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Entretien

Pierre Henry, l’infini turbulent

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Publié le , mis à jour le
En mai 1997, Beaux Arts magazine avait rencontré l’un des compositeurs de musique contemporaine les plus connus au monde, Pierre Henry, disparu hier à l’âge de 89 ans. Entretien avec un sorcier des synthétiseurs passionné d’art, et ami de Klein, Arman, Michaud…
</em>Portrait du compositeur (et peintre) Pierre Henry avec une des ses œuvres, <em>Moi-Même
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Portrait du compositeur (et peintre) Pierre Henry avec une des ses œuvres, Moi-Même, 1995

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© M.Garçon

Quelle relation établissez-vous entre les arts plastiques et la musique ?

Aujourd’hui, il est difficile de faire entendre sans voir. Mais en principe, je trouve que la peinture et la musique ne vont pas ensemble. Il n’y a pas d’intérêt à entendre des sons dans des expositions, sauf si l’exposition a un prolongement parathéâtral comme « l’Âme au corps ». Là, c’est peut-être intéressant qu’il y ait quelques pétillements, quelques « zinzins » électriques. Je n’aime pas non plus le son trivial que produisent, par exemple, les sculptures de Tinguely, j’aime surtout leur mouvement. Depuis dix ans, la peinture est devenue pour moi une seconde nature. Et depuis cinq ans, j’y consacre la moitié de mon temps. J’ai éprouvé le besoin de faire entendre visuellement. Alors, tout en travaillant à mes compositions récentes, j’ai commencé à démonter mes vieux appareils pour opérer une reconstruction d’où émerge un nouveau discours pictural. Dans les concerts que j’ai donnés chez moi durant le Festival d’automne, la partie plastique était pratiquement aussi importante que la partie musicale. En fait, j’ai des velléités dans le domaine pictural depuis l’adolescence mais, évidemment, un compositeur qui se dit peintre, c’est suspect… Moi-même, je m’interroge. C’est une question éthique ou morale, peut-être.

Une même suspicion plane sur le succès commercial de vos Jerks électroniques

C’est exactement la même chose. Après tout, ce n’était qu’un exercice de style. Pourquoi me serait-il interdit d’écrire des musiques de danse ?

Quels sont les peintres qui vous ont influencé ?

Dans ma jeunesse, j’ai été très influencé par le surréalisme d’après-guerre. La peinture de Matta, de Brauner, et de Tanguy notamment. Curieusement, les surréalistes n’aimaient pas trop la musique. Moi, je trouvais leur peinture très musicale. J’ai aussi connu Michaux, qui était très intéressé par les débuts de la musique concrète. Il me prêtait ses disques de musique japonaise que j’échantillonnais sur sillons fermés. Une de mes œuvres picturales porte le titre d’un de ses livres : l’Infini turbulent. Mais ses expériences des drogues ne m’ont jamais tenté : ma musique est déjà une sorte de drogue. J’ai également fait des improvisations avec Mathieu au début des années 60. Ce n’est pas tant sa peinture un peu trop « pâte dentifrice » qui m’intriguait, mais sa manière d’aborder la temporalité en peinture.

« Les objets appartiennent à tout le monde et, pour ma part, je ne les accumule pas, je les dispose. »

Et puis très vite, il y a eu les nouveaux réalistes. J’étais ami avec Yves Klein, dont j’ai interprété l’espace pictural en un son – une sorte de pétillement – et Arman à qui j’ai dédié les Variations pour une porte et un soupir. Je vois toujours Arman, il est venu aux concerts du festival d’Automne, mais il était un peu choqué … et intéressé, qu’avec mes petits moyens artisanaux, sans aide, je réalise des collages qui, en un sens, rappellent son travail. C’est peut-être proche des nouveaux réalistes, mais avec le lyrisme et la musique qui leur manquent. Au fond, les objets appartiennent à tout le monde et, pour ma part, je ne les accumule pas, je les dispose.

Votre intérêt pour le futurisme portait-il sur le passage entre les arts ?

Pas vraiment. C’est plus l’esprit du futurisme, la dynamique, le mouvement, la vitesse qui m’ont intéressé. Et, aussi, leur curieux mélange de sentimentalisme et de force. De ce point de vue, le futurisme russe va peut-être plus loin et possède un meilleur esprit. Les futuristes italiens sont suspects…

Qu’avez-vous pensé de la présentation de Désert d’Edgard Varèse, accompagnée du film de Bill Viola ?

Vous savez, on ne dit pas assez que j’ai travaillé six mois avec Varèse sur les interpolations de bandes magnétiques de Désert. J’ai trouvé qu’il n’y avait pas une communion suffisante, qu’il y avait plutôt un éloignement, sans doute voulu par Viola, entre le film et le désert de Varèse évoqué de manière très picturale par l’orchestre.

« De manière générale je n’aime pas le chaos. Ce n’est qu’une dissonance, un magma, on ne perçoit plus rien. »

En revanche, à la même époque, j’ai trouvé géniale l’exposition des œuvres de Viola. De manière générale je n’aime pas le chaos. Ce n’est qu’une dissonance, un magma, on ne perçoit plus rien. Si j’avais pu faire un film, j’aurais fait quelque chose dans un esprit plus actuel, mais pas forcément psychédélique. J’aurais plutôt travaillé à partir de formes qu’à partir de prises de vues réelles. Une prise de vue réelle c’est trop concret, on n’a pas envie qu’il y ait autre chose. L’orchestration futuriste de Varèse réclame quelque chose de très fort, de très costaud, que l’on pourrait réaliser en images de synthèse… ou avec un travail direct sur la pellicule, comme je l’ai fait en 1975 pour Futuristie – en référence au futurisme – en combinant cinq projections cinématographiques simultanées. Chacun de mes concerts était, en quelque sorte, un spectacle total. Je ne voulais pas, pour faire bien, montrer tout ce qui peut aller ensemble, mais plutôt parvenir à l’unification d’une écriture globale : à la fois théâtre, cinéma, musique. Fondamentalement, je ne suis pas pour la « désynchronisation ». Lorsque je collaborais avec Béjart, c’était vraiment synchrone. La musique était pour un geste. Bien sûr, je suis tenté par le cinéma ou la vidéo, et je ne dis pas que je n’en ferai pas.

Y a-t-il des œuvres d’autres artistes chez vous ?

Non. Je ne crée pas pour autant un univers nombriliste. J’aimerais bien avoir ici des œuvres que j’aime, et j’ai possédé quelques peintures : un Klein, un Mathieu, un Picabia, un Degottex… Mais, à une époque, j’ai dû vendre ma toute petite collection.

Fréquentez-vous les expositions d’art contemporain ?

Très peu. Je me ressource en allant au cinéma et en lisant. Mais j’ai appris avec plaisir qu’une de mes compositions accompagnait une peinture de Degottex dans l’exposition « Made in France » au Centre Pompidou. Cela a un peu apaisé ma frustration. J’aimerais aller plus souvent dans les galeries… Je ne dis pas que j’aimerais vendre ce que je fais, je refuse même de vendre à mes amis.

Propos recueillis par Hervé Vanel pour le N° 156 de Beaux Arts magazine, en mai 1997.

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