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RENCONTRE

Matthew Barney à la fondation Cartier : l’art comme sport de combat

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Publié le , mis à jour le
Mondialement reconnu pour sa fascinante série « Cremaster », films à l’esthétique baroque et futuriste, l’artiste protéiforme revient à Paris après dix ans d’absence avec une installation et des vidéos surprenantes qui interrogent la violence dans le sport – celle que l’on s’inflige, celle que l’on subit. Rencontre.
Matthew Barney, Secondary
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Matthew Barney, Secondary, 2023

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Installation de cinq vidéos couleur 4K avec piste sonore • Courtesy de l’artiste, Gladstone Gallery, Sadie Coles HQ, Regen Projects, et Galerie Max Hetzler • © Matthew Barney / Photo Dario Lasagni

Harnaché, suspendu à des rampes, ligoté par des élastiques, ainsi apparaît sur la scène américaine de l’art, dans les années 1980, un jeune artiste athlétique qui construit toutes sortes d’obstacles pour contraindre son corps et rendre quasi impossible l’acte de dessiner.

Réalisées dans la salle d’entraînement de l’Université de Yale ou dans le sous-sol de la galerie Gladstone de New York, ces performances autour du thème de l’empêchement donnent lieu à de courtes vidéos intitulées Drawing Restraint (« dessins contraints ») qui, si minimalistes soient-elles au regard des films « énormes » que Matthew Barney produira par la suite, font aujourd’hui figure d’œuvres séminales.

Du football américain à la fondation Cartier

Incarnant Ken Stabler, un légendaire quarterback des Raiders d’Oakland qui souffrait d’encéphalopathie traumatique chronique, l’artiste passe la première partie du film à démonter son casque, à en extraire la doublure protectrice puis à enrouler le rembourrage autour de sa tête
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Incarnant Ken Stabler, un légendaire quarterback des Raiders d’Oakland qui souffrait d’encéphalopathie traumatique chronique, l’artiste passe la première partie du film à démonter son casque, à en extraire la doublure protectrice puis à enrouler le rembourrage autour de sa tête

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© 1995 Matthew Barney / Photo Michael James O’Brien / Courtesy Gladstone Gallery, New York, Bruxelles

Près de quarante ans plus tard, Matthew Barney, qui a développé entre-temps une pratique diversifiée – cinéma, sculpture, photographie et dessin – présente à la fondation Cartier une énième variation des Drawing Restraint. Tourné en mai dans les espaces de l’institution, ce nouvel opus atteste la constance de l’artiste dans ses obsessions artistiques. Projeté en sous-sol, Drawing Restraint 27 n’est pas la pièce phare de l’exposition, mais elle réaffirme l’idée selon laquelle la puissance d’une œuvre tient aux difficultés surmontées pour la faire éclore.

Dès son plus jeune âge, cette réflexion a été nourrie par l’expérience sportive de l’artiste, conscient que c’est en fatiguant ses mollets et en portant de la fonte qu’il est devenu un joueur de football américain accompli. En transposant cette règle de la contrainte physique dans le cadre de l’atelier, le plasticien a tout naturellement été porté à redéfinir et repousser en permanence les limites de son art.

Matthew Barney, Secondary
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Matthew Barney, Secondary, 2023

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L’œuvre a valeur de film mais aussi de document, car elle a été tournée dans l’atelier de l’artiste, qu’il occupait depuis 2007 et qu’il a quitté cette année pour un autre situé un peu plus loin, toujours dans le Queens

Extrait de la vidéo de 60 min • © Matthew Barney / Photo Soren Nielsen / Courtesy Matthew Barney, Gladstone Gallery, New York, Bruxelles ; Sadie Coles HQ, Londres ; Regen Projects, Berlin, et Galerie Max Hetzler, Paris, Berlin

Au rez-de-chaussée, l’œuvre maîtresse de l’exposition est donc Secondary, un film de soixante minutes présenté au public new-yorkais en juin 2023 dans l’atelier de l’artiste, où il a été tourné. Dans cet espace qui surplombe l’Hudson River, comme dans la cage de verre de la fondation Cartier, le film est intégré à une installation qui reprend les codes du stade de football américain. Les spectateurs peuvent déambuler ou s’asseoir sur un terrain de jeu, figuré par un immense tapis synthétique rouge surmonté par des mâts d’éclairage et des écrans de retransmission par satellite.

Un drame sportif fondateur

Le 12 août 1978, lors d’un match de présaison, Jack Tatum, le défenseur des Oakland Raiders, percute Darryl Stingley, le receveur des New England Patriots. Le choc est terrible, les conséquences dramatiques : Stingley restera paralysé. Matthew Barney, qui avait 11 ans ce jour-là, demeurera hanté par cet accident, qui influencera toute son œuvre
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Le 12 août 1978, lors d’un match de présaison, Jack Tatum, le défenseur des Oakland Raiders, percute Darryl Stingley, le receveur des New England Patriots. Le choc est terrible, les conséquences dramatiques : Stingley restera paralysé. Matthew Barney, qui avait 11 ans ce jour-là, demeurera hanté par cet accident, qui influencera toute son œuvre

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© Photo Ron Riesterer / Sporting News via Getty Images via Getty Images

 Secondary rejoue un drame sportif resté fameux aux États-Unis : la collision survenue le 12 août 1978 entre le défenseur des Oakland Raiders, Jack Tatum, et le receveur des New England Patriots, Darryl Stingley, sorti du match tétraplégique. Comme dans les Drawing Restraint, et plus tard dans le cycle baroque des Cremaster, le corps est au centre de l’œuvre, mais sur un mode éminemment traumatique.

« À l’époque, les images passaient en boucle et les commentateurs relayaient incessamment l’accident, lui donnant un caractère mythologique. Cette histoire m’a frappé alors que j’étais un jeune quarterback (arrière) débutant. Je l’ai gardée en moi pendant de longues années, un peu comme un récit primitif », explique Matthew Barney.

Dans Secondary, lui et ses performers apparaissent tous avec des cheveux blancs et un corps qui n’est plus conquérant
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Dans Secondary, lui et ses performers apparaissent tous avec des cheveux blancs et un corps qui n’est plus conquérant

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© Matthew Barney / Photo Julia Cervantes / Courtesy Matthew Barney, Gladstone Gallery, New York, Bruxelles ; Sadie Coles HQ, Londres ; Regen Projects, Berlin, et Galerie Max Hetzler, Paris, Berlin

Pour Juliette Lecorne, la commissaire de l’exposition, Matthew Barney fait avec Secondary « une proposition introspective dans la mesure où il se remémore ses propres trainings, quand son entraîneur lui demandait de foncer sur son adversaire. Mais il le fait de manière décalée, en confiant à des performeurs, des virtuoses du breakdance et du krump, le soin de réinventer au ralenti les mouvements et la gestuelle des footballeurs sur le terrain, faisant de Secondary autant une pièce de danse qu’un film.

D’un autre côté, Secondary présente aussi un caractère rétrospectif. Comme pour les Drawing Restraint, Matthew Barney associe des mouvements de sport à une production artistique. En invitant les performeurs à évoluer dans son propre atelier, il les fait participer, tout en dansant, à l’élaboration de sculptures. »

La prédominance d’un rapport à la violence

« C’est la première fois que j’utilise l’argile. Ce matériau m’a beaucoup aidé à construire le récit. J’aime la façon dont il réagit à la force, à la gravité, la manière dont il vieillit, dont il garde trace des chocs, se déchire ou s’enfonce. »

Celles-ci, dont l’une figure un grand rack de musculation exposé à la fondation, sont réalisées en métal, en plastique et surtout en terre cuite, un matériau qui offre à l’image une ductilité presque organique. « C’est la première fois que j’utilise l’argile, confie l’artiste. Ce matériau m’a beaucoup aidé à construire le récit. J’aime la façon dont il réagit à la force, à la gravité, la manière dont il vieillit, dont il garde trace des chocs, se déchire ou s’enfonce. Il est intéressant de demander aux matériaux de faire des choses qu’ils ne veulent pas faire. Il faut comprendre quelles sont leurs limites. »

L’acmé du film coïncide avec le choc entre les deux joueurs, moment qui incarne la violence mais qui la retourne en puissance créative. Par trois fois, Matthew Barney glisse entre les pectoraux des joueurs des feuilles d’argile qui se déforment sous la puissance du coup puis se brisent, comme les vertèbres de Darryl Stingley. Les sculptures, vouées à se désagréger, émanent donc d’une collision titanesque, tandis qu’à une autre échelle c’est le projet entier du film qui procède de l’impact que cette scène de violence a eu sur l’artiste.

Dans le film, joueurs et entraîneurs ont tous dépassé la cinquantaine
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Dans le film, joueurs et entraîneurs ont tous dépassé la cinquantaine

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© Matthew Barney / Photo Dario Lasagni / Courtesy Matthew Barney, Gladstone Gallery, New York, Bruxelles ; Sadie Coles HQ, Londres ; Regen Projects, Berlin, et Galerie Max Hetzler, Paris, Berlin

« Secondary est une manière de regarder en arrière et d’analyser comment ce rapport à la violence a été opérant à la fois dans tout mon travail et présent dans la culture américaine dans laquelle j’ai baigné », souligne Matthew Barney. Si l’artiste a toujours fait du corps performatif un organisme créateur, désormais ce corps n’obéit plus seulement à un drame interne, comme dans The Cremaster Cycle. Il s’inscrit au cœur d’une civilisation qui menace sans cesse de le broyer.

Matthew Barney, The Cremaster Cycle
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Matthew Barney, The Cremaster Cycle, 1994-2002

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Composée de cinq films réalisés de 1994 à 2002 et visibles de façon autonome, l’œuvre explore les processus de la création dans une ambiance baroque, surréaliste et parfois dérangeante à la grande richesse esthétique (costumes, accessoires, décors, sculptures…)

5 vidéos • de 41 à 182 min • © 1995 Matthew Barney / Photo Michael James O’Brien / Courtesy Gladstone Gallery, New York, Bruxelles

Cette nouvelle conscience politique était déjà à l’œuvre dans le film River of Fundament (2014), qui tournait autour de la figure de Norman Mailer, l’un des écrivains qui a le mieux théorisé la violence inhérente à la psyché américaine. Elle transparaissait aussi dans Redoubt (2019), qui montrait comment celle-ci s’exprime dans le paysage à travers une chasse aux loups dans les contrées sauvages de l’Idaho, État où Matthew Barney a vécu en partie enfant et qui est aujourd’hui le refuge de survivalistes armés jusqu’aux dents.

Tandis que Barney crée avec Secondary un nouveau narratif et de nouvelles images, plus douces, plus réfléchies que dans ses films précédents, il fait entendre des voix inédites. À l’instant crucial de l’impact, l’artiste choisit de faire intervenir le chant désaccordé de Jacquelyn Deshchidn, une soprano d’origine apache Chiricahua qui livre une performance saisissante.

Des corps contraints par l’âge

Matthew Barney, Cremaster 2
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Matthew Barney, Cremaster 2, 1999

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Vidéo • 1 h 19 min • © 1999 Matthew Barney / Photo Chris Winget / Courtesy Gladstone Gallery, New York, Bruxelles

« Jacquelyn Deshchidn chante l’hymne national américain qu’elle déconstruit et désaccorde. Elle exprime un cri face au drame qui se joue dans le récit, mais son chant strident est aussi l’incarnation de sa protestation personnelle, elle dont tous les ancêtres amérindiens ont été décimés. Dans Secondary, il y a ce questionnement autour de la mémoire qui est inscrite dans les corps, dans les voix, dans les chants. »

À 57 ans, Matthew Barney reconnaît qu’il n’aurait pas réalisé ce film vingt ans plus tôt et que « c’est une œuvre de la maturité ». Dans Secondary, lui et ses performeurs apparaissent tous avec des cheveux blancs et un corps qui n’est plus conquérant. L’artiste incarne à l’écran Ken Stabler, un quarterback des Raiders d’Oakland à qui on a diagnostiqué après sa mort une encéphalopathie traumatique chronique causée par les nombreux coups qu’il a reçus.

Matthew Barney, Cremaster 2
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Matthew Barney, Cremaster 2, 1999

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Vidéo • 1 h 19 min • © 1999 Matthew Barney / Photo Chris Winget / Courtesy Gladstone Gallery, New York, Bruxelles

Il existe un compte à rebours pour les sportifs. En existe-t-il un pour les artistes ? Au-delà d’une réflexion sur les failles d’une civilisation américaine en crise, la fable de Secondary apparaît comme une méditation sur les limites du corps et la vulnérabilité des puissants. On est loin de l’esthétique de la surcharge et de la provocation des œuvres précédentes de Barney, qui tend désormais vers une gravité inattendue.

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Matthew Barney - Secondary

Du 8 juin 2024 au 8 septembre 2024

www.fondationcartier.com

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Matthew Barney - Secondary : Object Impact

Du 7 juin 2024 au 25 juillet 2024

www.maxhetzler.com

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Magazine Secondary

Redoutant sans doute la méconnaissance du public français, ignorant de l’histoire et des gloires du football américain, l’exposition est accompagnée non pas par un catalogue mais par un volumineux magazine, distribué gratuitement aux visiteurs, qui les éclaire sur le rôle de chacun des protagonistes du match rejoués à l’écran.

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