […] et c’est ces jeux de références, les jeux de ces rapprochements et conjugaisons […] qui font qu’une couleur placée auprès de telle autre est agissante », explique Dubuffet qui élabore ainsi, avec ses tripes et son instinct, un réseau de références renvoyant à des éléments concrets de la nature et du quotidien. Des fragments palpables, témoins de l’interaction entre l’homme et le monde sensible. Un langage universel et intemporel…
Jean Dubuffet, Paysage aux argus, 1955
Ailes de papillons • 20,5 × 28,5 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2018
Jean Dubuffet. L’outil photographique
Du 30 mai 2018 au 23 septembre 2018
Musée de l'Élysée Lausanne • 18, avenue de l'Élysée • 1006 Lausanne
www.elysee.ch
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