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Pierre Lemarquis
Photo Sylvain Thiollier
Vous aviez publié en 2020 l’ouvrage L’art qui guérit, déjà préfacé par Boris Cyrulnik. Pourquoi vous intéressez-vous aujourd’hui plus particulièrement à la mémoire ?
Pierre Lemarquis : Je me suis d’abord beaucoup intéressé à l’inventeur de l’histoire de l’art, telle qu’on la pratique aujourd’hui, Aby Warburg, et à son élève Frances Yates. Elle a travaillé sur ses livres et a découvert ce qu’elle a appelé « l’art de la mémoire », c’est-à-dire la façon dont on pouvait activer sa mémoire avec des images. Frances Yates a démontré comment depuis l’Antiquité on utilisait les images pour se souvenir. C’est un phénomène ancien qui aurait pu disparaître avec l’arrivée de l’écriture, pourtant nous sommes aujourd’hui, avec nos smartphones, inondés d’images qui frappent notre imagination. C’est pourquoi il m’a semblé qu’il s’agissait d’un angle intéressant à creuser dans un nouveau livre.
En tant que neurologue, quel rapport entretenez-vous avec l’histoire de l’art ?
J’ai été élevé par ma grand-mère qui tenait un café situé en face de l’École des beaux-arts d’Épinal. Ma mère étant en sanatorium, j’avais, à partir de 17 heures, une multitude de mères de substitution qui venaient boire un chocolat chaud. Je m’amusais à les dessiner et elles aussi. J’avais mes entrées aux Beaux-Arts et cela m’a familiarisé avec ce domaine. Plus tard j’ai finalement choisi de faire de la médecine puis de la neurologie, et me suis donc naturellement intéressé aux effets de l’art sur notre cerveau.
Vous arrive-t-il de vous appuyer sur l’art dans votre pratique ?
En neurologie, l’art peut beaucoup aider. Il y a quelques années, j’avais soumis à des patients atteints de la maladie d’Alzheimer des œuvres d’art que j’avais piochées dans un sondage publié dans Beaux Arts Magazine, afin d’analyser leur perception du beau. Ils avaient placé en première position un Jeff Koons et un Rothko. C’est intéressant de faire la comparaison entre des patients Alzheimer et des sujets dits « normaux ». On passe notre temps à leur faire faire des tests qui les mettent en échec et qui, à la fin, les déprime. Quand on leur demande quelle œuvre d’art leur plaît le plus, ils ont le sourire et sont très heureux parce qu’ils sont redevenus quelqu’un. J’ai aussi plein de reproductions d’œuvres affichées dans mon cabinet. Souvent, les patients les regardent et m’interrogent. Cela permet d’avoir une discussion plus sensible, qui ne porte pas uniquement sur la maladie.
Mark Rothko, No. 14, 1960
Impossible de résister à l’appel de Rothko. Ses toiles happent le regard et laissent sans voix. À chacun d’y trouver ensuite ce qu’il cherche, ou ce qu’il n’espérait même pas découvrir.
Huile sur toile • 289,6 × 266,7 cm • Coll. San Francisco Museum of Modern Art, San Francisco / © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / ADAGP, Paris, 2023 • © San Francisco Museum of Modern Art, San Francisco / © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / ADAGP, Paris, 2023
Le fait de dessiner, de passer par autre chose que le langage, permet de stimuler la mémoire.
Vous distinguez dans l’introduction de votre livre différents types de mémoire (la mémoire sémantique, la mémoire épisodique…). L’art a-t-il la faculté d’agir sur toutes les « strates » de la mémoire ?
L’art agit sur notre mémoire épisodique – on peut par exemple facilement se souvenir de la première fois où l’on a vu une œuvre d’art – mais aussi sur notre mémoire culturelle – cette œuvre peut nous en rappeler d’autres. Il agit aussi sur la mémoire, pourrait-on dire, du corps : face à une œuvre, notre cerveau reproduit en quelque sorte les gestes des personnages représentés. L’art active par ailleurs la mémoire sans souvenir, c’est-à-dire celle dont on n’a pas forcément conscience.
Y a-t-il des œuvres d’art qui permettent véritablement de stimuler la mémoire ?
L’art de la mémoire consiste à penser à des images impressionnantes et à poser sur elles des idées. Quand, par la suite, vous vous souvenez de l’image, vous vous souvenez de l’idée. Par exemple, si vous avez vu une œuvre en étant accompagné d’une personne que vous aimez bien, vous vous souviendrez d’elle au moment où vous reverrez l’œuvre en question !
Dans quelle mesure l’art peut-il venir en aide aux personnes atteintes de troubles de la mémoire, par exemple de la maladie d’Alzheimer ?
L’un des cas les plus célèbres est celui de Hilda Goldblatt Gorenstein, alias « Hilgos », qui dans les années 1930 aux États-Unis était reconnue pour ses marines. Atteinte de la maladie d’Alzheimer à la fin de sa vie, elle s’est remise progressivement à dessiner grâce à l’intervention des étudiants de l’école des Beaux-Arts de Chicago. Elle disait « Je me souviens mieux quand je peins ». Le fait de dessiner, de passer par autre chose que le langage, permet de stimuler la mémoire.
L’art élargit notre horizon et donne des couleurs à notre existence.
On assiste aujourd’hui à une prise en compte plus importante de la santé au sein des musées. Quel regard portez-vous sur ces initiatives ?
Elles sont merveilleuses ! J’ai eu la chance de travailler avec Nathalie Bondil, qui a initié au musée des Beaux-Arts de Montréal, la muséothérapie. Il existe aussi depuis peu un diplôme de prescription culturelle à l’Université de Lyon 1. Les musées, mais aussi l’université, prennent désormais en compte ces questions.
Pour en revenir au livre, vous affirmez que l’art permet aussi de soulager « l’angoisse mémorielle ». De quoi s’agit-il ?
Je m’appuie pour cela sur le travail de la photographe Natacha Sibellas, qui a réalisé une série de photographies pendant des interventions de chirurgie cardiaque. Quand on opère un patient à cœur ouvert, cela peut durer toute une journée et il se réveille ensuite avec d’impressionnantes cicatrices qui recouvrent son thorax. Certaines personnes l’acceptent très bien, mais cela provoque chez d’autres des angoisses accentuées par les images sanguinolentes que l’on peut trouver sur Internet. Les photographies de Natacha Sibellas, qui je trouve évoquent parfois Michel-Ange, apaisent ces craintes et montrent qu’il s’est passé quelque chose qui est presque de l’ordre du sacré. Ces images permettent de souder les patients à leurs équipes chirurgicales.
Salvador Dalí, La Persistance de la mémoire, 1931
Huile sur toile • 24 × 33 cm • New York, Museum of modern art • © Salvador Dalí, Fundació Gala-Salvador Dali / Adagp, Paris 2019 / Digital image, The Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence
Y a-t-il une œuvre dans l’histoire de l’art qui selon vous incarne, peut-être plus que toutes les autres, l’art de la mémoire ?
J’ai été très frappé par La Persistance de la mémoire de Salvador Dalí. Il aurait réalisé cette œuvre après avoir été inspiré par un fromage coulant au soleil. Aucune des « montres molles » n’affiche la même heure, et surtout elles sont toujours là, un siècle après leur création. C’est comme si Dalí avait réussi à suspendre le temps. Je trouve cela merveilleux.
Après la mémoire, y a-t-il un autre champ que vous souhaiteriez explorer par le prisme de l’histoire de l’art ?
J’aimerais m’intéresser aux émotions. Notre cerveau considère une œuvre d’art comme quelque chose de vivant, avec laquelle on peut interagir. Cette œuvre entre alors en nous, elle nous modifie et agit forcément sur nos émotions. L’art élargit notre horizon et donne des couleurs à notre existence.
À lire
L’art qui guérit la mémoire
Par Pierre Lemarquis
Préface de Boris Cyrulnik
Aux éditions Hazan • 192 p. • 29€
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