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La couture a toujours fait partie des arts ménagers inculqués aux jeunes filles « bonnes à marier ». En témoignent les sages dentellières de Johannes Vermeer, et les modèles absorbés par leur tâche d’Auguste Renoir ou de Berthe Morisot, chroniqueurs d’un quotidien domestique dominé par des valeurs patriarcales.
Que certaines artistes manient l’aiguille avec dextérité ne surprend pas. En revanche, elles étonnent en s’emparant de sujets provocateurs, par un regard engagé ou par un traitement au réalisme sensible. Voici cinq créatrices aux doigts de fée.
Gio Swaby, Where I Know You From 5, 2023
Tissu de coton et fil cousu sur mousseline • 80 × 44 cm • Courtesy Claire Oliver Gallery, New York
Il faut s’approcher de ses œuvres pour comprendre qu’elles sont brodées et cousues. Du bout de l’aiguille, Gio Swaby, talentueuse trentenaire née aux Bahamas et basée à Toronto, rend hommage aux femmes noires. « Dans l’atelier, j’essaie d’anticiper leur réaction face à mes toiles. Je les imagine surprises à la fois face à elles-mêmes (ou du moins à un reflet d’elles-mêmes) et au milieu de figures familières constituant une communauté chaleureuse et accueillante », a déclaré l’artiste en 2022, à l’inauguration de « Fresh Up », sa première exposition muséale, coproduite par le musée des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg et l’Art Institute de Chicago. Ses portraits, qu’elle réalise, en taille réelle, à la suite de longues conversations avec ses modèles, Gio Swaby les présente désormais tantôt de face tantôt de dos : « Je souhaite créer la surprise et sensibiliser le public aux irrégularités propres au processus créatif, aux fils qui pendent, aux nœuds qui ponctuent une couture… L’imparfait est beau. Pourquoi ne pas le montrer ? »
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Cheryl Pope, Portrait de femme 6, 2022
Laine cachemire, punch-needle • 67,9 × 71,8 cm • Courtesy Cheryl Pope & Monique Meloche Gallery, Chicago
Elle ne se contente pas de tracer les contours de ses modèles. Cheryl Pope sature ses compositions de fils qui structurent des scènes de la vie quotidienne : le réveil d’un couple, une promenade au bord de la mer, la toilette d’un enfant par sa mère… Adepte du punch needle, technique de broderie au poinçon, elle réalise généralement des fonds géométriques extrêmement contrastés, faits de zébrures, de rayures, de hachures, brouillant la frontière entre l’espace intérieur et le monde extérieur. La plasticienne américaine, représentée par la galerie chicagoane Monique Meloche, compare parfois les mèches de laine qu’elle fusionne avec une surface en cachemire à des dreadlocks. L’art textile a, selon elle, le vent en poupe, parce qu’il a quelque chose de réconfortant : c’est dans un linge que nous sommes enveloppés à la naissance ; sous une couette que nous nous blottissons tous les soirs avant de dormir.
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Annegret Soltau, In mir SELBST, 1977–1992
Photographies cousues • © Annegret Soltau / © Adagp, Paris 2023 / Courtesy Galerie Anita Beckers, Francfort-sur-le-Main
Elle est l’un des piliers de l’art expérimental et féministe en Europe. Née en 1946, à Luneburg, en Allemagne, Annegret Soltau a étudié la peinture à Hambourg et à Vienne avant de glisser vers la photographie dans les années 1970. C’est à ce moment qu’elle s’est mise à surpiquer des portraits d’elle-même. « Peu de temps après, j’ai commencé à déchirer le papier photo (qui représentait mon corps) pour le réassembler sous une forme différente », a expliqué l’artiste en 2020. Le choix d’un fil noir pour recoudre des fragments de visage rappelle la pratique du chirurgien qui referme les plaies, qu’elles soient aussi bien physiques que psychologiques : celles d’une femme déchirée par un accouchement, ou d’une autre partagée entre sa pratique artistique et ce rôle de ménagère que peut encore lui imposer la société.
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L’artiste Margaux Derhy et son oeuvre Poésie pastorale, 2023
Broderie à la machine à coudre et à la main sur toile de lin • 126 × 157 cm • © Céleste Leeuwenburg
Peintre de formation, diplômée du Royal College of Art de Londres, Margaux Derhy jongle désormais entre pinceaux et aiguilles. « Lors de ma résidence, en 2017, au Cap en Afrique du Sud, j’ai rencontré un homme qui confectionnait des robes. À son contact, je me suis lancée dans la broderie à la machine à coudre, technique à ma connaissance peu courante », explique l’artiste de 38 ans qui partage son temps entre la France et le Maroc. C’est d’ailleurs là-bas qu’elle vient de former un atelier de huit célibataires (veuves, divorcées…), chacune dans une précarité financière aiguë, afin de pouvoir fabriquer des pièces plus grandes, à la main. Deux seront respectivement montrées aux foires Menart (du 15 au 17 septembre) et AKAA (du 20 au 22 octobre). Alterner points mécaniques et manuels dans une même composition permet de donner du relief, de la profondeur à ses sujets. Margaux Derhy s’intéresse de plus en plus à la question de l’émancipation féminine. En 2020, elle a lancé le collectif Cercle de l’art qui promet à une centaine de consœurs artistes de percevoir un revenu mensuel et, par là même, de continuer de travailler en toute sérénité.
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Cécile Davidovici, À gauche : « La jeune fille au miroir » (détail, 2022). À droite : Cécile Davidovici brode dans son atelier. Sur cet exemple, pamplemousses et bocaux en verre conversent avec un rouleau d’aluminium et une pomme… Toutes ont été composées par son collaborateur, le réalisateur David Ctiborsky, sur un logiciel 3D.
© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com
À la bonne distance, ses œuvres passent aisément pour des peintures. À croire que Cécile Davidovici est née avec une aiguille dans la main. Pourtant, l’artiste de 36 ans, qui a débuté sa carrière dans le cinéma, a découvert la broderie par hasard, dans le cadre d’un stage à l’école Lesage. De cette formation, elle n’a rien retenu… Son approche, instinctive, s’inspire de la peinture à l’aiguille, technique qu’elle a fait sienne en variant la taille de ses croisillons « J’ai toujours voulu travailler les visages sans chercher à saisir à tout prix la ressemblance de mes modèles ». Paradoxe d’autant plus surprenant que le réalisme de ses portraits compte beaucoup dans son succès. Forte de ses premières ventes sur Instagram, la jeune femme loue un atelier à Paris où elle travaille chaque semaine avec une assistante à qui elle délègue surtout la réalisation de fonds ou de vêtements. Les carnations lui reviennent, car elle excelle dans le rendu de la peau. Sa prochaine exposition à l’EST Galerie (13–19 octobre) est le fruit d’une collaboration avec le réalisateur David Ctiborsky, qui a conçu pour elle des natures mortes sur un logiciel 3D. « Nous avons produit et brodé les images », déclare l’artiste qui ne souhaite, de toute évidence, pas tirer la couverture à elle.
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