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Salvador Dalí chez Maxim’s, 1973
Photographie couleur • © Salvador Dalí. Fundació Gala-Salvador Dalí, Figueras / ADAGP, Paris.
Chaque époque a ses manières de manger et ses codes de table. Le festin ou banquet en est l’acmé. Spectaculaire, sophistiqué, exubérant, il a très tôt suscité la gourmandise des artistes, qui ont immortalisé dans leurs œuvres ce phénomène éphémère par essence. Dans les civilisations anciennes, le banquet joue un rôle de premier ordre en ayant une fonction sociale, politique et religieuse. Les scènes figurées sur les bas-reliefs, peintures murales, céramiques et jusque sur des sceaux-cylindres de l’époque sumérienne remontant au IIIe millénaire avant notre ère, nous en montrent les multiples facettes. Chez les Mésopotamiens, une victoire militaire pouvait donner lieu à un banquet aussi grandiose que celui représenté sur l’étendard d’Ur. La célèbre mosaïque (2500 avant notre ère) conservée au British Museum déploie une procession de serviteurs, de marchandises et d’animaux, qui démarre dans son registre inférieur pour remonter jusqu’à celui du festin où le roi assis, coupe à la main, trinque avec ses invités, tout en écoutant de la musique. Un tel événement affirmait le prestige, la magnificence et la place du souverain dans la société.
Les œuvres nous révèlent aussi comment les manières de manger évoluent. Autre trésor du British Museum, le Banquet sous la treille (vers 645–635 avant J.-C.), un bas-relief en gypse, met ainsi en scène le roi Assurbanipal allongé sur un lit, festoyant avec son épouse dans le jardin du palais : un moment à la fois solennel, convivial et gourmand. L’image est importante car il s’agit de l’une des plus anciennes représentations d’un repas couché. Cette position allongée ou semi-allongée allait devenir la norme des grands repas gréco-romains. Les vases athéniens en font leur sujet de prédilection, selon un schéma récurrent qui met en scène un jeune homme couché, une femme le plus souvent assise au pied du lit, voire debout pour jouer de la flûte, et un échanson (celui qui s’occupe du service du vin), souvent nu, de petite taille, semblable à un adolescent. Le cratère à figures rouges et blanches du Musée archéologique national de Naples (vers 340–330 av. J.-C.) nous offre un bel exemple de l’atmosphère sensuelle et de l’ambiance festive du banquet grec, avec vaisselles et nourritures garnissant les tables, branchages et instruments de musique symbolisant la fête.
Tombe de Nebamon : scène de banquet, Nouvel Empire, XVIIIe dynastie (-1550/-1292)
Rien de tel qu’un bon gueuleton et des spectacles de danses sensuelles avant de s’envoler pour l’au delà. Dans l’Égypte ancienne, les nécropoles étaient décorées de mets fastueux et variés.
Fresque, nécropole de Thèbes • 61 × 104 cm • Coll. British Museum, Londres / © British Museum, Londres, dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum
Pour les Grecs, le banquet est un fait de civilisation qui les distingue des peuples qui ne le pratiquent pas, perçus comme non civilisés. Il se déroule en deux temps, celui où l’on mange, en partageant la viande sacrificielle, et celui où l’on boit ensemble : ce dernier est le symposion au cours duquel se pratique un jeu d’adresse appelé cottabe et consistant à lancer du vin en tenant sa coupe avec un seul doigt comme le montre une fresque de la tombe du plongeur (vers 480 av. J.-C.) de Paestum. Les Romains, eux, ne séparaient pas la prise de nourriture de celle de la boisson, même s’il existait une sorte de beuverie (comissatio) à la fin du repas. Les scènes des salles à manger (triclinium) de Pompéi et d’Herculanum sont bien souvent équivoques avec des convives en partie dénudés qui s’adonnent à la volupté.
Avec la christianisation, l’image change. Plus question d’ivresse et de luxure, les artistes illustrent des épisodes de la vie de Jésus, dont la Cène et les Noces de Cana, tout en y intégrant des éléments de table de leur époque, donnant une forme d’actualité à la scène sans nier le message biblique. Partant du miracle de l’eau qui se transforme en vin, les représentations des noces de Cana deviendront au fil du temps de plus en plus festives et gastronomiques, comme dans la célèbre toile de Véronèse (1563) conservée au Louvre, où le faste vénitien est porté à son paroxysme. De Titien à Rubens, les peintres italiens et flamands iront plus loin encore, figurant les antiques bacchanales dans des œuvres célébrant les plaisirs de la vie et l’ivresse des sens.
Anonyme, Le Livre des Conquestes et Faits d’Alexandre, milieu du XVe siècle
Exécuté à la demande du duc de Bourgogne, ce manuscrit enluminé conte les exploits d’Alexandre le Grand à la manière d’un roman de chevalerie. Où l’on retrouve la traditionnelle scène de banquet et ses convives ripaillant avec faste.
Miniature • 38 x 27,5 cm
Le repas de mariage villageois est un thème récurrent chez les peintres, et l’une des représentations festives les plus anciennes et les plus populaires.
Mais avant ce retour à l’exubérance antique, durant le haut Moyen Âge les convives sont priés de bien se tenir à table. Exit la position allongée, il faut être assis, faire preuve de prestance et de dignité. Les miniaturistes des manuscrits médiévaux montrent la manière dont on dressait le banquet et les codes que l’on employait pour fixer l’étiquette – nappe blanche, gobelet, écuelle pour les mets en sauce et tranchoir pour chaque convive, avant que n’apparaisse la traditionnelle assiette dans le courant de la Renaissance. L’emplacement à table se fait selon la hiérarchie sociale et le convive honoré se retrouve souvent installé sur une estrade, avec à sa disposition une salière et une nef ouvragées. Codifié dans ses moindres détails, le banquet des enlumineurs médiévaux est celui des élites, qui se régalent des mets à savourer, notamment les viandes rôties (signe de la noblesse d’un repas) mais aussi des réjouissances offertes par les musiciens, le spectacle de l’entremets, la cérémonie du service des plats…
D’autres artistes préfèrent s’intéresser aux divertissements des petites gens. Pieter Bruegel l’Ancien a immortalisé dans ses peintures les noces villageoises de son époque, montrant la joie et la vitalité des paysans en fête, qui font bombance et ripaillent. Dans le Repas de noces (vers 1568), tous les invités mangent et boivent de bon cœur, bavardent et sourient, probablement dans une grange à la fin des moissons. La simplicité n’empêche pas le plaisir des agapes. Le repas de mariage villageois est un thème récurrent chez les peintres, et l’une des représentations festives les plus anciennes et les plus populaires. Que ce soit David Teniers le jeune au XVIIe siècle, Nicolas Lancret au XVIIIe, ou encore Albert Fourié à la Belle Époque, tous s’attachent à montrer l’allégresse et la sociabilité du peuple. En quelques siècles, jusque dans les campagnes, la table s’est embourgeoisée : la vaisselle a évolué, la fourchette, la céramique, les verres et la cristallerie sont devenus la norme, comme en témoigne Un repas de noces à Yport d’Albert Fourié.
À gauche, Albert Fourié, “Un repas de noces à Yport” (1886) et à droite, Jean-François de Troy, “Le Déjeuner d’huîtres” (1735)
À gauche : Lorsqu’il expose son grand tableau naturaliste fourmillant de détails au Salon de 1887, Albert Fourié crée l’événement. Le peintre aurait placé sa toile sous les arbres afin de mieux reproduire les effets de la lumière traversant le feuillage.
À droite : Les huîtres, ça s’arrose ! Commande de Louis XV pour orner l’une des salles à manger des petits appartements de Versailles, cette toile montre un repas aristocratique, avec de la vaisselle en argent et du champagne coulant à flots. Il s’agirait d’ailleurs de la première représentation peinte d’une bouteille de champagne.
Coll. musée Condé, Chantilly / © Bridgeman Images. Coll. musée des Beaux-Arts de Rouen / © RMN-GP / Gérard Blot.
Le banquet fut aussi, de façon évidente, une mise en scène du pouvoir royal (ou impérial), où l’iconographie joue un rôle de propagande. La représentation du roi à table est un spectacle qui le sacralise. Dans la gravure d’Abraham Bosse, qui illustre le festin que Louis XIII offrit aux chevaliers du Saint-Esprit le 14 mai 1633 à Fontainebleau, le souverain est figuré en majesté, seul à sa table, entouré de ses officiers servants, qui sont tous de haute noblesse. Les autres convives sont installés sur l’un des côtés des deux longues tables, couvertes de plats harmonieusement agencés, comme le voulait le service à la française de l’époque. Le ballet des serviteurs illustre le cérémonial du Grand Siècle, tout en contribuant à la magnificence de la personne royale. L’artiste a su représenter la gaieté des convives, bavardant et mangeant, fiers de pouvoir festoyer en présence du roi. Sous le Premier Empire, le faste royal persiste dans les banquets de cérémonie. Pour Napoléon, « les repas font partie de l’étiquette à laquelle il doit se soumettre », et le repas d’apparat sert à « la grandeur du pouvoir ». Le festin de son mariage avec Marie-Louise, fille de François Ier d’Autriche, au palais des Tuileries, le 2 avril 1810, peint par Alexandre Dufay, dit Casanova, est ainsi une démonstration de la pompe impériale.
Ce genre de banquet ne laisse toutefois pas forcément place aux émotions gastronomiques. Pour cela, il faut aller chez l’écrivain gastronome Grimod de La Reynière. Inventeur d’une nouvelle littérature gastronomique, avec ses Almanachs des gourmands (1803–1812) et son Manuel des amphitryons (1808), il organisait dans son hôtel particulier des Champs-Élysées des repas imaginés comme de véritables expériences gustatives, fréquentant aussi les restaurants. Ce nouveau type d’établissement, apparu dans les années 1760, devient vite le haut lieu des plaisirs gourmands et des repas festifs. Les peintres le représentent dans leurs œuvres ou s’y réunissent régulièrement, comme le faisaient les impressionnistes au Café Riche, à Paris, pour leur dîner mensuel, dans les dernières décennies du XIXe siècle. Même s’ils préfèrent peindre le déjeuner du quotidien plutôt que le repas de fête.
Cézanne, lui, assimilera le festin à une orgie dans le Banquet de Nabuchodonosor (vers 1867), avec des personnages en mouvement, flous, parfois nus. Puis on s’éloigne d’une approche réaliste pour une vision plus abstraite. La série qu’Árpád Szenes réalise au tournant des années 1940–1950 va dans ce sens. Ses Banquets se géométrisent, dans une interaction de formes, de signes et de mouvements. C’est à cette même époque, en 1948, que Picasso figure sur une toile de manière quasi abstraite la cuisine de son atelier des Grands-Augustins à Paris. Les surréalistes, quant à eux, participent au délirant Festin cannibale imaginé par Meret Oppenheim à la galerie Daniel Cordier en 1959, piochant la nourriture d’un repas servi à même le corps d’une femme nue au visage doré.
Loin de cette débauche artistique, les Nouveaux Réalistes préfèrent montrer la réalité contemporaine au travers des images et des « formes organiques » que produit la société. Pour saisir le réel, Daniel Spoerri choisit des éléments de nourriture et de table qu’il fixera sur un support pour créer des « tableaux-pièges », allant jusqu’à proposer des aliments estampillés « Attention œuvre d’art – denrée périssable ». Avec les banquets « Eat Art », il offre de l’art à manger à des convives qui participent à l’œuvre tout en la dégustant. Au banquet Henkel, qui s’est tenu à Hösel, en Allemagne, le 29 octobre 1970, un velouté de tomates dans des boîtes de soupe Campbell (en hommage à Andy Warhol) fut notamment servi à quelque 160 personnes présentes, dont nombre d’artistes.
Sophie Calle, Le Régime chromatique – Dimanche : orange, rouge, blanc, vert, jaune et rose [détail], 1997
« Certaines semaines, elle s’imposait ce qu’elle appelait « le régime chromatique », se limitant à des aliments d’une seule couleur par jour » : ainsi Paul Auster décrit-il Maria, personnage fictif de son roman Léviathan, directement inspiré de Sophie Calle. Laquelle s’est glissée à son tour dans la peau de Maria. Elle écrit : « Les menus furent tirés au sort et chacun s’acquitta consciencieusement, quoique sans enthousiasme, de sa tâche. J’ai personnellement préféré jeûner car c’est bien joli les romans mais il n’est pas forcément délectable de les respecter à la lettre. »
Photographie couleur encadrée, menu sur présentoir, étagère, un livre encadré • © Sophie Calle / Courtesy Perrotin, Paris.
Le 19 novembre de la même année, c’est un banquet funèbre (l’Ultima Cena) qu’il organisa à Milan, pour le 10e anniversaire de la fondation du Nouveau Réalisme et qui en sera aussi la dernière manifestation. Le menu était une gravure imprimée « en noir et argent à la manière d’une grande carte de condoléances », se souvient Spoerri. Il avait imaginé un mets correspondant à l’activité artistique de chacun des membres du groupe qui disposait d’une table avec ses invités. Pour César, c’était ainsi une « compression d’une cinquantaine de kilos de bonbons à la liqueur enveloppés dans du papier d’argent coloré ». Pour Arman, des accumulations d’anguilles ou de crevettes en gelée, ressemblant à des « objets coulés dans le plastique ». Et pour Christo, légumes et viandes étaient enveloppés dans du papier d’aluminium !
Dans les banquets à menu travesti, c’est la divergence entre l’apparence et le goût qui était mise en avant : une soupe servie dans une tasse à café, par exemple, ou encore une mousse de saumon proposée dans « une peau de banane maintenue à la verticale et présentée avec deux œufs de caille sur une feuille de vigne ». Toute cette mise en scène transforme le banquet en acte créatif, sorte de théâtre des sens et des émotions.
Retrouvez le dossier complet "Les fêtes et festins de l'art les plus délirants" dans le dernier numéro de Beaux Arts Magazine actuellement en kiosque.
À lire
L’Art et la Table
Par Patrick Rambourg, un ouvrage de référence.
Le grand Mezzé
Du 9 décembre 2020 au 31 décembre 2023
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
Les Tables du pouvoir
Du 31 mars 2021 au 26 juillet 2021
Du banquet liturgique mésopotamien au Grand Couvert de Louis XIV, des festins allongés antiques aux dîners protocolaires présidentiels organisés par l’Élysée, le repas fut pendant des siècles et demeure aujourd’hui encore l’occasion d’exhiber son pouvoir, son prestige et les règles de savoir-vivre de sa culture. Le Louvre-Lens retrace 5 000 ans à travers ce prisme, conviant à sa table sculpteurs, peintres, orfèvres, céramistes et tapissiers qui immortalisèrent ces moments aussi prestigieux qu’éphémères.
Musée du Louvre-Lens • 99 Rue Paul Bert • 62300 Lens
www.louvrelens.fr
À table ! Le repas, tout un art
Du 19 mai 2021 au 24 octobre 2021
Musée national de céramique • 2 Place de la Manufacture • 92310 Sèvres
sevresciteceramique.fr
À lire
Le Livre de cuisine juive
Par Leah Koenig
Cosmopolite et multiple par définition, la cuisine juive contemporaine se raconte à travers 400 recettes et des centaines d’histoires dans ce beau livre réunissant à la même table les communautés du monde entier.
Les Menus festins
Ouvrage collectif
Ed. Menu Fretin • 352 p. • 29,90 €
Pour impressionner ses convives, rien de tel que de marcher sur les pas des chefs (Michel Portos, Christophe Moret…), dont les recettes ont été réunies dans cet ouvrage.
À voir
Chef’s Table
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