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Adrian Paci, Centro Permanenza Temporanea, 2007
Projection vidéo 16/9 sur DVD, couleur, son • 5mn 30 secondes • Courtesy Adrian Pacy, Galerie Peter Kilchmann, Zurich, kaufmann repetto, Milan, Peter Blum Gallery, New York. © Adrian Paci 2012
« Mon atmosphère favorite est celle des aéroports » confiait Andy Warhol qui avait pourtant horreur de prendre l’avion. C’est que le pape du pop art avait bien pressenti avant tout le monde que l’aéroport concentrait les travers et les dispositions de son époque, de notre époque : une circulation des marchandises et des hommes privilégiés, une culture de masse mondiale, des technologies dernier cri, sans oublier les produits duty-free…
Naeem Mohaiemen, Tripoli Cancelled, 2017
Finaliste du Turner Prize 2018
Vidéo • Commande de documenta 14, Sharjah Art Foundation et Art Jameel. Avec le soutien de Locus Athens, Hellinikon AE, et Experimenter. • © Naeem Mohaiemen. Photo Dimitris Parthimos
Impossible, à vrai dire, de ne rien ressentir lorsqu’on évoque ce nom commun, « aéroport » : une crispation, un avant-goût du voyage, une sensation de perte de temps… Si Andy Warhol passait peut-être à l’époque pour un marginal, la liste des artistes aujourd’hui fascinés par ce lieu si singulier ne cesse de s’allonger. Entre le film de Naeem Mohaiemen qui explore les ruines d’un aéroport, les toiles fracassantes de Franz Ackermann retranscrivant cette expérience fragmentée du transit, les sculptures ahurissantes d’Anna Uddenberg (des corps féminins contorsionnés agrippées à leur valises), le travail de Yuri Pattison sur la sécurité des aéroports, ou encore Amalia Ulman se définissant comme une artiste basée « dans un aéroport », cet intérêt est évident, presque banal. Avec le développement des aéroports à la surface (surtout occidentale) de la planète et la globalisation de l’art dans les années 1960, les artistes privilégiés ont été amenés à côtoyer de plus en plus ce lieu de pérégrination, exerçant sur eux une attraction ou une répulsion.
Yuri Pattison, Vue de l’exposition “Trusted Traveller”, Kunst Halle Sankt Gallen, Suisse
Courtesy Yuri Pattinson / mother’s tankstation limited, Dublin & London; Labor, Mexico City; Photo: Kunst Halle Sankt Gallen, Gunnar Meier
Compilation ultra-documentée de textes et d’images en tout genre (notamment glanées dans les tréfonds du net), le livre Psychanalyse de l’aéroport international des deux artistes-chercheurs Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon permet justement de cerner les enjeux de ce lieu aussi convoité que détesté, car incarnant d’une certaine façon, l’internet dominant et les promesses du néo-libéralisme. Initiée il y a dix ans à travers un projet d’application sur le terrorisme, la recherche des deux artistes a abouti à ce livre-portrait de l’aéroport international, « cette grosse machinerie », selon les mots du duo, « à l’image de celle de la société ». En l’occurrence, une société complètement « flippée ».
Extrait du livre « Psychanalyse de l’aéroport international » de Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon
Présentation du tunnel avec interface de reconnaissance faciale installée dans le Terminal 3 de l’aéroport international de Dubaï à la fin de l’été 2018.
Éditions 369
C’est ici que la technologie la plus avancée se met au service du contrôle, là où elle s’immisce dans les corps des voyageurs pour mieux les surveiller.
À l’heure où les caméras de surveillance contaminent toujours plus les espaces privés et publics, les aéroports sont ces lieux où l’inflation sécuritaire, quoiqu’insidieuse, est la plus flagrante. L’aéroport de Dubaï prévoit par exemple d’installer un immense aquarium virtuel afin de capter l’attention des voyageurs et capturer leur visage. Car, bien que diffusant une musique censée apaiser les esprits, l’aéroport suscite un malaise. C’est ici que la technologie la plus avancée se met au service du contrôle, là où elle s’immisce dans les corps des voyageurs pour mieux les surveiller. Grandissante et non dénuée de violence, cette surveillance intrusive n’est surtout clairement pas sans incidence sur les psychés contemporaines. L’angoissante vidéo Safe Conduct d’Ed Atkins le soulignait en 2016 en suivant un homme mal en point traversant les contrôles de sécurité et retirant des couches de peau de son visage.
Entre les inclus et les exclus, riches et pauvres, l’aéroport fait le tri, il fluidifie et évacue tous les indésirables n’obéissant pas à ses règles internes. Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon le soulignent : « Les aéroports introduisent une séparation binaire entre ceux qui sont autorisés à circuler dans la zone internationale et ceux qui n’ont pas le droit de sortir du territoire ». Dans leur ouvrage, le duo inventorie alors ces différents types de contrôles (biométrie, vidéos, scanners, détecteurs de mensonge, palpations…). En 2010, dans sa série Contrebande, l’artiste américaine Taryn Simon avait, quant à elle, justement photographié 1 075 éléments saisis par les douanes à l’aéroport JFK à New York, du film piraté au Viagra chinois en passant par le sac Louis Vuitton contrefait.
Taryn Simon, « Blue and yellow pharmaceutical pills awaiting testing, Pakistan (prohibited) »
[Detail] Pharmaceuticals, Misc. (Counterfeit/Illegal/Prohibited), from Contraband, 2010
Tirage jet d’encre • 15,9 × 15,9 cm • © Taryn Simon
Tout ce qui transite par l’aéroport est de fait passé au peigne fin. À l’origine de ces dispositifs toujours plus sophistiqués, une peur noire du corps étranger, de la contamination et de la maladie, de l’illégalité, de l’inconnu. Une peur multiforme motivée par un désir d’organiser une circulation toujours plus facile, rapide, sans risque. Plus de circulation signifie plus de contrôle.
L’aéroport international se révèle être un miroir grossissant des dynamiques et règles de régulation dominantes (économiques, politiques, culturelles) régissant le monde contemporain. Un monde fluide certes, mais pas pour tout le monde. Voilà pourquoi les artistes l’analysent ou le déconstruisent, comme Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon. Régi par les deux principes de consommation et de circulation, l’aéroport simule une neutralité esthétique et architecturale pour potentiellement accueillir « tout le monde ».
Naeem Mohaiemen, Tripoli Cancelled, 2017
Finaliste du Turner Prize 2018
Vidéo • Commande de documenta 14, Sharjah Art Foundation et Art Jameel. Avec le soutien de Locus Athens, Hellinikon AE, et Experimenter. • © Naeem Mohaiemen. Photo Dimitris Parthimos
En 1992, l’anthropologue Marc Augé le décrivait comme un non-lieu et insistait sur sa standardisation. En 2017, Michel Lussault inventait le concept d’hyper-lieu pour le caractériser et mettait en exergue l’intensité des relations qui se jouent dans ce type d’espace. Une intensité, régulée par des dédales de corridors, des panneaux, des signalétiques, des chemins et des boutiques. Depuis 1983, Martha Rosler prend des clichés dans les aéroports et insiste sur leur promesse d’un monde organisé. Un projet au long cours qui, semble-t-il, n’est pas près de s’arrêter, à l’heure où l’aéroport international s’implante dans de nouvelles zones du Sud, auparavant non desservies, et où chaque aéroport semble aujourd’hui cultiver davantage ses spécificités à travers, bien sûr, sa compétitivité.
À lire
Psychanalyse de l’aéroport international de Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon
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