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New York, 1988. Dans un entrepôt de la ville, Marion Kahan jubile. Au milieu du bric-à-brac, l’archiviste tient dans ses mains une pochette de documents qu’elle pensait perdue à tout jamais. Voilà presque vingt ans que le peintre Mark Rothko est mort, et à peu près autant d’années que le trésor sommeillait ici, à l’abri des regards. Et quel trésor ! À l’intérieur de la vieille pochette de papier bulle, une pile de tapuscrits rédigés quarante ans auparavant par l’artiste, raturés et corrigés à la main également par ses soins, n’attendaient qu’à être déchiffrés.
Mark Rothko posant devant une des toiles monumentales, 1960
© PVDE / Bridgeman Images
Nous sommes alors dans les années 1940. Le jeune trentenaire Mark Rothko, tout juste naturalisé américain, ne jouit pas encore de la notoriété qu’on lui connaît aujourd’hui et enseigne le dessin auprès d’enfants. L’artiste érudit, fervent lecteur de Nietzsche, traverse une intense période de doute. Lassé de la peinture figurative, il délaisse les pinceaux pour la plume, et entame alors la rédaction d’un manuscrit, La Réalité de l’artiste, sorte de longue méditation sur l’art occidental, sur les principaux courants artistiques de la Renaissance au surréalisme, de précieux conseils à destination des jeunes artistes.
C’est en tant que professeur de dessin pour enfants que Mark Rothko, qui s’appelait alors Marcus Rothkowitz avant d’être naturalisé américain en 1938, débute sa carrière. En 1934, il publie dans la revue Brooklyn Jewish Center Review un article intitulé « Nouvelle formation pour futurs artistes et amateurs d’art », dans lequel il livre les clés de réussite de l’éducation artistique. Pour l’artiste-professeur, « la peinture est un langage aussi naturel que le chant ou la parole ». Il faut donc peindre sans en avoir conscience, comme le font les enfants qu’il observe et accompagne chaque jour dans leur démarche. « Ces enfants ont des idées, souvent bonnes, et ils les expriment avec vivacité et avec beauté, de telle sorte qu’ils nous font ressentir ce qu’il ressentent », analyse-t-il. Authenticité et sincérité, voilà les maître-mots du succès !
Mark Rothko peignant dans son atelier, 1944
© PVDE / Bridgeman Images
L’art est selon Rothko le fruit d’une expérience qui est d’abord celle de l’artiste et de son rapport au monde. Au lieu de le figurer tel qu’il est, le peintre doit au contraire chercher à éprouver et retranscrire, sur la toile, ce qu’il sent et, en d’autres termes, à représenter l’invisible. En effet, pour Rothko, « la peinture la plus intéressante est celle qui exprime plus ce que l’on pense que ce que l’on voit ». Un tableau en tant que « simple expression de la pensée complexe », ne saurait toutefois pas se réduire à sa couleur ou à sa forme. L’art est une expérience de mondes sensibles, qui doit inviter chacun à l’introspection et à la méditation.
Mark Rothko, Green, Blue, Green on Blue, 1968
huile sur toile • 102,9 × 66 cm • collection privée • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris, 2020 / Photo Christie’s images / Bridgeman images
Mark Rothko l’affirme haut et fort : l’art est, pour l’artiste, un besoin biologique de base, « essentiel à la santé de l’individu ». Comme nous avons besoin de boire et manger pour subsister en ce bas monde, l’artiste, lui, a besoin de créer. L’équation, nous dit Rothko, est d’une simplicité absolue : « le peintre peint parce qu’il DOIT peindre », avant de poursuivre « la pratique de l’art est, en tant qu’acte social, intrinsèquement importante et ne requiert aucune justification. » Dont acte !
Mark Rothko, Untitled, 1948
huile sur toile • 98,4 × 63,2 cm • collection privée • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris, 2020 / Photo Christie’s images / Bridgeman images
« Une peinture vit par l’amitié, en se dilatant et en se ranimant dans les yeux de l’observateur sensible. Elle meurt pareillement. Par conséquent, c’est un acte dur et risqué que de l’envoyer de par le monde », affirmait, en 1947 dans la revue The Tiger’s Eye Mark Rothko, qui s’avérait être particulièrement exigeant quant aux conditions de monstration de ses œuvres. Lors de la préparation d’expositions, l’artiste se montrait même intransigeant, voire impitoyable, consignant dans ses carnets des instructions d’une précision mathématique : blanc cassé pour la couleur des murs, lumière indirecte, accrochage en fonction du sol (et non du plafond) et surtout, pas de travaux d’autres artistes qui viendraient parasiter la réception de son œuvre… Pour Rothko, l’environnement contribue, au même titre que les œuvres, à l’expérience artistique.
Mark Rothko, La chapelle Rothko, 1971, Houston, Texas
Menil Collection, Houston • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris / Photo Judith Kurnick
Chef de file de l’expressionnisme abstrait (bien qu’il ait toujours refusé qu’on lui colle cette étiquette), Mark Rothko a débuté sa carrière de peintre dans les années 1930 en réalisant des tableaux figuratifs, à l’image de Entrance to Subway. À la toute fin des années 1940, la figure s’efface peu à peu de la surface de ses toiles, absorbée par une superposition de couleurs qui feront la renommée de l’artiste. Dans ces rectangles semblables à des fenêtres ouvertes sur des paysages infinis, dépourvus de cadre et même de titre, l’égo de Rothko se dissout lui aussi. « L’expression de soi est ennuyeuse », affirmait celui qui, toute sa vie, n’a cessé de regarder le monde par le prisme de l’émotion, cherchant à exprimer « le sentiment du tragique universel ».
“Entrance To Subway” et “Untitled (White, Yellow, Red on Yellow)”, 1938 et 1953
huile sur toiles • 231,2 x 180,4 cm • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris, 2020 / Photo Christie's images / Bridgeman images
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