Issy Wood, Vue de l’exposition “Issy Wood, Study for No” à Lafayette Anticipations, Paris, 2023
Photo P. Antoine, Lafayette Anticipations
Sur ses toiles de lin, vous verrez de la vaisselle ancienne, des dentitions livrées à un examen médical, des autoportraits torturés repris de selfies d’un téléphone portable, des poules en céramique, des soupières en métal.
Étranges obsessions, qui racontent un rapport névrotique au temps qui passe, aux objets de famille, au corps. « Les objets peuvent extérioriser le chaos ou les caprices de l’esprit, mais ils ne nous sauveront pas, déclare Issy Wood (née en 1993) dans le catalogue de l’exposition. Quiconque a dû vider la maison d’un.e proche disparu.e sait que le trésor d’une personne devient le tas d’emmerdes d’une autre. »
Issy Wood, Self portrait 24, 2022
huile sur toile de lin • © Issy Wood 2023 / Courtesy Issy Wood, Carlos/Ishikawa, Londres et Michael Werner, New York / Photo Damian Griffiths
Sa peinture, soucieuse des choses précieuses comme les services de porcelaine, est ainsi habitée par une grande violence sous-jacente. « Les choses fragiles ou ‘de valeur’ sont celles qui contrôlent le plus les gens (…). Vu la façon dont certains membres de ma famille traitent ces règles, on pourrait penser que les enfreindre est passible de la peine de mort. »
On l’aura compris : les paroles de la jeune artiste ont la force brutale d’une porte qui claque. Un peu punk, délurées, ultra-lucides, elles accompagnent la quasi-totalité des peintures exposées sur les murs de Lafayette Anticipations. Et transforment littéralement le regard que les visiteurs posent sur son travail, constamment éclairé de ses réflexions, de ses anecdotes de vie, de ses phrases bien trouvées, bien tournées.
Issy Wood, Vue de l’exposition « Issy Wood, Study for No » à Lafayette Anticipations. À gauche, Curators, 2022. À droite, Study for a tureen 4, 2019, 2023
Photo P. Antoine, Lafayette Anticipations
« Je considère la peinture comme une entreprise si ancienne et qui se prend tellement au sérieux qu’il faut la contrebalancer avec du contemporain, du légèrement trash. »
C’est drôle et abyssal à la fois, l’artiste exprimant sans détour ses réserves, sa mélancolie, sa tristesse, ses limites — par exemple, à côté de ses autoportraits : « je n’aime pas être photographiée ou physiquement enregistrée de quelque manière que ce soit. À moins que ce ne soit inévitable, je suis une vraie connasse quand il s’agit de me prendre en photo. »
La découverte de son univers plastique, pour la première fois exposé dans une institution française, va donc de pair avec celle de sa voix, franche, fragile, sur les cartels comme dans le catalogue de l’exposition, introduit par un long entretien avec la commissaire Rebecca Lamarche-Vadel d’où sont tirées les citations. Issy Wood est une autrice à part entière, qui a longtemps publié sur Internet un journal (très) intime.
Issy Wood, Self portrait 1, 2021
huile sur toile de lin • 40 × 30 cm • © Issy Wood 2023 / Courtesy Issy Wood, Carlos/Ishikawa, Londres et Michael Werner, New York / Photo Stephen James
« De toutes les horreurs de mon enfance angoissée, un des pires moments a été quand j’ai laissé tomber et cassé une assiette pendant un repas de famille ; mes proches ont sifflé et éclaté de rire. J’ai eu envie d’en briser huit autres, et d’arracher toue la décoration de la pièce. À la place, j’ai pleuré. » De ces anecdotes à l’odeur de renfermé, Issy Wood tire la force de peintures à la facture très douce, héritée d’Auguste Renoir, nous dit la commissaire, aux motifs angoissants, claustrophobiques.
Si elle invite sur l’espace de ses toiles beaucoup d’objets anciens, de soupières en forme de crabe (« Nous avons domestiqué les animaux au point de les réduire au statut de bibelot. ») et de réveille-matin démodés (« 2020 est l’année où les réveils ont commencé à orner les coins d’un grand nombre de mes tableaux. Il fallait que je fasse un effort pour me rappeler que le temps existait. »), Issy Wood est également fascinée par la culture populaire, et reprend des plans issus des séries Sex and the City ou Les Soprano : « Je considère la peinture comme une entreprise si ancienne et qui se prend tellement au sérieux qu’il faut la contrebalancer avec du contemporain, du légèrement trash. »
Issy Wood, Trash 6, 2023
huile sur toile de lin • © Issy Wood 2023 / Courtesy Issy Wood, Carlos/Ishikawa, Londres et Michael Werner, New York / Photo Damian Griffiths
Elle fait volontiers coexister ces images avec des natures mortes. Excuse me / your life is waiting (2019) a pour fond la peinture d’une femme enveloppée dans un drap bleu ; mais au premier plan flottent des plats, des services à thé et des saladiers de porcelaine, qui en parasitent la lecture. « Je prends l’arrière-plan au sérieux, même si c’est un mensonge et que je sais qu’il sera recouvert. Difficile à expliquer. Le fond et le premier plan sont aussi importants l’un que l’autre. »
Née aux États-Unis, fille de médecins (« Le détachement nécessaire à l’exercice de la médecine a inévitablement fait partie de la façon dont j’ai été éduquée »), l’artiste s’est formée à Londres au Goldsmiths College et à la Royal Academy Schools, dont elle est sortie diplômée en 2018. Si elle explique avoir renoncé à toute autre forme d’art que la peinture le jour où l’un de ses professeurs lui a dit que c’était la seule chose qu’elle maîtrisait, elle est également musicienne, et a composé depuis sa cuisine différents albums et EPs sur son synthétiseur, certains titres ayant même donné lieu à des clips (dont Both, réalisé par la célèbre Lena Dunham avec l’artiste transgenre Hari Nef).
« Je veux sortir tout ce que j’ai en moi, mais pas dans un seul médium. » Aussi désabusée que sa peinture, sa musique traduit les mêmes obsessions, les mêmes angoisses. C’est ce qui fait la force (et le succès !) de son travail, à l’heure où les fragilités mentales sont de plus en plus exprimées, explorées, et ont fait leur entrée dans la culture populaire — par exemple, dans les chansons de Billie Eilish, proches du style pop désenchanté de l’Issy Wood musicienne. Encore une fois, l’art apparaît comme une thérapie, un exorcisme — un exercice non sans violence, donc.
Issy Wood. Study for no
Du 18 octobre 2023 au 7 janvier 2024
www.lafayetteanticipations.com
Lafayette Anticipations • 9 Rue du Plâtre • 75004 Paris
www.lafayetteanticipations.com
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Chez le dentiste avec Issy Wood à Lafayette Anticipations
Lafayette Anticipations poursuit son exploration de la (très) jeune création ! Après Pol Taburet, place à Issy Wood, trente ans tout pile. Peintre de talent, l’Américaine s’attaque à toutes sortes de sujets (les dents, la vaisselle, les animaux de compagnie) et de supports (toiles, service en porcelaine, meubles) avec la même truculence. Toutes ses œuvres sont accompagnées de citations. Ici : « Quoi de plus désespéré qu’une chaise sur laquelle on ne peut pas s’asseoir ? » M.C.L.