Hermann Nitsch, Schüttbild, 1998
Acrylique et sang sur toile • 200 x 300 cm • © Hermann Nitsch ADAGP 2023, Paris
Du sang coagulé, du sperme, des poils, des rognures d’ongles ou carrément des excréments : quels matériaux de choix pour des artistes ! C’est particulièrement vrai depuis plus d’une soixantaine d’années, où beaucoup utilisent ces matières organiques jugées « sales », « dégoûtantes » ou « abjectes ». Simple provocation ? C’est un peu plus profond que ça.
Le trivial est devenu un chef-d’œuvre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Déjà, des artistes – les actionnistes – à Vienne défiaient la morale bourgeoise au cours de performances où ils recouvraient leur corps de sang, d’excréments et d’urine.
Andy Warhol, Cum, 1977–1978
Urine et sperme sur toile • The Andy Warhol Museum, Pittsburgh, Founding Collection • © The Andy Warhol Foundation For The Visual Arts, Inc., NY / Photo Phillips Schwarb
En 1961, l’Italien Piero Manzoni, 27 ans, dévoile 90 boîtes de conserve, signées et numérotées. Sur leur couvercle est mentionné : « Produced by Piero Manzoni ». À l’intérieur ? Les déjections d’environ trente grammes, chacune du jeune homme, dont le prix de vente est annexé sur la cote journalière de l’or.
Dix ans plus tard, dans sa Factory, à New York, Andy Warhol demande à ses assistants d’uriner et d’éjaculer sur des toiles apprêtées ou cuivrées. Résultat : une série d’œuvres baptisées Oxidation (oxydation), Piss (pisse) et Cum (foutre). Une façon de parodier les peintures au goutte-à-goutte du représentant de l’action painting Jackson Pollock, et de s’ériger contre la morale.
Avec l’émergence des revendications féministes, les années 1970 ont vu apparaître des œuvres où s’écoule du liquide menstruel, une façon de déconstruire la vision patriarcale du corps des femmes. Des travaux que des « period artist » poursuivent aujourd’hui, à l’instar de Judy Chicago, nous dévoilant des poubelles débordant de cotons tachés, ou de Joana Vasconcelos et ses installations tout en tampons hygiéniques.
Piero Manzoni, Merde d’artiste, mai 1961
Fer-blanc et papier • diamètre 6,5 cm • © Piero Manzoni ADAGP Paris 2023 / Wikimedia Commons
De Wim Delvoye qui a imaginé une machine reproduisant le système digestif humain, autrement dit une machine à fabriquer du caca, baptisée Cloaca (2000), aux « Têtes de sang » du Britannique Marc Quinn, moulage de sa tête confectionné avec son sang congelé, présenté en 2009 à la National Portrait Gallery de Londres, on pourrait croire cet intérêt pour les fluides et les déchets corporels récent. Raté !
Tube de pigment de « brun de momie » vendu par C.Roberson dans les années 1900
Forbes Pigment Collection, Harvard Art Museums, Cambridges • © R. Leopoldina Torres
Certains historiens de l’art relèvent par exemple l’étrange rumeur à propos de Titien, soupçonné d’avoir injecté du sang, voire du sperme, dans sa matière picturale selon les dires de ses contemporains. Sans qu’on puisse vraiment en attester, on retrouve le même son de cloche au sujet de Rubens qui aurait aussi recouru au sang pour dépeindre ses corps bien en chair.
Ce n’est pas tout : pendant longtemps les peintres ont usé d’un pigment très particulier appelé « brun de momie », une mixture organique. Quand d’autres, à l’instar de Martin Drölling, n’ont pas directement peint avec des restes humains. À la fois fascinant et dégoûtant.
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