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Pierre Bonnard, Pique-nique au Grand-Lemps, entre 1910 et 1915
Épreuve sur papier albuminé • 6,8 x 4,4 cm • Coll. Musée D'Orsay, Paris • © RMN Grand Palais (musée D'Orsay) / Abdou Diouri
C’est la fin d’une chaude journée d’été au Grand-Lemps. Dans le jardin du Clos, la maison familiale de Pierre Bonnard, on dispute une dernière partie de croquet, tandis qu’au loin de jeunes nymphes dansent une ronde sous un ciel doré… La silhouette des joueurs, presque évanescente, semble surgir d’un épais rideau de verdure.
Pourtant, on reconnaît bien là le père du peintre, mais aussi sa sœur Andrée et son mari, le musicien Claude Terrasse, ainsi qu’une amie. Avec cette première composition d’envergure, que Bonnard peint en 1892, nous voilà pleinement immergé dans le paradis vert de l’artiste. Un lieu paisible, que le Bonnard connaît par cœur pour y avoir passé la plupart de ses étés depuis l’enfance.
Pierre Bonnard, Crépuscule ou La Partie de croquet, 1892
Huile sur toile • 130,5 × 162,2 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • ©Bridgeman Images
Héritée de son grand-père marchand de grains en Isère, la grande propriété du Grand-Lemps, située près de la Côte-Saint-André, à une quarantaine de kilomètres de Grenoble, inspire au peintre ses premiers chefs-d’œuvre. Lieu d’insouciance et de villégiature, c’est aussi pour l’artiste un lieu initiatique où l’artiste se métamorphose en « nabi japonard ». Dégoûté de ses études de droit à Paris, il trouve au Grand-Lemps un refuge, où il peut pleinement s’adonner à son art. Le jeune peintre, qui suit des cours à l’Académie Julian, ne cesse alors de s’imprégner de la lumière du Dauphiné. Il arpente du matin au soir la campagne, qu’il peint inlassablement dans l’atelier que sa mère a fait aménager au deuxième étage de la maison.
Pierre Bonnard fumant la pipe dans le jardin du Grand-Lemps, vers 1906
Épreuve sur papier albuminé • 6,5 × 9 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Il faut dire que le décor a des allures d’Arcadie. La maison est entourée de bassins dans lesquels se reflètent les couleurs du jardin et du ciel, tandis qu’à l’arrière de la grande bâtisse se déploie un merveilleux verger, semblable à un jardin d’Éden, où les cueillettes sont quotidiennes (et abondantes). « Des fruits, il y en a des masses, écrit-il dans un recueil de lettres fictives. Maman y fait son tour toutes les après-midis avec son panier. »
Pierre Bonnard, Le Grand jardin, 1898
Huile sur toile • 168 × 220 cm • Coll. Musée D’Orsay • © RMN Grand Palais (musée D’Orsay) / Hervé Lewandowski
« Les enfants, les animaux, les fleurs, voilà ce qui existe de plus beau sur la terre, eux seuls sont sincères. »
Pierre Bonnard
Pendant les grandes vacances, toute la famille Bonnard se retrouve au Grand-Lemps : les parents de l’artiste, qui se sont définitivement installés au Clos à la mort du grand-père, sa cousine Berthe – son premier amour – et bien-sûr sa sœur Andrée, accompagnée de son mari et de ses enfants. Bonnard reçoit aussi la visite de ses amis, qu’il entraîne volontiers au café Brosse, le bar du coin, où il enchaîne les parties de billard jusque pas d’heures.
Les journées sont rythmées par de longs déjeuners, des balades sur le dos de l’âne Trotty ou de joyeux jeux d’eau dans les bassins… pour le plus grand bonheur des neveux et nièces du peintre, qui renoue ici avec les petits bonheurs de l’enfance : « Les enfants, les animaux, les fleurs, voilà ce qui existe de plus beau sur la terre, eux seuls sont sincères », écrit-il dans son journal. Bonnard se laisse emporter par cette atmosphère joviale, champêtre et, quand il ne « barbouille » pas, il joue, câline les petits chats ou chiens qui vont et viennent dans le jardin.
Pierre Bonnard, “Bonnard sur l’âne Trotty au Grand Lemps” et “La Baignade”, entre 1903 et 1905
Coll. musée d'Orsay • © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Le Grand-Lemps apparaît alors comme une source de motifs inépuisable. Ces retrouvailles paisibles avec les siens lui inspirent d’imposantes compositions comme L’Après-midi bourgeoise (1900), grand portrait collectif célébrant la vie familiale et la joie d’être ensemble, ou encore les somptueux panneaux Femmes au jardin assemblés en paravent japonais dans lesquels des silhouettes féminines aux robes bigarrées – sa sœur et sa cousine – se fondent littéralement dans la végétation. Il arrive à Bonnard, qui souhaite « rendre vivante la peinture », de délaisser un temps ses pinceaux.
Pierre Bonnard, Femmes au jardin, 1890–1891
Crayon et craie blanche sur papier, monté sur toile • 155 × 45 cm chacune • Coll. Kunsthaus Zürich • © Google Arts & Culture
Il s’empare alors de son appareil Kodak, et immortalise des bonheurs simples. Le plus souvent floues et mal cadrées, ces photographies amateur composent un véritable album de vacances rempli de rires et de douceur de vivre. L’été semble éternel, invincible… Et si le nom de Bonnard reste aujourd’hui intimement lié à Vernon ou au Cannet, où il a longuement séjourné puis vécu aux côtés de Marthe, le peintre gardera toute sa vie un souvenir ému du Grand-Lemps. Son précieux havre de paix, où il a vécu en éternel enfant.
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