Jérôme Bosch, Lithotomie (détail), vers 1494
huile sur bois • 48 x 35 cm • Coll. musée du Prado, Madrid • © musée du Prado, Madrid
Décidément, à part la forme du tableau, ça ne tourne pas rond là-dedans. Prenons le temps de contempler La Lithotomie, également dite « La Cure de la folie », peinte par Jérôme Bosch vers 1494. Cette scène est truffée de détails étonnants. Au milieu d’un paysage de campagne, à la période estivale, un homme est penché sur le crâne d’un autre assis. À gauche du tableau, une religieuse (livre en équilibre sur la tête) et un moine (une aiguière en mains) assistent à une opération semblant très délicate. C’est une trépanation qui se joue en direct !
L’incision de la boîte crânienne est entreprise par un chirurgien barbier. Celui-ci est représenté avec un entonnoir, symbole du savoir mais renversé sur la tête, ce qui lui confère le statut de « médecin des fous ». Du bout du scalpel, le docteur maboul extrait du cerveau de son patient une tulipe ! D’aucuns diront plutôt un nénuphar mais, de fait, l’huile sur panneau de Jérôme Bosch donne à voir aux visiteurs de l’exposition « Figures du fou » du Louvre quelque chose de peu banal.
Jérôme Bosch, Lithotomie, vers 1494
huile sur bois • 48 × 35 cm • Coll. musée du Prado, Madrid • © musée du Prado, Madrid
Hormis cette fleur, le peintre du délirant Jardin des délices n’a ici rien inventé ! Longtemps, on a cru en les vertus de la lithotomie, et cette thérapie faisait partie des remèdes « psychiatriques ». Le principe a de quoi nous faire écarquiller les yeux : pour guérir de la folie, il faut extirper de la tête du « malade » un corps minéral, un caillou nommé « pierre de folie », responsable du désordre. La croyance selon laquelle on peut guérir avec cette pratique gore est ancrée dans la pensée populaire depuis la fin de l’Antiquité, même si certains la dénoncent dès le Moyen Âge.
Instruments chirurgicaux pour lithotomie
illustration tirée de « Cyclopedia or Universal Dictionary, » London » 1812 • © Florilegius / Bridgeman Images
Jusqu’au XVIIIe siècle, des « tailleurs de pierre », profitant de leur appartenance à la guilde des barbiers (les premiers chirurgiens), sillonnent les campagnes de France. Ils y vendent leurs « soins » aux plus crédules. Ce que souligne l’inscription en lettres gothiques en légende du tableau de Jérôme Bosch, et que l’on peut traduire par « Maître ôte la pierre, mon nom est Lubbert Das » ; Lubbert Das, littéralement le « blaire castré », une façon de désigner en flamand une personne simple d’esprit. Le peintre nous signale avec cette œuvre une tromperie !
De Brueghel l’Ancien à Gérard Dou, en passant par Pieter Huys ou Rembrandt, de nombreux artistes flamands ont dépeint l’extraction de la « pierre de folie », traitée comme une scène de genre à part entière et leur permettant de s’attarder sur des caractères, à l’instar d’un banquet de village ! Ces sources iconographiques sont d’autant plus précieuses que peu de littérature médicale traitant de la lithotomie nous est parvenue.
Jan Sanders van Hemessen, La Lithotomie, 1550–1555
huile sur bois • 100 × 141 cm • Coll. musée du Prado, Madrid • © akg-images / Erich Lessing
Supercherie pour supercherie, on pense d’ailleurs qu’il s’agissait là d’une intervention superficielle et non d’une chirurgie intracrânienne. Le soi-disant soignant pratiquait une incision verticale sur le haut du front ou dans le cuir chevelu et, après cette coupure, par un habile tour de passe-passe, le charlatan faisait apparaître une petite pierre. Par ici la monnaie, le patient était guéri !
Figures du fou. Du Moyen Âge aux Romantiques
Jusqu’au 3 février 2025
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
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