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Picasso devant le carton de la tapisserie “Femmes à leur toilette”, dans l’atelier des Grands-Augustins, 1939
© Estate Brassaï/ RMN-Grand Palais
L’adhésion de Picasso au Parti communiste ne s’est pas faite en un jour. Revendiquée comme une éclatante victoire du parti « des fusillés », claironnée par Marcel Cachin et Paul Éluard dans L’Humanité du 5 octobre 1944, elle effaçait des années d’hésitation ou d’attraction inaccomplie. En l’accueillant à bras ouverts, le PCF lui donnait, de plus, ou surtout diraient les mauvaises langues, une stature de résistant. Picasso avait été auparavant nommé président du comité directeur du Front national des arts, que les communistes contrôlaient. Dès le 3, ces « artistes patriotes » demandaient au procureur général qu’on arrêtât et jugeât sur le champ un certain nombre de personnalités du monde de l’art, des artistes comme Jacques Beltrand, Paul Belmondo ou Othon Friesz, et quelques critiques, tels Jean-Marc Campagne ou Camille Mauclair, qui n’avait pas attendu l’Occupation pour dire son horreur de Picasso. Sans faire de zèle, autant qu’on le sache, le peintre de Guernica se voyait enrôlé parmi les épurateurs et les vainqueurs du moment.
Il fut entendu que Picasso avait traversé les années noires sans s’y salir les mains.
Le prestige acquis lors des premiers mois de l’après-guerre, conforté par la réalisation du Charnier de 1945 et le long compagnonnage avec les Staliniens, va longuement s’attacher au peintre. Certains réagirent à l’époque, et non des moindres – Matisse, Marquet ou Zervos –, pour dire leur étonnement devant son héroïsation galopante. On ne les écouta guère… Il fut entendu, au contraire, que Picasso avait traversé les années noires sans s’y salir les mains, sans même avoir le droit de montrer, vendre ou laisser reproduire peintures et dessins. Réduit au silence, il s’en serait fait une armure contre les mesures d’intimidation des Allemands et des hommes de Vichy. Quant aux œuvres produites sous la botte, elles n’auraient été qu’un cri de protestation intérieure jeté à la face des « barbares ». Or, nous le savons, ou nous l’admettons mieux maintenant, la réalité fut fatalement moins nette, à l’image des compromis que le milieu de l’art, durant ces années-là, ne put se payer le luxe de repousser. Cela ne revient pas à ignorer la marge qui sépare alors les nécessaires concessions des moins pardonnables compromissions. Mais cela impose un sérieux inventaire des faits et gestes du Picasso des années sombres, que l’histoire de l’art s’est longtemps refusé à faire.
Si la révision a débuté, voilà une quinzaine d’années, nous sommes encore loin du compte. Est-on plus avancé quant aux sentiments politiques du peintre avant septembre 1939 ? L’antifranquisme et l’antifascisme des milieux intellectuels parisiens l’ont certes rapproché des écrivains gagnés à Moscou, notamment les transfuges du groupe surréaliste, au grand dam de Breton, qui a vite dénoncé le bolchevisme, « négation même de ce qu’il devrait être ». Exposé à l’affaire des procès staliniens et des exécutions, début 1938, le groupe explose. Picasso ne prend pas parti. N’y voyons pas qu’habilité et incapacité à agir. Depuis février 1932, année où Éluard lui a forcé la main pour qu’il signe une pétition de soutien à Aragon, il sait de quoi sont capables les « révolutionnaires ».
Et ses neveux ne l’ont-ils pas édifié sur les purges de la guerre d’Espagne, alors qu’Aragon justifie la liquidation du Poum (Parti ouvrier d’unification marxiste) à la une de Ce soir ? Jusqu’en juin 1940, sans rompre avec quiconque, Picasso se contente d’aider les réfugiés espagnols, et d’exorciser l’actualité angoissante dans les bras de Dora Maar et les profondeurs imprescriptibles de sa peinture toujours plus cruelle… Sans doute a-t-il partagé la colère des communistes, colère impure, quand éclata la nouvelle des accords de Munich. Le 4 octobre 1938, alors que Chamberlain a cru épargner la folie hitlérienne à l’Europe, Guernica est montré au public londonien. Dans sa tournée mondiale, qui vise à lever des fonds pour l’Espagne aux abois, le tableau noir et blanc fait étape en Angleterre.
Picasso, Chat saisissant un oiseau, 1939
Le début du printemps 1939 est sous le signe de la guerre avec l’entrée d’Hitler dans Prague et la chute de Madrid. Un mois plus tard, Picasso peint ce chat carnassier.
Huile sur toile • 81 × 100 cm • Coll. Musée Picasso, Paris © Photo Josse/Leemage
D’un faire-part l’autre : en avril 1939, quelques semaines après l’invasion de la Tchécoslovaquie, quatre mois avant le pacte germano-soviétique, Picasso signe son Chat saisissant un oiseau. Tableau terrible, le meilleur des symboles alors. Picasso a perdu sa mère en janvier 1939. Seuls désormais ses enfants et quelques femmes le séparent de sa propre mort. Paulo étant en Suisse, il expédie Marie-Thérèse et Maya à Royan dès l’été, qu’il passe avec Dora à Antibes. L’immense Pêche de nuit du Museum of Modern Art de New York contient déjà tout l’effroi des violences à venir. C’est la peur des bombardements, du reste, qui lui fait rejoindre Royan, le 24 août 1939, avec Dora et Sabartés. Il y séjournera presque un an, en dépit des allées et venues qu’imposent la drôle de guerre et son besoin de Paris. L’échec de sa naturalisation française a sans doute pesé sur ses portraits et ses nus torturés, tantôt Dora, tantôt Marie-Thérèse, tantôt l’une et l’autre afin d’obéir aux ondoiements de sa libido.
À son retour, surprise, il découvre que l’ambassade d’Espagne a protégé l’appartement de la rue La Boétie. On pourrait y voir le signe précurseur des ambiguïtés dans lesquelles le peintre antifranquiste allait passer les années d’Occupation. Picasso, en cela, partage le sort de la majorité des Français, condamnés à « vivre » en pays dominé, s’en tenant à un respectable attentisme et à cette « résistance intérieure » qui fut le lot commun du grand nombre. C’est dire qu’il peint ou sculpte librement, à la faveur de la permissivité des Allemands.
Et le vichyste Bernard Faÿ lui permettra de sauver la collection de Gertrude Stein
Il a aussi ses entrées au ministère de l’Intérieur. Et le vichyste Bernard Faÿ lui permettra de sauver la collection de Gertrude Stein, qui leur est chère à tous deux. D’éminents représentants du Reich, Jünger, Heller et d’autres, sont loin d’exécrer cette peinture qu’on dit « dégénérée » à Berlin. Leur passage dans l’atelier des Grands-Augustins a laissé des traces. Du reste, Picasso ne s’impose aucune réclusion. Il fréquente la brasserie Lipp, repère de collabos, nous dit Jean Grenier qui y a vu ce peintre « qui ne s’occupe pas de politique ». On le croise au restaurant Catalan, où il rencontre Françoise Gilot. Cette dernière entre dans sa vie en mai 1943, mais elle a déjà vu de ses tableaux, à la galerie Louise Leiris… D’autres étaient alors livrés aux enchères ou troqués par les nazis contre des œuvres exportables vers l’Allemagne.
Picasso, Portrait de Françoise, 1946
En 1943, s’éloignant de Dora Maar, Picasso rencontre la jeune Françoise Gilot (vingt-deux ans à l’époque). Elle sera sa muse de la décennie à venir et lui donnera deux enfants, Claude et Paloma.
Mine de plomb, fusain et crayons de couleur • 66 × 50 cm • Coll. Musée Picasso, Paris. © Photo Josse/Leemage
Au printemps 1942, le successeur d’Ambroise Vollard, Martin Fabiani, dont Picasso a crayonné plusieurs portraits, publie un superbe Buffon avec ses eaux-fortes. Fabiani sera condamné pour commerce douteux à la Libération. Qu’en savait Picasso ? Les experts ont oublié de nous le dire, comme ils minorent l’album des Éditions du Chêne, paru fin 1943, où la récente production de l’artiste était introduite par un texte de Desnos ! Pas mal pour un artiste « invisible », que sa richesse protégeait davantage des pénuries courantes. L’œuvre peut ainsi continuer à alterner le sinistre et le loufoque, voire l’Éros rechargé par l’apparition de Françoise. Bien qu’elle nous rappelle combien l’humour aide alors à surmonter la présence des « Boches », la Tête de taureau tient de la résistance privée ou codée (elle servit de couverture à une publication surréaliste). À la Libération, saluant l’encartement de Picasso, Marcel Cachin pourra écrire que les nazis « lui firent l’honneur de le considérer comme un homme dangereux ». C’était un peu excessif.
Picasso et la guerre
Le catalogue
Le peintre de Guernica, habituellement encensé et pensé comme un artiste militant humaniste, a pourtant été aux prises avec le réel : contemporain des conflits majeurs du XXe siècle, il n’a pas toujours affirmé ses positions politiques ni ne s’est engagé militairement. Composé de nombreuses images d’archives et d’essais d’historiens, le (très beau !) catalogue de l’exposition offre un nouveau regard sur Picasso, l’homme et le peintre, tout en parvenant à saisir l’audace du génie artistique qui a réussi à toucher et à sensibiliser le public sur les horreurs de la guerre, par-delà son époque.
Ouvrage collectif dirigé par Émilie Bouvard• Broché • Éditions Gallimard / Musée de l’Armée • 350 p. • 22 x 28 x 3 cm • 35 €
Picasso et la guerre
Du 5 avril 2019 au 28 juillet 2019
Musée de l’Armée • 129 Rue de Grenelle • 75007 Paris
www.musee-armee.fr
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L’atelier des Grands-Augustins, dans la rue du même nom, à deux pas de la Seine, fut le lieu de création de Guernica. Picasso y travailla par intermittence jusqu’en 1955.