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Artiste à suivre

Emma Seferian : sous la céramique et le crochet, la grenade

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Publié le , mis à jour le
Céramiques bariolées, tapisseries, crochets, canevas… Emma Seferian remet à l’honneur les savoir-faire de nos grands-mères, soit une culture féminine dévaluée, moquée, ringardisée. Ses installations colorées conçues à partir d’objets trouvés mettent en évidence son attention tant à l’héritage matriarcal qu’à l’univers domestique. Portrait d’une artiste à suivre.
Emma Seferian dans son atelier brestois, posant avec une de ses créations en céramique émaillée.
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Emma Seferian dans son atelier brestois, posant avec une de ses créations en céramique émaillée.

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© Photo Margaux Germain

Emma Seferian (née en 1997) est une jeune fille dans l’air du temps. Féministe, elle est sensible à l’artisanat, à la céramique comme à la tapisserie façon tufting (au pistolet), qu’elle a découvert sur Instagram. Riche d’une pratique déjà transdisciplinaire, elle est aussi DJ, sous le nom de Mauvaise herbe. Elle a ce côté cool et décomplexé des étudiants en école d’art, un peu sans frontière, un peu brouillon aussi, d’une personnalité en pleine éclosion. Lorsque nous la rencontrons à Brest, où elle bénéficie d’une exposition monographique au CAC Passerelle, elle nous reçoit dans son atelier collectif, partagé avec deux amis dans un ancien garage – elle vit au-dessus d’ailleurs, et c’est ce qu’on pourrait appeler un « bon plan ».

D’autant plus que le centre d’art lui a offert durant plusieurs mois une résidence in situ, avec accès illimité à un atelier de production interne ainsi qu’à un appartement, dont elle a choisi de profiter malgré sa proximité afin de vivre la résidence « telle qu’elle était proposée ». À l’origine, le CAC la connaissait pour l’avoir exposée durant le confinement, lors d’une campagne d’affichage dans toute la ville qui voulait offrir un minimum de création contemporaine aux passants masqués. En plus de l’affichage et de l’exposition-résidence, la rencontre avec le centre d’art a donné lieu à une vidéo produite par l’éditeur Documents d’artistes Bretagne. D’une pierre, trois coups.

Emma Seferian nous reçoit dans son atelier collectif, partagé avec deux amis dans un ancien garage à Brest.
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Emma Seferian nous reçoit dans son atelier collectif, partagé avec deux amis dans un ancien garage à Brest.

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© Photo Margaux Germain

« J’ai eu l’idée d’un travail autour de la mémoire des objets », incluant par exemple des canevas de sa grand-mère, exposés au même titre que ses propres créations.

Cette jeune Brestoise, formée aux Beaux-Arts de Rennes après une enfance dans le Val-d’Oise, investit donc pour l’occasion une salle entière de sculptures, de peintures, de tapisseries et d’installations. L’ensemble raconte une histoire : la sienne, descendante d’Arméniens. Ou plutôt d’Arméniennes : « j’ai eu l’idée d’un travail autour de la mémoire des objets », incluant par exemple des canevas de sa grand-mère, exposés au même titre que ses propres créations.

Ces canevas incarnent selon la jeune femme un passage de témoin entre femmes, qui se transmettent des savoir-faire et créent des liens par-delà les pays – lorsqu’une partie de la famille migre – et les époques, arrivant jusqu’à elle. Un « héritage matriarcal » très précieux pour l’artiste, qui veut voir au-delà de la simple œuvre d’artisanat : « ce sont des objets dans lesquels je mets énormément de sentiments. »

Ses peintures, héritières de Matisse, figurent des intérieurs ornés de couleurs vives, joyeuses, généreuses.
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Ses peintures, héritières de Matisse, figurent des intérieurs ornés de couleurs vives, joyeuses, généreuses.

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© Photo Margaux Germain

« Ces loisirs créatifs étaient mal vus, alors qu’ils étaient nécessaires. »

De fait, ces sentiments ne sont pas tout à fait invisibles à l’œil nu. Les « canevas de grand-mère », comme le dit Emma, font partie de la culture commune – une culture féminine, dévaluée, moquée, ringardisée, mais culture tout de même, faite de techniques textiles, de goûts esthétiques. Et si les représentants de l’art modeste tels qu’Hervé Di Rosa ont su faire lumière sur les savoir-faire discrets qui peuplent notre existence, Emma Seferian poursuit cette mission avec les œuvres d’art vieillottes qui ornent les maisons anciennes, œuvres réalisées par nos mères et nos grands-mères, et qui constituaient leur trousseau ou la décoration de leur foyer. « Ces loisirs créatifs étaient mal vus, alors qu’ils étaient nécessaires. » Elle invite dans la danse sa « grand-mère bretonne » et ses crochets en dentelle, et fait ainsi dialoguer ses racines en un hommage bigarré aux femmes de sa famille – aux femmes tout court.

Des tapisseries tuftées qui rappellent son héritage arménien

Les canevas incarnent selon la jeune femme un passage de témoin entre femmes, qui se transmettent des savoir-faire et créent des liens.
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Les canevas incarnent selon la jeune femme un passage de témoin entre femmes, qui se transmettent des savoir-faire et créent des liens.

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© Photo Margaux Germain

Dans cette logique, Emma Seferian a souhaité « ramener du domestique dans l’espace d’exposition » en travaillant des installations à partir d’objets trouvés, tels qu’un porte-manteau ou, plus chargé symboliquement, un berceau en fer forgé. Au mur, elle a accroché des tapisseries tuftées, toutes douces, qui réchauffent les murs décidément trop froids de ce centre d’art aux dimensions industrielles et rappellent son héritage arménien.

Parsemées un peu partout, de petites céramiques émaillées, toutes simples, figurent des grenades. Un souvenir d’Arménie, encore, dont la grenade est le symbole national fruitier, mais aussi d’un film revu « peu de temps avant la résidence », La Couleur de la grenade (Sergei Paradjanov, 1969), un portrait du poète Sayat-Nova. Ici ou là, les références savantes se mêlent ainsi aux souvenirs de famille ; Emma Seferian cite des enluminures du XVe siècle découvertes dans un musée arménien, dont elle a retenu certaines des ornementations pour ses céramiques.

Cette jeune Brestoise, formée aux Beaux-Arts de Rennes après une enfance dans le Val-d’Oise, a investi une salle du CAC Passerelle.
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Cette jeune Brestoise, formée aux Beaux-Arts de Rennes après une enfance dans le Val-d’Oise, a investi une salle du CAC Passerelle.

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© Photo Margaux Germain

Une lettre d’amour aux objets épars d’une maison, qui font une vie et disparaissent dans la poussière en même temps que leurs propriétaires.

Au sol, ses assemblages sont « instinctifs » nous dit-elle, comme celui d’une poupée arménienne, d’une casserole et d’un socle de parasol, allez comprendre. On y lira une lettre d’amour aux objets épars d’une maison, qui font une vie et disparaissent dans la poussière en même temps que leurs propriétaires. Elle raconte avoir connu la douleur du divorce de ses parents, du foyer familial qui se scinde en deux : « mon rapport aux objets a changé alors. » D’ailleurs, elle aime faire parler d’objets : « c’est un sujet que j’adore aborder avec les autres. Je me rappelle d’un workshop où tout le monde était venu avec un objet personnel : on voyait le visage des gens s’illuminer en en parlant, c’était un moment intense de partage… Alors que, de l’extérieur, il n’y avait rien à voir dans ces objets ! »

Féministe, Emma Seferian est sensible à l’artisanat, à la céramique comme à la tapisserie façon tufting (au pistolet), qu’elle a découvert sur Instagram. Riche d’une pratique déjà transdisciplinaire, elle est aussi DJ, sous le nom de Mauvaise herbe.
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Féministe, Emma Seferian est sensible à l’artisanat, à la céramique comme à la tapisserie façon tufting (au pistolet), qu’elle a découvert sur Instagram. Riche d’une pratique déjà transdisciplinaire, elle est aussi DJ, sous le nom de Mauvaise herbe.

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© Photo Margaux Germain

La couleur est pour elle un moyen de faire en sorte que ses « visiteurs se sentent bien », se sentent accueillis dans son univers.

En fond sonore, une bande-son rappelle son activité de DJ, mais aussi que la musique fait partie de sa vie depuis sa plus tendre enfance, Emma ayant grandi entre un père musicien et une mère danseuse. Quant à ses peintures, héritières de Matisse, elles figurent des intérieurs ornés de couleurs vives, joyeuses, généreuses. La couleur, explique-t-elle, est pour elle un moyen de faire en sorte que ses « visiteurs se sentent bien », se sentent accueillis dans son univers.

Parmi ses premiers chocs visuels, il y a le plafond de l’Opéra Garnier de Marc Chagall, généreux ballet de formes et de couleurs primaires. En 2018, elle a créé pour la villa Rohannec’h de Saint-Brieuc un assemblage d’une quinzaine de stores de différentes teintes, qui « gardaient une histoire de lieu ». Leurs couleurs délavées incarnaient le souvenir des jours et du passage du soleil, des choix de décoration et des choses laissées à l’abandon… Décidément, le domestique et sa palette en disent toujours bien plus qu’on ne le croit.

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Emma Seferian. Amours, marguerites et troubadours

Du 17 février 2023 au 20 mai 2023

www.cac-passerelle.com

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