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Margaux Derhy dans son atelier
Photo Céleste Leeuwenburg
Vous avez fondé en 2020 Le Cercle de l’Art et vous êtes vous-même artiste. Quel a été votre parcours ?
Je pratique la peinture depuis l’enfance mais j’avais peur de me lancer dans une carrière artistique. J’ai donc commencé par des études d’économie à l’Université Paris-Dauphine, puis un master de business européen à l’ESCP. J’ai peu à peu repris confiance et suis partie à Londres, où j’ai étudié à Central Saint Martins et au Royal College. Ma pratique s’articule autour de la peinture figurative. Les histoires de vie, les sujets liés à la mémoire et à l’absence m’intéressent énormément. J’ai toujours eu très peur d’être artiste, j’ai donc en parallèle développé des outils pour me rassurer, et, de manière plus large, rassurer les autres aussi. J’ai coécrit un livre avec Delphine Toutain, Le Backpack de l’artiste, pensé comme un guide du routard pour aider l’artiste à affirmer sa carrière. Nous travaillons actuellement sur une édition mise à jour. Étant franco-marocaine, j’ai aussi créé une résidence au Maroc, Massa Stories, où sont invitées pendant un mois et demi des artistes femmes à créer des projets avec les habitants du village dont ma famille est originaire. En 2020, j’ai créé Le Cercle de l’Art. Ces projets soutiennent mon propos artistique qui est tourné vers l’autre et vers l’émancipation des femmes.
Justement, comment est né ce collectif ?
Tout est parti d’une peur personnelle : comment trouver l’équilibre pour créer sereinement ? La période du confinement a aidé car le gouvernement a commencé à donner des aides. Pour la première fois, les artistes avaient un revenu mensuel ! Je me suis interrogée sur la façon de pérenniser ce revenu, sans qu’il dépende d’une initiative publique, ni ne repose uniquement sur les ventes. Début 2021, j’ai proposé, via mon compte Instagram, quinze de mes œuvres à acquérir en douze mensualités. Toutes ont été vendues. J’ai renouvelé l’expérience avec vingt artistes femmes de mon réseau. Le projet s’est renouvelé avec cinquante, puis cent créatrices.
Margaux Derhy, Gloria, Femme Forteresse, 2023
Broderie à la main et broderie à la machine à coudre sur tissu Haïk traditionnel d’Essaouira • 100 × 130 cm
Comment les artistes sont-elles sélectionnées ?
Un appel à candidatures est lancé tous les ans, en octobre. C’est un projet qui fonctionne entre artistes et pour les artistes. La plupart des premières participantes sont toujours actives dans le projet : j’ai fondé un groupe de marraines constitué de onze artistes très impliquées à mes côtés, notamment dans le cadre de la sélection des candidatures. Il n’y a donc pas véritablement de jury extérieur. Cela fait complètement partie de nos valeurs. Avec Le Cercle de l’Art, je veux briser l’image de l’artiste bohème, déconnecté du monde et de la réalité économique. Je veux montrer qu’il est au contraire puissant, non seulement dans sa pratique mais aussi dans ses idées et sa capacité de travail.
Concrètement, comment fonctionne Le Cercle de l’Art ?
Le Cercle de l’Art s’appuie sur un réseau de collectionneurs d’abord issus de mon réseau personnel, qui s’est ensuite agrandi. Ce sont principalement des femmes plutôt jeunes, entre 30 et 45 ans. Beaucoup sont primo-accédantes et sont assez actives sur les réseaux sociaux – en particulier Instagram, qu’elles utilisent notamment pour découvrir de nouveaux artistes. Le Cercle de l’Art permet aussi aux artistes d’activer plus efficacement leur réseau personnel de collectionneurs. Ces derniers sont intéressés par le fait de soutenir l’artiste pendant un an, et aussi par le fait de pouvoir acheter une œuvre dont le coût est réparti en douze mensualités.
Artistes en résidence à Saignon : Margaux Desombre, Margaux Derhy, Marie Berthouloux, Janique Bourget, Magalie Pouillard et Claire Debras
Photo Julia Genet
« Je pense que ce qu’il manque surtout au monde de l’art, c’est l’amitié. »
Quelles autres mesures d’accompagnement proposez-vous pour les artistes ?
Au fil du temps, Le Cercle de l’Art s’est doté d’un programme de partenaires. Cette année, cinquante artistes sur les cent partent en résidence. Nous travaillons avec neuf résidences partenaires, qui sont plutôt atypiques puisqu’il s’agit surtout de maisons d’hôtes, de beaux hôtels… Nous organisons aussi toute l’année des événements : des rencontres plutôt festives, autour d’un verre, ou version workshop. La prochaine est prévue en mars, à l’ADAGP, afin que les artistes s’entraident dans la préparation de leur portfolio. Elles peuvent aussi mutuellement se donner des conseils via notre plateforme en ligne. Nous avons aussi élaboré un programme d’interventions d’artistes et de cours d’histoire de l’art.
Quel est le modèle de financement ?
Je n’ai aucune subvention extérieure. Tout repose sur les adhésions des artistes, à hauteur de 100 € par mois. Je n’aime pas réduire l’image de l’artiste à quelqu’un qui galère. Il peut aussi investir dans sa carrière ! Aujourd’hui, Le Cercle de l’Art est autonome et rentable.
Exposition Le Cercle chez Larock Granoff, Octobre 2023
Photo Julia Genet
« Il y a un manque de transparence autour de la rémunération : dire qu’on vend difficilement donne moins envie aux collectionneurs d’acheter nos œuvres. »
En 2020, vous aviez lancé une autre initiative, les Amis des artistes. Toutes ces initiatives démontrent-elles que le monde de l’art souffre d’un manque d’entraide ?
Le Cercle de l’Art ne s’inscrit pas du tout contre le système actuel. Je travaille moi-même avec une galerie, comme beaucoup d’autres artistes du Cercle. En revanche je n’avais pas du tout mesuré l’aide qu’allaient apporter les artistes pour la communauté. Je pense que ce qu’il manque surtout au monde de l’art, c’est l’amitié. C’est aujourd’hui devenu une valeur forte du projet. Ces liens permettent aux artistes de s’émanciper. Ce qui me tient à cœur, c’est qu’elles trouvent avec Le Cercle le courage de tenir la difficulté du parcours artistique.
Le Cercle : Carla Talopp, Pazanne Le Cour Grandmaison, Julia A. Etedi, Charlotte Barrault, Olenka Carrasco
Photo Julia Genet
Bien souvent, la question de la rémunération demeure taboue. Les chiffres sont pourtant très alarmants : plus de la moitié des artistes qui déclarent un revenu sont en dessous du seuil de pauvreté. Parmi eux, les femmes sont d’autant plus touchées. Pourquoi ?
Quand je demande aux candidates du Cercle le nombre d’œuvres qu’elles vendent par an, c’est dérisoire, inimaginable ! Il y a un manque de transparence autour de la rémunération : dire qu’on vend difficilement donne moins envie aux collectionneurs d’acheter nos œuvres. L’artiste doit rester désirable… Cependant, je trouve que les choses avancent. Il existe désormais des chartes de bonnes pratiques et des grilles tarifaires indicatives sur lesquelles les artistes peuvent s’appuyer. Le Syndicat national des artistes se bat lui aussi en faveur d’un salaire minimum artistique. L’outil le plus efficace selon moi reste la sensibilisation du collectionneur sur les questions de l’acquisition. Il faut qu’il comprenne le prix et toutes les réalités que celui-ci implique, comme par exemple la récente flambée du prix des matières premières, qui a aussi frappé de plein fouet les artistes. Pour conclure, je pense que les écoles d’art devraient former les étudiants sur la professionnalisation et la rémunération.
Le Cercle de l'Art
Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du Cercle de l’art.
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