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Julie Curtiss, The Mirror, 2019
Acrylique et huile sur toile • 40,6 x 45,7 cm • © Julie Curtiss / Courtesy White Cube, Londres.
C’est une œuvre à la fois tendre et glaçante, dont les personnages, sans visage, ont toujours quelque chose qui cloche mais jamais ne semblent s’en formaliser. Ils vivent très bien leur bizarrerie. Et ne cherchent manifestement pas à effrayer quiconque – peut-être même cherchent-ils à rasséréner. En eux, se côtoient le beau et le monstrueux, sans aucun coup d’éclat, sans aucune éclaboussure, sans drame. C’est donc une peinture qui allie les contraires, balance d’un pied sur l’autre, entre rêve (ou cauchemar) et réalité, entre le doux et le dur, le pointu et l’arrondi, la carotte et le bâton, le proche et le lointain, l’homme (ou la femme) et la bête, les bottes en cuir et l’aspirateur, les poils du tapis et les cheveux permanentés. Toute l’œuvre de Julie Curtiss met son pinceau dans le sillon du surréalisme en resserrant le cadre pour ne pas se disperser dans une multitude de saynètes. Ça s’appelle, au choix, de la sobriété, de l’efficacité, du culot, de la justesse. Et le monde de l’art ne s’y est pas trompé très longtemps.
Portrait de Julie Curtiss
Née à Montreuil en 1982, diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2006, Julie Curtiss vit et travaille à New York depuis dix ans. Ici dans son atelier à Brooklyn, en 2020.
© Julie Curtiss / Photo © Dan McMahon.
Après quelques années de disette, l’artiste, âgée de 37 ans, est représentée depuis février par White Cube (Londres-Hong Kong), une de ces giga-galeries internationales qui font la loi et les carrières – c’est-à-dire les prix les plus hauts. À dire vrai, Julie Curtiss pointait déjà depuis 2017 chez Anton Kern, prestigieux marchand new-yorkais. Aux États-Unis, en avril dernier, le magazine Vogue lui consacrait un long et élogieux article, illustré notamment d’une formidable peinture figurant une jeune fille les bras croisés, les yeux bandés, toute renfrognée dans l’espace minuscule d’une espèce de nichoir à oiseaux : une icône confinée. Et une étoile de l’art contemporain qui éclot peut-être sous nos yeux, enfin dessillés.
Julie Curtiss, I Can’t Play, 2009
La facture dévergondée de ce motif sera abandonnée par l’artiste les années suivantes, au profit d’une touche plus humide et plus graphique.
Gouache sur papier • 90 × 110 cm • © Julie Curtiss / Courtesy White Cube, Londres.
À New York, Julie Curtiss assistait Kaws, star du street art, et, pendant un an, fut une petite main dans la factory de Jeff Koons.
Outre-Atlantique, cette artiste française, née à Montreuil (93), est déjà grande. Dans l’Hexagone, certains l’auront peut-être vu passer au Salon de Montrouge, en 2009, et la même année au Salon de peinture de Vitry-sur-Seine, ou encore, sous le commissariat de Marie Maertens, dans l’exposition collective « Le quatrième sexe » en 2017, au Cœur à Paris. Diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2006, l’artiste remporte un prix dès 2004, qui lui permet de suivre un cursus à l’Art Institute de Chicago pendant un semestre. Elle y rencontre celui qui deviendra son mari, le peintre Clinton King, avec qui elle file un temps vivre au Japon avant de rentrer à Paris puis, en 2010, de s’installer à New York où elle travaille désormais. Elle a, comme beaucoup d’autres artistes, son studio à Brooklyn. Ce sont eux, ses voisins, ses pairs, ceux de sa génération, connectée, qui vont lui mettre le pied à l’étrier en la repérant sur Instagram puis en l’incluant, en 2017, dans un show dédié chaque année aux plasticiens émergents, « Spring/ Break », chez Anton Kern. Jusqu’alors, à New York, Julie Curtiss assistait Kaws, star du street art, et, pendant un an, fut une petite main dans la factory de Jeff Koons.
L’exposition chez Kern la place sous les radars. Et, en faisant défiler les images de ses œuvres sur son site, on s’aperçoit que son travail se durcit, se précise, s’affûte. Avant, le trait tremble un poil trop : les motifs semblent avoir du mal à surnager dans les remous de la peinture et la composition paraît hésitante. Ça vacille, ça hésite, ça flanche. Après, au contraire, c’est net et sans bavures : les contours des silhouettes sont nettement tracés et le cadrage se resserre au point de sabrer sans scrupule des éléments. Ça se précise, ça se concentre, ça s’épaissit. Et de tout ce travail d’élagage, le mystère finit par surgir. Une jeune femme de profil, à l’épaisse chevelure blonde, porte la main à une visière verte qui lui mange le visage et contraste vivement avec ses longs ongles violets, mais plus encore avec le vermillon de ses tétons – pointant et brillant fièrement au sommet de sa poitrine nue. La fille est raide comme un piquet. Ce qui contredit l’érotisme de la pose et de l’accessoire.
Julie Curtiss, Entrée, 2017
Ce saumon tranché en rondelles géométriques sur fond d’aquarium semble combiner nature morte et abstraction optique.
Acrylique, gouache et huile sur panneau • 5,7 x 61 cm • © Julie Curtiss / Courtesy White Cube, Londres.
Tout chez Julie Curtiss bat ainsi entre séduction et répulsion, entre exhibition sans mesure et repli sous une carapace. Les cheveux lui sont un motif, une texture, une trame récurrente. Dans Shy Woman, le buste et le chapeau de la femme dépeinte sont chevelus de bout en bout, figurant une espèce d’épouvantail de paille ou une effigie asphyxiée ou ficelée de part en part par sa touffe, savamment nattée.
Les échos féministes de l’œuvre de Julie Curtiss résonnent fort dans la veine d’une Christina Ramberg.
Le trait est maîtrisé mais la tresse emmaillote tout à l’excès. Excès de séduction blonde qui finit par gâcher et aveugler la femme : les échos féministes de l’œuvre de Julie Curtiss résonnent fort dans la veine d’une Christina Ramberg (1946–1995), artiste de la scène de Chicago, redécouverte récemment, notamment en France, à la faveur de l’exposition actuelle « The Making of Husbands » au Frac Lorraine, à Metz (jusqu’au 5 juillet). Dans une autre toile, Carapace, la femme est de dos et, plein pot, sont peints ses cheveux bruns, enroulés serrés autour des bigoudis. Les rouleaux finissent par former une composition abstraite. Le cou, tout raide, et la coiffe, sans mèches qui dépassent, évoquent une féminité contrainte, voire entravée.
Julie Curtiss, Carapace, 2017
À nouveau le motif du cheveu féminin. Qui cette fois fait office de « carapace » offensive, hérissée de mèches pointues et de rouleaux (compresseurs ?) bigoudis.
Acrylique sur toile • 51 × 51 cm • © Julie Curtiss / Courtesy White Cube, Londres.
C’est finalement une peinture qui se referme comme une huître, se calfeutre, au creux même de ces atours qui traditionnellement impliquent l’extravagante impatience d’être vue et désirée.
Mais rien n’est si clair : dans Triplette, trois filles se cherchent des poux dans les cheveux avec une tendresse et une passivité docile qui font penser à un massage capillaire apaisant une tempête dans un crâne. Julie Curtiss met en scène des gestes aimants qui visent à ausculter le cœur de ses sujets, les épaisses chevelures faisant office de lieu soyeux où se niche l’érotisme, mais aussi de cachette idéale pour un secret bien gardé, accessible uniquement avec un certain doigté. Les doigts, les mains, et jusqu’au bout des ongles, si souvent pointus chez Curtiss, sont les instruments de cette fouille au cœur et au corps, si patiente, si prévenante.
Julie Curtiss, Vénus, 2016
Silhouette élancée et pose coquette, cette Vénus s’enroule dans de longs cheveux qui lui font une seconde peau – sur un tapis poilu.
Acrylique et huile sur toile • 47, 3 × 813 cm • © Julie Curtiss / Courtesy White Cube, Londres.
De là à y voir de la peinture elle-même, il n’y a qu’un pas. Le pinceau de Julie Curtiss, malgré l’apparente froideur de son trait et la matité de la palette, ne procède pas comme un scalpel. Il s’arrête aux cheveux, au cuir des bottes vernies. Il s’en tient à la surface des êtres, à ce qui les protège, à leur enveloppe. C’est finalement une peinture qui se referme comme une huître, se calfeutre, au creux même de ces atours qui traditionnellement impliquent l’extravagante impatience d’être vue et désirée.
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Une face sans visage mais une attitude pensive : le personnage semble tout entier absorbé par ses pensées, offrant un miroir (sans tain) de son âme.