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David Degner, Transport de déchets, Le Caire, 2014
Coll. Mucem, Marseille • © David Degner
Conservé à l’état brut par les artistes, fondu, recyclé, fragmenté ou encore fusionné à d’autres matières jusqu’à devenir méconnaissable, le déchet revêt de multiples visages et témoigne d’une grande capacité de métamorphose. Employé comme un substitut à la peinture, sujet photographique, objet de performance, architecture, sculpture, il recouvre un très large éventail de pratiques éclectiques traversant l’art moderne et contemporain.À première vue, art et rebuts sont pourtant deux notions que tout oppose. Alors que les déchets représentent ce que l’homme veut détruire, les œuvres d’art désignent ce que les hommes s’appliquent à conserver, envers et contre tout dans leur état originel. Une relation étroite unit cependant ces deux catégories. Ainsi la ligne claire les séparant a été brouillée par les artistes, de sorte que certaines œuvres d’art exposées ont fini accidentellement à la poubelle.
À l’instar de l’œuvre d’art, le rebut reflète la société dont il est le produit.
Dernier cas en date, l’installation du duo d’artistes italiens, Goldschmied & Chiari, composée des restes d’une fête arrosée, a été démantelée par les agents d’entretien du musée de Bolzano en octobre 2015. Exempt d’utilité pratique immédiate, à l’instar de l’œuvre d’art, le rebut reflète la société dont il est le produit. Alors qu’à l’aube du siècle, Charles Baudelaire rompt avec les exigences du Beau en revendiquant qu’il « est toujours bizarre », c’est dans cette lignée que s’inscrit le cubisme de Georges Braque et Pablo Picasso, lorsqu’ils incorporent pour la première fois à des compositions picturales des fragments de bois et des coupures de journaux. À défaut d’être nobles, les matériaux triviaux qu’ils glanent, coupent, déchirent et collent à même la toile ouvrent la brèche vers un nouveau répertoire plastique de formes et de textures et déflorent un réservoir de poésie jusque-là insoupçonné.
En 1916 avec l’émergence du mouvement dadaïste, toute matière est désormais admise sans hiérarchie dans le champ de l’art, qu’il s’agisse d’un urinoir manufacturé avec la Fontaine de Marcel Duchamp ou de morceaux de verre brisé, de tickets de métro et de ferraille rouillée avec Kurt Schwitters. « Nous cherchions de nouveaux matériaux sur lesquels ne pesât pas la malédiction picturale », affirme Jean Arp, le co-fondateur du mouvement. Contre la préciosité bourgeoise et ses conventions, les dadaïstes font des ordures leur matière première pour faire table rase du passé. Destiné à être oublié et anéanti, le rebut, objet de résistance par essence, a été dès son apparition dans l’histoire de l’art un matériau résolument contestataire. Transfigurer le détritus en art est un geste punk. Grâce aux objets dégénérés, les artistes dada dénoncent le chaos qui anime le monde. « Comme le pays était en ruine, compte tenu des contraintes de nature économique, il était possible de créer à partir de déchets » affirme Kurt Schwitters, qui désigne par ‘’Merz’’(fragment de ‘’Kommerz’’, commerce en allemand) ses compositions de rebuts en tout genre . Les rebuts deviennent le miroir d’un monde à la dérive : leur emploi répété va de pair avec l’apparition de guerres totales et le sentiment de déclin qu’elles provoquent en Occident.
Kurt Schwitters, Merzbau, 1933
Technique mixte, Hanovre • 393 × 580 × 460 cm • © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Wilhelm Redemann © ADAGP, Paris
Production, consommation, destruction, tel est le mantra du système économique occidental depuis l’industrialisation. Le déchet, mémoire de l’objet, permet de questionner ce modèle et le rapport au temps qu’il induit alors que la croissance s’accélère et la consommation de masse caractérise les sociétés d’après-guerre. En réaction à « l’inondation de notre monde de déchets et d’objets de rebut » selon les mots d’Arman, le mouvement du nouveau réalisme collecte, à partir des années 1960, les scories pour mieux conserver les ruines de la consommation. L’individu moderne se définissant de plus en plus par ce qu’il possède, Arman, avec ironie, réalise des « portraits » à partir de poubelles personnelles dont le contenu est accumulé dans des coques de verre. Les artistes, en quête de la véritable nature des objets, dont la fatalité est l’épuisement, révèlent l’illusion qu’ils constituent dans une société qui les mystifie.
Arman, Portrait-robot d’Iris, 1960
Matériaux divers • 47 × 48 cm • Coll. Musée d’Art Moderne, Paris • © Roger-Viollet / Photo Daniel Lifermann
À l’heure de l’abondance, il ne sert à rien de créer à partir du neuf car dans l’usagé s’inscrit l’empreinte de l’homme, ses valeurs et ses désirs. « On ne commence à comprendre une société qu’en parcourant ses brocantes. Je ne peux voir les résultats des idées que par ce que jette une culture » affirme l’artiste pop Edward Kienholz. Les déchets sont pour cause le refoulé de l’humanité et à travers eux, les artistes se font anthropologues des comportements humains, scannent le monde contemporain. En 1975 avec l’installation Flat Waste, Dieter Roth, tel un archiviste professionnel, a rigoureusement catalogué les rebuts qu’il a produits pendant un an.
Sans intégrer forcément les déchets qu’ils auraient ramassés dans la composition de leurs œuvres, certains artistes adoptent une autre démarche et enfantent intentionnellement des rebuts. Measure to Measure de Susan Hiller exhibe les cendres de tableaux délibérément brûlés chaque année de 1973 à 1992. Le processus de décomposition fait œuvre et les artistes réservent aux matériaux le même sort que celui des déchets. Dès les années 60, Gustav Metzger, artiste activiste radical, projette de l’acide sur des toiles de nylon. Refusant tout commerce de son art, il crée des œuvres destinées à finir à la poubelle.
Dotant d’une valeur esthétique et intellectuelle les objets déchus, pneus usés (Carol Rama) ou encore graisse humaine (Sun Yuan et Peng Yu), les artistes sont de véritables alchimistes. Au-delà du scandale, n’est-ce pas le processus mystérieux de la création de valeur qu’interroge Piero Manzoni avec ses mythiques Merda d’artista, boîtes de conserve renfermant des excréments ? Tout élément est une œuvre en puissance, même les déchets du corps, incarnations des mécanismes biologiques nécessaires à la survie humaine. L’artiste, thaumaturge des temps modernes, fait des miracles : Gravity and Grace d’El Anatsui est une accumulation de vieilles capsules de bouteilles métamorphosées en toison délicate et vibrante dont l’éclat rappelle celui des métaux précieux.
El Anatsui, Gravity and Grace, 2010
Bouchons de bouteilles d'aluminium, fils de cuivre • 369,9 x 1120,1 cm • Courtesy El Anatsui et Jack Shainman Gallery, New York. Photo: Andrew McAllister, courtesy Akron Art Museum
Le détritus, en plus d’être subversif, est aussi synonyme de poésie. Benoît Pype, dans Fabrique du résiduel (2012), déploie sur des socles minuscules des résidus de toutes formes, tailles ou couleurs s’appréciant à travers une loupe. L’appropriation des rebuts est une façon de mettre les marges au centre de l’attention. Le travail de l’artiste Mierle Laderman Ukeles, redonnant une place au travail humain considéré comme honteux, est exemplaire. « Après la révolution, qui va ramasser les ordures lundi matin? ». Partant de ce constat, l’artiste se donne pour défi de serrer la main de l’ensemble des agents d’entretien de la ville de New York. Le déchet n’est plus seulement repris en tant que substance matérielle, il est un sujet d’enquête. Dans cette perspective et alors que la question de la conservation des données numériques agite les consciences, le jeune artiste français Renaud Jerez s’intéresse à l’espace digital et ses rebuts. Pour lui : « l’Internet est comme la rue, un espace public sale, pervers et pollué ».
Renaud Jerez, BDS, 2015
PVC, aluminium, coton, caoutchouc, vêtements de sport, jouets en peluche, Webcams • Zabludowic • Courtesy Crèvecoeur, Paris, Marseille, Photo ©2015 Fredrik Nilsen, Tous droits réservés.
Bien que le rebut soit ranimé dans des œuvres d’une incroyable diversité, l’emploi chronique de ce médium n’est pas anodin. C’est un geste fondamentalement engagé car il promeut le recyclage, c’est-à-dire un mode alternatif de création de richesses. Sauvant de l’oubli les objets qui, sitôt déposés dans une poubelle, disparaissent de notre conscience, l’artiste contemporain Asim Waqif est à l’origine d’installations éphémères composées de déchets qu’il trouve in situ. Inspirées des techniques traditionnelles de construction, ses œuvres s’inspirent de savoirs issus des sociétés « primitives » car, à l’opposé des sociétés modernes, elles exploitent de façon durable les ressources. Il est pour cause urgent d’évoluer vers un modèle de consommation responsable et les artistes, d’autant plus aujourd’hui et parce qu’ils n’échappent jamais vraiment au politique, participent, en plus d’aiguiser notre regard, à changer les mentalités.
Vies d'ordures - de l'économie des déchets
Du 22 mars 2017 au 14 août 2017
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
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