Gérard Dou, La Femme hydropique (détail), 1663
Huile sur bois • 86 x 67,8 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Photo Josse / Bridgeman Images
Scènes de fêtes paysannes, enfants qui jouent dans la neige, un bon banquet où l’on ripaille… Dans l’histoire de l’art, ce qui relève de la peinture de genre déçoit rarement. Mais certaines tendances des plus étranges se détachent : c’est le cas de l’analyse des urines qui a longtemps servi de motif aux artistes.
D’où vient ce curieux créneau de l’urine dans l’histoire de l’art ? Ces tableaux dépeignent des scènes d’uroscopie, soit une technique qui remonterait au moins à l’époque des Babyloniens et qui consiste à « lire » dans les urines (couleur, texture, dépôts) pour déterminer l’état de santé d’un patient. Déjà les aphorismes de l’illustre médecin de la Grèce antique Hippocrate formulaient des conseils sur le diagnostic basé à partir de l’urine : « L’urine incolore est mauvaise ; elle est particulièrement fréquente chez les personnes atteintes d’une maladie cérébrale. »
M. Albik, Série de drapeaux pour l’analyse de l’urine, tirée de « Tractatus de Pestilencia », XVe siècle
Coll. National University Library, Prague
Au Moyen Âge et à la Renaissance, avec la prise du pouls, l’uroscopie est un incontournable de l’examen médical. Avant que William Harvey ne découvre la circulation sanguine au XVIIe siècle, l’urine fournit aux docteurs un aperçu visuel de l’état des « humeurs » du corps – si ces dernières sont déséquilibrées, cela se voit dans le liquide que le patient produit.
Idéalement, l’échantillon était prélevé le matin, sans avoir bu quoi que ce soit préalablement, avant de reposer pendant plusieurs heures à l’abri du soleil ou de la chaleur excessive, qui pourrait modifier sa composition. La scrupuleuse inspection du médecin avait lieu vers la fin de sa visite, avec force démonstrations, flacon tourné longuement à la lumière.
Dans les tableaux et les gravures, en Occident comme en Orient, la matula, ce récipient en verre voué à l’examen de l’urine, devient un des symboles du médecin. Cet indispensable leur est associé jusqu’au milieu du XVIIe siècle, où la confiance en l’uroscopie, gâtée par le charlatanisme, commence à se troubler…
Jusqu’à cette remise en cause, la peinture d’urine est abondante. Aux XVIe et XVIIe siècles, les portraitistes et maîtres de la peinture de genre néerlandaise honorent des commandes de l’élite médicale, qui commence alors à se structurer et à se professionnaliser, et se lâchent.
N’hésitant pas à jouer du clair-obscur, à la manière de séance dans un cabinet d’alchimie, leurs compositions mettent en valeur un scientifique mirant un urinal, le plus souvent auprès d’un livre ouvert, d’où jaillit la connaissance.
Adriaen van Ostade, L’Analyse, 1666
Huile sur toile • 28,2 × 22,5 cm • Coll. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris • CC0 Paris Musées Collection
Pour clarifier ces données, toute une iconographie livresque du pipi émerge. Manuels et traités de médecine, notamment le poétique ouvrage de Gilles de Corbeil, sont édités pour mieux surveiller les pots de chambre des seigneurs.
Du XIIe au XVIe siècles, une palette de diagrammes, allant du pourpre au vert en passant par le jaune ou le blanc, délivre toutes les clés pour dépister la moindre anomalie. Ils sont en quelque sorte les ancêtres de nos bandelettes urinaires que l’on utilise de nos jours pour déceler un éventuel germe, un diabète, un calcul rénal… Car, aujourd’hui, on continue bien d’analyser l’urine pour se soigner !
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