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Aurore Le Duc au milieu de son exposition “Nos Cœurs sur les Cimaises” à la galerie Chloé Salgado, Septembre 2020
© Maurine Tric
« Je dis souvent que mon enfance ressemble à un mélange entre La Haine et Groland. » Aurore Le Duc (née en 1988) est comme ça : elle aime mélanger les références, et pousse le vice jusqu’à faire régulièrement cohabiter culture populaire et penseurs savants. Comme lorsqu’elle récite une critique des médias de masse en dansant sur la chorégraphie sexy du tube Single Ladies de Beyoncé pour sa performance I like to watch (2012). Le texte, qui s’effiloche légèrement au fur et à mesure de son essoufflement, s’écoute moins pour ce qu’il dit que pour sa façon d’entrer en lutte avec sa remuante interprète. Impossible de ne pas éclater de rire !
Aurore Le Duc, Aurora Pelvis, 2014
© Alexis Cherigny
Aurore Le Duc est une grande amatrice de costumes : elle se déguise, se maquille, se met en scène. En justaucorps rouge et dotée d’une grande cape, elle pose en superhéroïne pour Super Workaholic Girl (2010) – en référence à sa mère, travailleuse précaire qui ne comptait pas ses heures. Les cheveux gominés et la mine boudeuse, elle se fait Aurora Pelvis, double féminin d’Elvis Presley. D’ailleurs, elle le dit : « Mon ambition ? Devenir le meilleur sosie d’Elvis. » À la galerie Chloé Salgado, une veste brodée et des écharpes nous parlent de son attrait pour les accessoires – et aussi de son étrange amour-haine pour le travail d’aiguilles, elle qui « déteste broder » mais qui fait tout elle-même. Pour sa performance Toubab Mangu vous salue bien ! (2013), elle prend des allures d’humoristes de stand-up – t-shirt et pantalon noirs – pour conter sa vie, et parfois s’interrompt, changeant de voix, pour citer Frantz Fanon ou Annie Ernaux, ou pour chanter comme Tupac Shakur ou Antony and the Johnsons.
Aurore Le Duc devant la galerie Chloé Salgado, septembre 2020
© Maurine Tric
Il faut y voir un questionnement tout sauf morose autour de l’identité. Question archi-classique, certes, rebattue par de très nombreux artistes contemporains, mais dont Aurore s’empare avec un panache et une verve rares. Tout vient, nous confie-t-elle, de Cergy, où elle est née et a grandi. Cette ville du Val-d’Oise a été bâtie dans les années 1970 selon des principes ambitieux – « une utopie qui a un peu foiré mais pas vraiment » –, et présente un mélange des genres pour le moins éclectique. Des cités et des kebabs côtoient l’une des meilleures écoles d’art de France (l’ENSAPC) – où Aurore a étudié au milieu de Parisiens qui « faisaient une heure de RER pour venir ». L’architecte Ricardo Bofill y a construit des bâtiments rythmés de frontons et colonnes à la grecque tandis que le quartier chic de la ville est peuplé de maisons qui, elles aussi, pastichent le style antique et s’entourent d’improbables colonnades. « Tout mon rapport à la copie et au ratage vient de Cergy. »
Elle cite alors Fitzcarraldo, « mégalo comme Cergy ! », personnage éponyme du film de Werner Herzog (1982), qui souhaite faire bâtir un opéra en pleine forêt péruvienne… Et qui, bien sûr, échoue. Aurore aime aussi follement l’humoriste inclassable Andy Kaufman, maître absolu des tromperies, passé maître dans l’art de mettre son public mal à l’aise. Elle nous en parle longuement, évoquant au fur et à mesure de son éloge son « rapport à l’échec », citant aussi Robert Filliou et son principe « bien fait, mal fait, pas fait » : « Quand je me déguise, j’aime créer une sorte de malaise en faisant un sosie raté… J’aime ce qui est déceptif. » Elle l’admet : elle n’est pas une « grande performeuse techniquement », puisqu’elle ne sait ni chanter ni danser aussi bien que ses modèles. Mais c’est précisément ce qui l’intéresse. Ne pas être sûre de parfaitement contrôler la situation, pour être « dans un autre rapport que simplement faire le show ».
Aurore Le Duc, Écharpe Kamel Mennour (Les Supporters de Galeries), 2015
© Photo Sebastien Baverel
Aurore crée les Supporters des galeries, et débute une réflexion sur l’analogie entre le marché de l’art international et le monde du football.
Lorsqu’Aurore reproduit la maison du directeur de la Saline royale d’Arc-et-Senans, la chaise Mackintosh ou la tour Tatline (uniquement des projets à dimension utopique), elle le fait au crochet, pour que les sculptures soient toutes molles et s’effondrent sur elles-mêmes. Elle les solidifie ensuite avec du sucre et les expose distordues, guettant dans le regard des visiteurs l’incompréhension et l’angoisse de ne pas y reconnaître les fameux monuments et objets. À la galerie Chloé Salgado, elle développe son projet des Supporters des galeries, débuté en 2015, et l’adapte avec ironie au fait que la galerie soit toute jeune, représentant des artistes émergents. « L’espoir fait vivre », clame l’écharpe… Et qui sait, cette équipe de « jeunes espoirs » est peut-être promise à l’avenir d’un « club » aussi célèbre que celui de Daniel Templon ou Kamel Mennour…
L’histoire d’Aurore Le Duc est aussi celle d’un vol. Dont peu de gens peuvent comprendre l’intime portée, si ce n’est les artistes eux-mêmes. Artiste précaire, Aurore n’a pas d’atelier. Elle travaille chez elle, fait du crochet dans le RER, jongle avec un emploi à temps plein dans un grand musée parisien. Un jour, un cours d’histoire de l’art est perturbé par des cris de supporters de foot. « T’imagines, lui lance une camarade, si les gens avaient le même engouement pour l’art ? » Deux ans plus tard, Aurore crée les Supporters des galeries, et débute une réflexion sur l’analogie entre le marché de l’art international et le monde du football. Elle fabrique des écharpes de clubs à l’effigie des galeries et des foires, s’invite en performance non autorisée à l’exposition de Maurizio Cattelan à la Monnaie de Paris, puis à la FIAC 2016 sur le stand de Perrotin, levant haut son écharpe, les joues maquillées.
Aurore Le Duc, Made in Catelland, 2020
© Photo Alexis Cherigny
En 2017, le choc : ce même Maurizio Cattelan commercialise dans la boutique du MoMA des écharpes qui reprennent l’exact principe de celles d’Aurore, clamant à qui veut l’entendre que tout le monde peut débuter une collection d’art avec ces œuvres vendues 50 dollars pièce. La jeune artiste, qui dort alors dans un foyer de jeunes travailleurs, tombe des nues. Un procès lui semble impossible. Bonne joueuse malgré sa détresse, elle décide d’entrer sur le terrain de l’artiste en créant un compte Instagram intitulé « Made in Catelland », où elle reprend l’intégralité des 246 photographies du compte de l’artiste italien, posant comme lui, habillée comme lui, avec les moyens du bord. « C’est une copie de la copie, une copie du copieur. » Une revanche fair play, pour le moment sans réponse. Affaire à suivre, nous promet-elle.
Aurore Le Duc. Nos cœurs sur les cimaises
Du 12 septembre 2020 au 17 octobre 2020
Galerie Chloé Salgado • 61 Rue de Saintonge • 75003 Paris
galeriechloesalgado.com
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