Article réservé aux abonnés
Bien qu’il se définisse comme un indépendant, Mark Rothko (1903 – 1970) est considéré comme appartenant au courant de l’expressionnisme abstrait américain. Sa technique est celle dite du all-over (utilisation de toute la surface de la toile) et son style est qualifié de colorfield (champ de couleurs). Ce qui semble simple est en réalité complexe : les œuvres de Rothko n’offrent pas qu’une sensation rétinienne mais intellectuelle, voire spirituelle. L’artiste nous invite à plonger dans une couleur diffuse (parfois faite de différentes couches de couleur superposées), qui peut être oppressante, joyeuse ou mystique. Aucun de ses titres n’est figuratif, laissant le spectateur libre de son interprétation.
Mark Rothko devant l’une de ses toiles, 1961
© PVDE / Bridgeman Images
« La seule chose qui m’intéresse, c’est d’exprimer des sentiments humains fondamentaux, la tragédie, l’extase, le destin funèbre et ce genre de choses… »
Né en Russie, dans une ville qui appartient aujourd’hui à la Lettonie, Marcus Rothkowitz s’installe avec sa famille aux États-Unis à l’âge de 10 ans. Il perd son père l’année suivante mais poursuit de bonnes études.
Sa vie d’adulte, Rothko l’a débutée dans la peau d’un professeur de dessin pour enfants. Il a 25 ans. Quelques années plus tard, il se marie, prend la nationalité américaine en 1938 et anglicise son nom en Mark Rothko. D’origine juive, l’artiste craignait d’être persécuté par les nazis, cela même aux États-Unis. Rothko est un homme anxieux, lecteur de philosophie allemande, en particulier amateur de Friedrich Nietzsche, dont les écrits trouvent un écho dans ses œuvres.
Rothko peint sur des grands formats de larges aplats de couleur aux contours flous, comme des halos aspirant le spectateur. Sans être religieuse, sa peinture atteint une dimension spirituelle et sacrée. Le peintre rejette le geste brutal de l’action painting de Jackson Pollock et crée un art entièrement dédié à la couleur, défini par le critique d’art Clement Greenberg de colorfield.
Dans les années 1950, Rothko voit sa carrière décoller. De grands collectionneurs, dont Duncan Phillips, s’intéressent à son œuvre. Artiste individualiste, il préférait que ses tableaux soient accrochés indépendamment des autres dans les expositions et au sein des collections. Sa peinture demande en effet à être contemplée avec une forme de recueillement, de méditation. Elle possède quelque chose de magnétique !
L’œuvre de Rothko est porteuse d’une certaine noirceur à la fin des années 1950, qui n’est pas sans lien avec l’inquiétude spirituelle de l’artiste. Par sa peinture, il met en abyme ses questionnements sur la condition humaine après la Seconde Guerre mondiale. La mort et le tragique habitent bon nombre de ses œuvres abstraites. La poésie et la musique sont deux sources d’inspiration importante pour Rothko, autant que la philosophie. Il répond, dans les années 1960, à de grandes commandes publiques comme celle du couple Jean et Dominique de Ménil pour orner une chapelle à Houston au Texas.
Malheureusement, le peintre voit sa santé gravement décliner suite à un accident cardio-vasculaire. Il se suicide en 1970.
Mark Rothko, Orange and yellow, 1956
Huile sur toile • 231,1 × 180,3 cm • Buffalo, Albright-Knox Art Gallery • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris / Albright-Knox Art Gallery
Orange and yellow, 1956
Suivant son habitude, Rothko oppose dans cette œuvre abstraite deux blocs de couleurs. Le rectangle orange domine la composition. L’artiste adopte généralement le principe suivant : il peint le fond de la toile d’une même couleur, puis applique différentes couleurs qui viennent se superposer avec transparence ou profondeur les unes sur les autres, délimitées de manière imprécise. Elles n’occupent pas une part égale, faisant primer une émotion que ressent presque instinctivement le spectateur.
Mark Rothko, Untitled (Black, red over black, on red), 1964
Huile sur toile • 205 × 193 cm • Paris, musée national d’art moderne • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris / Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
Untitled (Black, red over black, on red), 1964
Ce grand tableau comporte deux rectangles délimités du cadre par une bordure. Les couleurs ne sont pas isolées mais se superposent, jusqu’à se confondre par endroit. L’artiste joue avec l’intensité des rouges et du noir, qui domine la toile et renvoie l’impression d’une certaine profondeur. Comme à son habitude, Rothko crée un dialogue, et même ici une tension, entre les couleurs. Cette œuvre sombre est contemporaine de ses questionnements sur la destinée humaine, et sur la sienne en particulier.
Mark Rothko, La chapelle Rothko, 1971, Houston, Texas
Menil Collection, Houston • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Adagp, Paris / Photo Judith Kurnick
La chapelle Rothko, 1971
En 1964, un couple de mécènes, Jean et Dominique de Ménil, offre au peintre l’occasion de décorer une chapelle moderne, à Houston, consacrée à un ensemble de 14 de ses toiles. Il s’agit d’un véritable espace méditatif, de forme octogonale et baigné d’une lumière zénithale naturelle. Toutes les toiles de Rothko sont de couleur sombre et violette. L’artiste offre aux visiteurs une expérience quasi-mystique, à une époque où il est très éprouvé. La chapelle sera inaugurée un an après son suicide.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique