Vincent Macaigne et Cécile de France au musée d’Orsay
© Duchili
Quelle image aviez-vous de la peinture de Pierre Bonnard avant le film ? Saviez-vous que sa femme, Marthe, avait aussi été artiste ?
Cécile de France : Je connaissais très peu de choses. Pour Marthe, c’est un peu normal : elle n’a fait qu’une seule exposition en 1924, et la deuxième s’est tenue l’année dernière au Cannet ! Mais même Pierre Bonnard, je le connaissais très mal. Quand j’ai découvert son œuvre, j’ai été étonnée de sa grande singularité. J’aime sa manière de transposer sur la toile la réalité telle qu’il la ressentait. Il prenait dans la nature ce qu’il voyait pour ensuite le faire passer à travers sa mémoire, ses sensations, son vécu, ses émotions… Et il osait exalter la couleur à son paroxysme en offrant la puissance de certains jaunes ou roses qu’on ne voit que chez lui. C’est cette liberté qui me plaît beaucoup.
Vincent Macaigne : Moi aussi, je ne connaissais pas si bien Bonnard. Grâce au film, j’ai vraiment découvert sa peinture mais aussi tout son travail de décorateur et de graphiste. C’est sa rencontre avec Marthe qui l’emmène ensuite vers ses toiles les plus connues. Le film nous permet de comprendre à quel point les artistes sont traversés par leur vie intime et comment leur vie intime vient se coller à leur travail.
C’est aussi très important de souligner qu’il était un coloriste avant tout – et un grand coloriste. Certaines toiles sont nées de l’envie de mettre une couleur plutôt qu’un sujet. De son vivant, il allait même dans les musées pour corriger ses toiles. Il rajoutait une petite touche de couleur par-ci, par-là. Son perfectionnisme a d’ailleurs donné naissance à un verbe dans la langue française : « bonnarder ».
Pierre Bonnard, À gauche, la Grande salle à manger dans le jardin, 1913. À droite, Fenêtre ouverte sur la Seine, 1911-1912
huiles sur toile • 162 x 202,5 cm / 78 x 105,5 cm • Coll. Minneapolis Institute of Art. Coll. Musée des Beaux-Arts Jules Chéret de Nice • © Bridgeman Images
« Pierre Bonnard, c’est un personnage qui était extrêmement important pour moi. Notamment parce que ma mère est peintre. »
Vincent Macaigne
En nous ouvrant les portes de l’intimité de ce couple, le film raconte avec brio le rapport très sensuel et concret de Pierre Bonnard à sa peinture, qui est liée à son grand amour, Marthe. Dès les premières images, elle l’emporte dans une course effrénée, jusque là où il ne serait peut-être pas allé…
VM : Je trouve en effet que c’est une grande histoire d’amour. Ensemble, ils vont aller vivre loin de Paris [à Vernonnet dans l’Eure], dans une forme de vie plus simple. Le visage de Marthe va changer sa peinture. C’est un tumulte amoureux : un tumulte d’amour, de nature, et de lumière. À deux, ils se concentrent sur des choses toutes petites, toutes simples, de la vie. Et ils la subliment ensemble.
Vincent Macaigne jouant le rôle de Pierre Bonnard et Cécile de France dans le rôle de Marthe Bonnard, 2023.
© Memento Distribution
« En s’inventant ce nom de cocotte pour effacer la différence sociale, Marthe s’est sauvée la vie. Mais elle l’a payé puisque ça l’a rendue quasiment folle. »
Cécile de France
Comment décririez-vous vos personnages respectifs ? Quel rapport avez-vous noué avec eux ?
CdF : Marthe, c’est un parcours absolument incroyable. En s’inventant un nom d’aristocrate italienne [Marthe de Méligny, ndlr], la petite Berrichonne qu’elle est réussit à effacer la différence sociale. Elle s’offre une nouvelle vie en rentrant dans son milieu social à lui. Mais elle n’a pas les codes. Et comme elle a menti, elle se retrouve très seule. Elle se met à peindre, et trouve une manière bien à elle de transcender sa douleur. Marthe, c’est aussi un être qui est en fusion, quasiment mystique, avec la nature. Et puis enfin, il y a cette relation amoureuse avec Pierre qui est très forte. C’est lui qui la rend éternelle en fixant leur bonheur sur la toile et qui efface la menace de séparation que représente la maladie [Marthe était atteinte d’asthme chronique, ndlr]. Parce que, même si elle était pleine de vivacité, elle était aussi très malade.
VM : Pierre Bonnard, c’est un personnage qui était extrêmement important pour moi. Notamment parce que ma mère est peintre. Le film m’a permis de me replonger dans ce qu’est l’acte de peindre. J’ai dû apprendre ma façon de regarder, à poser des couleurs, à comprendre les ombres, les lumières. Ce qui est intéressant dans le film, au-delà de la peinture de Pierre Bonnard, c’est cette histoire d’amour, de haute fidélité. Ils ont choisi de s’aimer, malgré tout. Quand j’ai lu le scénario, j’ai eu une sorte de grande émotion. Celle de voir deux personnes qui tiennent leur promesse de s’aimer. Cette joie-là, elle est plus grande que tout.
Image du film « Bonnard, Pierre et Marthe », 2023
© Memento Distribution
C’est une histoire d’amour magnifique, mais ce n’est pas un conte de fée. À travers Marthe, le réalisateur Martin Provost raconte la violence de classe et la violence liée à la condition des femmes de l’époque. Le personnage se questionne en particulier sur ce statut de « modèle » et de « muse » auquel elle est réduite petit à petit…
CdF : Oui, ça dépeint évidemment une époque où les femmes dépendaient des hommes. Marthe devient libre quelque part en s’approchant d’une certaine beauté et en devenant peintre. Sa vie commence le jour où elle ment. En s’inventant ce nom de cocotte pour effacer la différence sociale, elle s’est sauvée la vie. Quelque part, les femmes étaient obligées d’utiliser des subterfuges. Mais elle l’a payé puisque ça l’a rendue quasiment folle. C’est une époque terrible pour les femmes, et c’est toujours bien de se rappeler que les choses ont bien évolué.
Pierre Bonnard, Nu dans le bain, ou Nu à la baignoire, 1937
Marthe, la sirène de Bonnard
Dans ce tableau d’un érotisme évanescent, l’épouse de Bonnard prend son bain dans la villa du Cannet acquise par le couple en 1926, un an après leur mariage. Originale, la vue aérienne ne permet pas de voir son visage mais dévoile ses longues jambes et un sein rond émergeant de l’eau. Marthe semble se dissoudre dans les irisations bleues et jaunes créées par l’eau et la lumière, comme les écailles d’un poisson scintillant… Ce portrait sied bien à cette femme secrète, souvent refermée sur elle-même. Née Maria Boursin, cette modeste ouvrière berrichonne a menti à Bonnard lors de leur rencontre en 1893 : prétendant être une orpheline de sang noble, elle lui dit s’appeler Marthe de Méligny. Et c’est sous le nom de Marthe Solange qu’elle expose ses propres peintures entre 1921 et 1929 !
Huile sur toile • 93 × 147 cm • Coll. musée d’Art moderne de la Ville de Paris • © RMN / Agence Bulloz
Après cette immersion dans la vie et l’œuvre des Bonnard, quelles toiles vous restent particulièrement en mémoire ?
CdF : Moi, j’aime beaucoup la Salle à manger à la campagne et Fenêtre ouverte sur la Seine [ill. plus haut] de Pierre Bonnard. Parce qu’il y a ce choc entre l’intimité du foyer et la force de la nature à l’extérieur, notamment par l’utilisation de la couleur. C’est comme s’il arrivait à nous faire sentir la chaleur de l’atmosphère. Comment un peintre réussit-il à faire ressentir à la fois cette chaleur de l’extérieur et la douceur du foyer avec juste une irisation, une couleur ? J’aime énormément chez Pierre Bonnard ce choc de l’intérieur et de l’extérieur. Chez Marthe, je trouve toute son œuvre bouleversante. C’est du dessin intimiste. Elle raconte son monde intérieur avec simplicité et naïveté.
VM : Moi, je dirais toutes les toiles où il peint Marthe dans les baignoires. Plein de choses sont connectées dans ces peintures : le travail sur le jaune des lumières, sur la transparence… Elles racontent à la fois l’extrême vitalité et la maladie. Et parfois, on a l’impression que c’est une Ophélie qui gît dans la baignoire.
"Bonnard, Pierre et Marthe"
de Martin Provost
2h02 min
Avec Cécile de France, Vincent Macaigne, Stacy Martin
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