Peintre de la chair, le Britannique Lucian Freud – petit-fils du fondateur de la psychanalyse Sigmund Freud – est un artiste réaliste majeur de la seconde moitié du XXe siècle. Son regard sur la nudité, ou plutôt sur ses modèles mis à nu, peut parfois sembler brutal, voire cruel. Il traduit plus profondément sa quête de vérité. Peintre d’une extrême exigence vis-à-vis de lui-même, Lucian Freud échappe à tout sentimentalisme. Dans l’atelier, son antre, il adopte des vues plongeantes ou en gros plan sur ses modèles, aux corps toujours singuliers, servis par une matière picturale épaisse et charnelle qui fait la particularité de son style. Il a notamment fait le portrait de personnalités britanniques célèbres telles que Elizabeth II, Kate Moss ou David Hockney.
John Deakin, Lucian Freud, dans son studio, Paddington, Londres, 1952–1953
Coll. The John Deakin Archive • © Bridgeman Images
« Je peins les gens, non pas à cause de ce à quoi ils ressemblent ni exactement en dépit de ce à quoi ils ressemblent, mais comme il se trouve qu’ils sont. »
Petit-fils de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, Lucian Freud est né à Berlin le 8 décembre 1922. En 1933, étant juive, la famille Freud quitte l’Allemagne et s’installe en Grande-Bretagne. Le jeune Lucian y débute sa scolarité. Il la poursuit dans le domaine des beaux-arts à Londres, où son grand-père s’est réfugié. En 1939, le jeune Lucian Freud obtient la nationalité britannique. À l’âge de 19 ans, il sert quelque temps dans la marine marchande. Très rapidement réformé, il s’investit dans la pratique du dessin dans laquelle il excelle depuis l’enfance.
Dès 1944, Lucian Freud expose ses dessins en galerie. Le jeune artiste s’est établi dans le quartier de Paddington, à Londres. Il fréquente la bohème artistique et rencontre Francis Bacon qui devient son ami. Lucian Freud illustre des recueils de poésie et des livres de contes. Pour gagner sa vie, il enseigne à la Slade School of Fine Art. Dès 1951, il remporte des prix et décide d’abandonner la pratique du dessin pour se concentrer sur la peinture. En 1954, Freud est choisi pour représenter la Grande-Bretagne à la Biennale de Venise.
Dans les années 1970, Freud achève une série de portraits de sa mère, dont il est très proche et qui pose quotidiennement pour lui. Une première rétrospective lui est consacrée en 1974 par l’Arts Council d’Angleterre. Le dessin et le fusain reprennent une place importante dans sa pratique. En 1976, il est considéré comme l’un des membres de l’école de Londres aux cotés de Francis Bacon et de Graham Sutherland. L’année suivante, Freud s’installe à Holland Park, dans un appartement-atelier qui devient le lieu central de son exercice. Il commence alors à peindre des nus, sujet qui devient son thème de prédilection. Il utilise une peinture riche, filandreuse et des pigments lourds tels que le blanc de Cremnitz.
La fin des années 1970 et les années 1980 correspondent à sa reconnaissance internationale. Une grande rétrospective itinérante présente son œuvre aux États-Unis, en France et en Allemagne en 1987. En 1993, Freud est fait chevalier de l’ordre du Mérite britannique. En 2001, l’artiste réalise le portrait de la reine Elizabeth II. Les grandes expositions internationales s’enchaînent. Lucian Freud incarne un visage majeur de la figuration contemporaine, s’imposant comme peintre du nu, et plus encore peintre de la chair. Certains de ses modèles sont particulièrement corpulents, tels que Leigh Bowery ou Sue Tilley. L’artiste les laisse libres de choisir leur pose. À la fin de sa vie, le peintre se portraiture dans le plus simple appareil. En 2011, il s’éteint à Londres, à l’âge de 88 ans.
Lucian Freud, Le Lit d’hôtel, 1954
Huile sur toile • 91,5 × 61 cm • Coll. Beaverbrook Art Gallery, Fredericton • © The Lucian Freud Archive. All Rights Reserved 2025 / Bridgeman Images
Ce tableau marque un premier tournant dans l’œuvre de Freud. Selon le peintre, il s’agit de la dernière toile qu’il ait peinte assis. Ce double portrait, très narratif, est réalisé lors d’un séjour à Paris. Il représente l’artiste, debout devant une ouverture donnant sur la ville, observant une femme blonde allongée qui n’est autre que sa seconde épouse, Lady Caroline Blackwood. La composition met en scène la tension qui semble régir leur relation. La touche est encore minutieuse et son style évoque le nouveau réalisme allemand.
Lucian Freud, Homme nu, vu de dos, 1991–1992
Huile sur toile • 183 × 137,2 cm • Coll. Metropolitan Museum of Art, New York • © The Lucian Freud Archive. All Rights Reserved 2025 / Bridgeman Images
Le performeur et styliste Leigh Bowery est, dans les années 1990, l’un des modèles fétiches de Freud pour qui il pose plusieurs fois par semaine. Bowery choisit lui-même ses poses. En dépit de sa masse corporelle, ce corps exprime pudeur et délicatesse. Freud aime travailler lentement, n’hésitant pas à consacrer plusieurs mois à un tableau. Il affectionne les vues plongeantes sur le modèle, parfois en gros plan, enfermant le sujet dans une forme de huis clos.
Lucian Freud, Peintre en train de travailler, Réflexion, 1993
Huile sur toile • 101,2 × 81,7 cm • Coll. particulière • © The Lucian Freud Archive. All Rights Reserved 2025 / Bridgeman Images
Tout au long de sa carrière, Lucian Freud a réalisé une cinquantaine d’autoportraits. L’artiste rejette toute forme d’idéalisation, de complaisance. À l’âge de 70 ans, il se représente en pied, nu, ne portant que des chaussures délacées et une palette à la main. Cette situation très intime traduit sa volonté constante d’introspection à l’heure de la vieillesse, bien que Lucian Freud ait toujours démenti les liens avec la psychanalyse que les critiques ont souvent évoqués au sujet de son œuvre.
Bacon-Freud, face à face
Par Aurélia Rouvier et Catherine Aventurier
Diffusion le 28 mars à 23h10 sur France 5 et sur france.tv
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