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Enquête

Pourquoi les artistes font craquer la couture ?

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Théo Mercier, Eva Jospin, Philippe Parreno… Ils sont de plus en plus nombreux à scénographier les temps forts de la fashion week parisienne et à signer des éditions limitées. Une passion certes déjà ancienne, mais qui atteint aujourd’hui son point d’incandescence. Que s’est-il passé ?
Si Théo Mercier transforme actuellement la Conciergerie, à Paris, en « cathédrale des sommeils » avec du sable, on a aussi vu le plasticien, performeur et metteur en scène creuser ce sillon au sein du défilé Courrèges printemps-été 2023 avec cette installation sculpturale.
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Si Théo Mercier transforme actuellement la Conciergerie, à Paris, en « cathédrale des sommeils » avec du sable, on a aussi vu le plasticien, performeur et metteur en scène creuser ce sillon au sein du défilé Courrèges printemps-été 2023 avec cette installation sculpturale.

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© Photo Thomas de Cruz Media

Le dernier défilé Balenciaga ? 275 mètres cubes de tourbe bien fraîche. Au parc des expositions de Villepinte, de la boue partout. Même sur les vêtements de la collection printemps-été 2023, rapiécés et faussement sales. Pendant dix minutes, les mannequins, mine fermée, ont pataugé à vitesse grand V dans la gadoue, crottant au passage le « parterre », jamais aussi bien nommé. Ce 2 octobre 2022, le « Mud Show » de Demna, le directeur créatif de Balenciaga, a stupéfié le monde de la mode. Tout autant qu’il a mis les comptes Instagram de la sphère de l’art en surchauffe. Car la star d’origine géorgienne n’était pas la seule impliquée dans ce bourbier guerrier. La performance était signée Santiago Sierra et inspirée de l’une de ses précédentes œuvres, House in Mud présentée en 2005 à Hanovre. Artiste espagnol ayant ses entrées au MoMA P.S.1 à New York comme dans les plus grands centres d’art d’Europe, Sierra s’est taillé une réputation aux relents de scandale. Le moins que l’on puisse dire de son installation 245 m3 (2006) où du monoxyde de carbone était pompé de six voitures en marche dans une ancienne synagogue allemande, à Pulheim, transformée en chambre à gaz. Génie pour certains, grotesque pour d’autres, la collaboration Demna/Sierra pour ce défilé apocalyptique n’est qu’un exemple parmi les nombreuses interventions artistiques que l’on voit de plus en plus défiler sur les podiums.

Le filon n’est pas nouveau. Cela fait longtemps que la mode fricote avec les artistes : « Le principe existe depuis cent cinquante ans ans, abonde Émilie Hammen, professeure à l’Institut français de la mode. Cette longue relation est née au XIXe siècle avec la haute couture, elle-même considérée comme une pratique créative, un travail proche du compositeur ou du peintre. » Qu’on pense, nous suggère celle qui dirige également la Chaire Chanel et le 19M des savoir-faire de la mode, « à Raoul Dufy et Paul Poiret en 1910, à Léon Bakst et Jeanne Paquin en 1912, ou à Elsa Schiaparelli et son complice Dalí dans les années 1930 ». Mais si les artistes ont toujours fait partie du décor de la mode, la dernière fashion week à Paris montre qu’entre eux les coutures ont définitivement craqué.

Le 28 septembre 2022, on a cru au mirage chez Courrèges. Un miracle accompli par Théo Mercier [photo à la une]. Au milieu d’une white box se tenait un immense bac à sable circulaire. Lorsque la présentation de la collection prêt-à-porter printemps-été 2023 a commencé, un diaphragme s’est ouvert au plafond. Le sable s’est écoulé tel un sablier, jusqu’à former un monticule. Puis, le sol s’est dérobé, et le sable a été aspiré par un vortex, sous une lumière descendante. Vertigineux, instant suspendu. Pendant huit minutes, la vie est venue de la poussière, redevenue poussière. Une tonne de matière minérale qui retournera dans la carrière d’Île-de-France où elle a été empruntée par l’artiste pour le défilé. Théo Mercier, qui a passé six mois à développer cette sculpture performative, s’est laissé guider par les indications du directeur artistique Nicolas Di Felice : « des moments qui passent; des raz-de-marée, un renouvellement constant ». Surtout, explique le plasticien de 38 ans, il « voulait utiliser du sable ». Du sur-mesure pour lui qui compose des mises en scène et des expositions avec cette matière depuis deux ans, comme actuellement à la Conciergerie à Paris (« Outremonde » jusqu’au 8 janvier). « Le sable, un matériau qui est dans mon identité d’artiste, souligne-t-il, est notre endroit de rencontre avec Nicolas Di Felice. » Il ne s’agit donc en rien d’une expérience pour spécialistes de la mode, mais bien d’une performance à placer au même rang que celles qu’il produit dans les centres d’art. Une affaire de convergences esthétiques, donc.

« Beau mais dangereux »

L’admiration mutuelle est bien l’une des motivations premières de ces collaborations fructueuses selon Émilie Hammen : « Il existe une vraie proximité entre ces créateurs, ce sont des cercles qui se fréquentent. Souvent, l’un achète l’autre, et l’autre le collectionne. C’est assez logique puisque tous les grands DA [directeurs artistiques] se nourrissent d’art. » Pointure du genre, l’Américain Marc Jacobs, ami de Richard Prince, Ed Ruscha, Cindy Sherman et John Currin, les a fait volontiers pénétrer son univers : « Je considère qu’un de mes rôles est de créer une émulation avec le milieu de l’art contemporain, confiait-il à Libération en 2008, alors qu’il était encore directeur artistique de Louis Vuitton. J’aime l’idée de collaborer avec ce monde-là, mais ça ne peut pas être systématique ou programmé. Cela arrive un peu quand je le sens. »

Avec une fleur rouge plantée dans la Cour carrée du Louvre, Philippe Parreno a étonné Paris à l’occasion du défilé Louis Vuitton prêt-à-porter femme printemps-été 2023 !
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Avec une fleur rouge plantée dans la Cour carrée du Louvre, Philippe Parreno a étonné Paris à l’occasion du défilé Louis Vuitton prêt-à-porter femme printemps-été 2023 !

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© Photo Philippe Lacombe.

On tergiverse désormais beaucoup moins avant de mettre en avant des affinités nouées en coulisse. L’artiste Philippe Parreno et Nicolas Ghesquière (à la tête des collections femme chez Vuitton) ont ainsi présenté en octobre dernier leur « bébé », dans la cour Carrée du Louvre : un monstre de 28 mètres de haut, une fleur rouge sang tendue de nylon. Seule directive donnée par Ghesquière à Parreno : « Beau mais dangereux. »

Plus de narration et des formats taillés pour les réseaux sociaux

Maria Grazia Chiuri a, quant à elle, donné carte blanche à Eva Jospin pour la collection prêt-à-porter printemps-été 2023. Pour la directrice artistique de Dior, avec laquelle l’artiste avait déjà collaboré (défilé Dior haute couture automne-hiver 2021–2022), la magicienne du carton a taillé un théâtre enchanteur. Imaginez un décor de grottes baroques, des arcades pleines de mystère, dans lequel mannequins et danseurs sculpturaux ont performé : « La grotte des Buttes-Chaumont, la Villa Borromeo Visconti Litta [près de Milan] et les fresques de la Palazzina Cinese de Palerme sont mes inspirations. Avec Maria Grazia, nous avons des goûts communs, notamment celui des architectures de fêtes Renaissance et baroques. Je suis une Française qui regarde vers l’Italie et elle, une Italienne installée en France. » Sentiment partagé par Maria Grazia Chiuri : « Je suis convaincue que la mise en scène du défilé constitue un élément fondamental de la collection. Il ne s’agit pas d’un simple décor, mais bien d’un dispositif qui organise l’espace et les corps révélant les vêtements. »

La couverture médiatique de ces collaborations élargit forcément le public des artistes contemporains.

Aujourd’hui plus qu’hier, la mode est friande d’histoires. Longtemps, ceux qui n’y avaient pas accès, c’est-à-dire à peu près tout le monde, ne voyaient les défilés que sur papier glacé et au filtre des rédacteurs de mode. C’était avant Instagram, avant YouTube, avant TikTok. « La temporalité qu’induit notre culture médiatique actuelle, confirme Émilie Hammen, incite à créer du contenu, à aller vers toujours plus de narration et de formats taillés sur mesure pour les réseaux. » Une nouvelle donne qui n’est absolument pas vécue comme une contrainte par les artistes invités des défilés. Théo Mercier, également metteur en scène et chorégraphe, se dit très « intéressé par les conditions de production des œuvres et par la question du regard ». Il laisse même poindre son excitation en nous expliquant comment, nouveauté pour lui, il a dû anticiper « un œil invisible ». Comprenez : la caméra des drones qui ont filmé le défilé prêt-à-porter.

Quels autres bénéfices les artistes tirent-ils de ces invitations ? Parmi les réponses évidentes, il y a l’argent. Les montants sont secrets mais on me laissera dire qu’ils permettent aux artistes de se consacrer à leur création, sans avoir à chercher ni aide ni sponsoring. Autre fil cousu d’or : la couverture médiatique de ces collaborations élargit forcément le public des artistes contemporains.

Sterling Ruby, le plasticien passé couturier

Cependant, ces partenariats fournissent aussi l’occasion rare de créer à une plus grande échelle, avec des moyens financiers et humains uniques. Un « rêve inouï » pour Eva Jospin avec la maison Dior, elle qui se passionne « pour les architectures de fêtes telles que pouvait faire un Léonard de Vinci à la cour de Milan » : « Lors de ma première collaboration avec Maria Grazia Chiuri sur le défilé haute couture 2021–2022, détaille-t-elle, j’ai pu présenter une série de panneaux brodés de fils de soie sur 95 mètres de long… Rendez-vous compte, c’est plus que la Tapisserie de Bayeux [70 mètres] ! Sur mon dernier projet, les grottes, mes arches font 6 mètres de haut par 14 de large, c’était une expérience privilégiée. » En prime, ces œuvres « ne sont pas jetables ». Conservées, elles peuvent ensuite faire l’objet d’exposition, tel le fragment de 10 mètres de long de la monumentale broderie Chambre de soie que les visiteurs du musée des Impressionnismes ont pu admirer à Giverny il y a un an.

Deuxième collaboration avec Chanel pour Xavier Veilhan qui a habillé le centre équestre l’Étrier de Paris, dans le bois de Boulogne, de sculptures gonflables pour la collection haute couture automnehiver 2022-2023 de Virginie Viard.
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Deuxième collaboration avec Chanel pour Xavier Veilhan qui a habillé le centre équestre l’Étrier de Paris, dans le bois de Boulogne, de sculptures gonflables pour la collection haute couture automnehiver 2022–2023 de Virginie Viard.

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© Chanel

Les frontières ont sauté. Les couturiers sont souvent qualifiés d’artistes, tandis que les plasticiens passent au stylisme, à l’instar de l’artiste américain Sterling Ruby, longtemps collaborateur de Raf Simons chez Dior et Calvin Klein, qui s’est lancé dans la haute couture en 2021. Ainsi également de la designer Jeanne Viceral, qui a notamment mis au point une machine capable de réaliser des vêtements sur mesure à partir d’un seul fil : une ex-résidente de la Villa Médicis qu’on pouvait croiser récemment dans les allées de la foire d’art contemporain Paris+. Même le provocateur créateur de Balenciaga partage ce constat : « La mode est un art visuel et tout ce dont nous avons besoin est qu’elle soit vue à travers les yeux de quelqu’un », déclarait-il dans un communiqué à l’issue de son spectacle de boue. Ajoutant : « Que cela plaise ou non. » Peut-être la meilleure conclusion à toutes ces collaborations qui posent souvent la question de l’esthétique, du beau, de l’universellement beau : une interrogation de l’histoire de l’art, pour le coup, indémodable.

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