Image du film “Bonnard, Pierre et Marthe”, 2023
© Memento Distribution
Amateurs d’idéalisation hollywoodienne, passez votre chemin ! Sans fard, avec humour et une simplicité déconcertante, Martin Provost nous plonge dans l’envers du décor de l’œuvre de Pierre Bonnard (1867–1947) : son quotidien aux côtés de son grand amour, sa muse Marthe (1869–1942), qui a partagé sa vie de 1893 à 1942, des ateliers bohème du Paris montmartrois au soleil irradiant du Cannet sur la Côte d’Azur, en passant par « la Roulotte », charmante maison nichée dans un écrin de verdure en bord de Seine, où ils séjournèrent jusqu’en 1936.
La première apparition de Marthe annonce la couleur : posant pour la première fois pour le peintre, la jeune femme s’ennuie, râle (quelle plaie de rester immobile pendant des heures !) et gifle l’artiste lorsque celui-ci lui demande de lui montrer ses seins. Dans une veine qui n’est pas sans rappeler (mais de manière moins sèche et radicale) le Van Gogh de Maurice Pialat (1991), Martin Provost se plaît à piétiner le mythe : la première scène d’amour passe du torride au comique lorsqu’elle dégénère en crise d’asthme, les patates et le fromage occupent davantage les dialogues que la peinture, et un déjeuner d’artistes en bord de Seine se transforme en crêpage de chignon frappadingue !
Pierre Bonnard, Nu dans le bain, ou Nu à la baignoire, 1937
Marthe, la sirène de Bonnard
Dans ce tableau d’un érotisme évanescent, l’épouse de Bonnard prend son bain dans la villa du Cannet acquise par le couple en 1926, un an après leur mariage. Originale, la vue aérienne ne permet pas de voir son visage mais dévoile ses longues jambes et un sein rond émergeant de l’eau. Marthe semble se dissoudre dans les irisations bleues et jaunes créées par l’eau et la lumière, comme les écailles d’un poisson scintillant… Ce portrait sied bien à cette femme secrète, souvent refermée sur elle-même. Née Maria Boursin, cette modeste ouvrière berrichonne a menti à Bonnard lors de leur rencontre en 1893 : prétendant être une orpheline de sang noble, elle lui dit s’appeler Marthe de Méligny. Et c’est sous le nom de Marthe Solange qu’elle expose ses propres peintures entre 1921 et 1929 !
Huile sur toile • 93 × 147 cm • Coll. musée d’Art moderne de la Ville de Paris • © RMN / Agence Bulloz
Après une merveilleuse apparition à bord d’une barque, qui le ressuscite totalement durant un bref instant, même l’impressionniste Claude Monet (ami de Bonnard campé par André Marcon) y est moins montré comme le père des Nymphéas que comme le terrien amateur (qu’il était) d’andouillette et autres victuailles.
Taiseux solitaire, parfaitement incarné par la douceur un peu perchée de Vincent Macaigne (Le Sens de la fête, La Bataille de Solférino, Irma Vep), Bonnard plane dans un autre monde – celui de ses toiles, provoquant la frustration de ses compagnes délaissées. Ce rêveur absent, « peintre du bonheur » plus sombre qu’on le croyait, se révèle cruel sans le vouloir, humiliant aussi bien Marthe que son amante Renée Monchaty (incarnée par la séduisante Stacy Martin), qui finit par se suicider après avoir été abandonnée à Rome.
À gauche, Pierre Bonnard au Relais, la maison des Natanson à Villeneuve-sur-Yonne. À droite, Vincent Macaigne jouant le rôle de Bonnard, 2023.
© Bridgeman Images / © Carole Bethuel
En contrepoint de cet homme flottant, Marthe impose une présence très terre à terre. À l’opposé de la Marthe peinte, sans visage, baignant toujours dans un flou serein, la vraie Marthe occupe le premier plan avec son tempérament tempêtueux et sa gouaille impitoyable. « Si tu cherches à faire comme tes petits amis cubistes, c’est complètement raté ! », décoche-t-elle au peintre qui lui demande son avis sur une œuvre. Impulsive, jalouse et survoltée, elle se révèle tantôt drôle, tantôt pénible lorsque les cris et les larmes se répètent – une impression que renforce le jeu de Cécile de France, parfois trop théâtral –, mais aussi très touchante quand, pour surmonter un grand chagrin, elle entre en transe et se met à créer des œuvres naïves…
Martin Provost, le réalisateur de « Bonnard, Pierre et Marthe », 2023
© Guy Vivien
Restée dans l’ombre de Bonnard, Marthe demeura longtemps un personnage mystérieux, que le film permet de connaître un peu mieux. Cette fille d’un charpentier et d’une couturière, employée dans un atelier de fabrication de fleurs artificielles, s’appelle en réalité Maria Boursin, mais se présente à Bonnard comme Marthe de Méligny, aristocrate italienne ruinée et orpheline. Mythomane, elle ne lui révélera sa véritable identité que lors de leur mariage en 1925, soit trente-deux ans plus tard ! « Le plan à trois avec Renée, le personnage déjanté de la pianiste Misia Sert [interprétée avec talent par Anouk Grinberg, ndlr]… Tout ce qu’il y a dans le film est vrai », assure le producteur François Kraus (Les Films du kiosque). Martin Provost s’est en effet beaucoup documenté, s’inspirant notamment de L’Indolente – le mystère Marthe Bonnard de Françoise Cloarec (Stock, 2016), écrivaine qu’il avait déjà consultée pour le scénario de Séraphine.
Le prosaïsme du quotidien n’empêche pas la peinture de Bonnard d’illuminer le film en toile de fond. Lors des scènes de création, on se délecte de gros plans sur des touches de bleu ou de jaune, appliquées par la main même de l’acteur Vincent Macaigne, formé pour le rôle à imiter les gestes du peintre postimpressionniste auprès de l’artiste Édith Baudrand, qui a réalisé les faux Bonnard du film.
Plusieurs plans rendent aussi un hommage subtil aux tableaux iconiques de l’artiste représentant Marthe dans son bain ou à sa toilette, tels les exquis Nu à contre-jour (1908) et Nu dans le bain (1936) [ill. plus haut]. Soignée, la photographie fait écho aux compositions asymétriques et décoratives (inspirées de l’art japonais) du maître, qui incluent souvent des papiers peints à motifs, le cadre d’une fenêtre, ou des masses de verdure découpées comme des pans de décors.
Vincent Macaigne et Cécile de France dans « Bonnard, Pierre et Marthe », 2023
© Memento Distribution
Lorsque Marthe et Pierre batifolent nus dans l’eau de la Seine, bain de lumière et de chlorophylle où les tensions s’apaisent pour laisser place à une joie enfantine, le réel se rapproche enfin du rêve. On comprend alors que c’est dans ce réel-là, dans l’amour et la nature, dans la beauté éphémère des choses simples et fraîches, que Bonnard puise son inspiration, faisant jaillir de ces instants de grâce des tableaux lumineux, teintés d’une subtile mélancolie…
"Bonnard, Pierre et Marthe"
de Martin Provost
2h02 min
Avec Cécile de France, Vincent Macaigne, Stacy Martin
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