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Sébastião Salgado : « J’ai parcouru la Terre, mais le plus grand voyage que j’ai fait, c’est à l’intérieur de moi-même »

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Publié le , mis à jour le
Il a parcouru les quatre coins de la planète et photographié sans relâche la beauté grandiose de ses paysages comme la misère des populations les plus démunies. Sébastião Salgado est mort ce vendredi à 81 ans, laissant derrière lui une œuvre vertigineuse, exclusivement en noir et blanc et aux puissants contrastes caravagesques. Nous l’avions rencontré en 2022, lors de l’exposition « Aqua Mater » à la Défense.
Portrait de Sebastião Salgado
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Portrait de Sebastião Salgado

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© Photographie de Renato Amoroso.

Vous avez fait de brillantes études d’économie et vous êtes finalement devenu photographe. Comment êtes-vous passé d’une discipline à l’autre ?

Sébastião Salgado : « C’est le fruit du hasard. J’ai découvert la photographie au début des années 1970 grâce à ma femme, Lélia, qui étudiait l’architecture et avait acheté un appareil pour faire des photos de bâtiment. C’était la première fois que je regardais à travers le viseur d’une caméra. Ce fut une découverte. J’ai pris conscience que je pouvais matérialiser ce qui me touchait. J’ai trouvé cela fabuleux, magique. À l’époque, je préparais un doctorat d’économie à Paris et on habitait à la Cité universitaire, où j’ai installé un petit labo. Mon enthousiasme était tel que je voulais tout abandonner pour devenir photographe. Mais je suis revenu à la raison et j’ai ni mes études. Puis, j’ai commencé à travailler à Londres pour l’organisation internationale du Café. Cela m’a conduit à voyager en Afrique, notamment au Rwanda. Et, bien sûr, je suis parti avec l’appareil photo. Quand je suis rentré, les photos que j’avais prises m’ont donné plus de plaisir que les rapports économiques… Et à partir de ce moment-là, tout ce que j’avais construit est devenu secondaire : je voulais devenir photographe.

Cette décision a-t-elle été difficile à prendre ?

Fallait-il que je continue comme économiste ou que je me lance dans la photographie ? Je me souviens que nous en avons longuement parlé avec ma femme lors d’une balade en barque sur le Serpentine Lake dans Hyde Park. Et la photographie a gagné : on est retournés en France et j’ai commencé ma vie de photographe avec d’innombrables doutes et de la culpabilité. Il m’a fallu assumer ce choix.

Vous êtes aujourd’hui connu comme le photographe de grands projets, réalisés sur plusieurs années et qui vous ont conduit dans plus de cent pays dans le monde. Mais comment étaient vos débuts ?

J’ai d’abord travaillé pour des magazines « de la petite presse », comme on disait à l’époque, mais dont les tirages pouvaient dépasser le million d’exemplaires, la presse chrétienne et syndicale : Le Secours catholique, La Vie catholique, Femme d’Aujourd’hui… C’était une vie précaire : je partais en reportage sans garantie de publication, mais en général les rédactions prenaient. Je faisais tout, le sport, les reportages, etc. C’est ainsi que progressivement j’ai commencé à vivre de ma photo. Et ensuite, je me suis dirigé vers le social, parce que c’est de là que je viens. Je suis d’origine brésilienne, pays en voie de développement avec tous les problèmes que cela implique. Je viens des sciences sociales, et peu à peu, je suis allé vers la photo sociale.

Portrait de Sebastião Salgado en 2000.
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Portrait de Sebastião Salgado en 2000.

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© Photographie de Jean-Christophe Béchet.

Est-ce votre formation d’économiste qui vous a conduit à photographier la condition humaine ?

C’est aussi lié à mon parcours. Quand je suis né, dans les années 1940, plus de 92 % de la population brésilienne vivait à la campagne. Mon père possédait une grande ferme et j’ai pu partir pour étudier dans une grande ville, un privilège. J’ai donc fait partie d’un des premiers grands courants migratoires. Cela a été un bouleversement de mode de vie, un grand choc pour moi. J’ai commencé à militer politiquement (après le coup d’État de 1964) et j’ai été arrêté. Une fois libéré, j’ai dû quitter le Brésil. C’était cela ou la vie clandestine, et sans doute la torture et la mort si j’étais de nouveau arrêté. Avec ma femme Lélia, on est arrivés en France comme étudiants, puis on est devenus des réfugiés. On n’a pas pu retourner au Brésil pendant près de douze ans. Et aujourd’hui, même si j’ai un passeport français, je suis toujours un émigrant… Je me suis adapté, j’adore la France, mais mes racines sont ailleurs, et nécessairement cela a eu un impact sur ma photographie.

La question environnementale semble être un fil d’Ariane de votre travail depuis les années 1980, notamment avec Sahel, l’homme en détresse. Vous considérez-vous comme visionnaire ?

« Je pense que j’ai simplement suivi le cours de l’histoire. »

Aujourd’hui on a tous conscience que la planète est blessée mais ce n’était pas le cas à l’époque. Dès les années 1970, mes premiers reportages montrent l’avancement du désert au Sahel, au Niger et au Mali, et les conséquences sur la vie des Touaregs et des Peuls. Le climat les a transformés en réfugiés. C’était le début du réchauffement de la planète, mais on ne le savait pas, on n’en parlait pas. A posteriori, on pourrait aussi penser que j’ai été visionnaire quand j’ai fait La Main de l’homme, un livre sur les travailleurs dans le monde, parce qu’on ne nommait pas encore ce phénomène qu’est la globalisation. Je pense que j’ai simplement suivi le cours de l’histoire. Ce serait mentir de dire que j’ai identifié et perçu la mesure des sujets que j’ai photographiés. J’étais simplement dans un mouvement et mes photos représentent ce mouvement.

À la fin des années 1990, vous arrêtez la photo pour reprendre la ferme de vos parents au Brésil. Que s’est-il passé ?

Portrait de Sebastião Salgado en 2000.
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© Photographie de Jean-Christophe Béchet.

Le projet sur la migration m’a amené à travailler avec des populations déplacées partout dans le monde, pour des causes économiques et sociales, des catastrophes ou des guerres. La violence que j’ai vue en ex-Yougoslavie m’a terrifié, au point de ressentir de la honte de faire partie de l’espèce humaine. Le génocide au Rwanda et une barbarie semblable observée dans la périphérie de Mexico, à São Paulo, à Rio ou à Manille m’ont atteint dans ma chair. Je suis tombé malade, pourtant, d’un point de vue médical, tout allait bien. J’ai décidé d’abandonner la photo. C’est à ce moment-là que j’ai repris la ferme de mes parents. En arrivant, on ne savait pas ce qu’on allait faire, le sol était aride, érodé, marqué par la destruction environnementale… Avec Lélia, on a eu l’idée de planter une forêt. Et peu à peu, grâce aux arbres – aujourd’hui ils se comptent en millions –, la vie est revenue : les fourmis, les termites, les insectes, les oiseaux. On a fait un paradis ! Et je me suis dit que tout n’était pas perdu, qu’on pouvait refaire la planète. Cela m’a ramené à la vie et j’ai de nouveau eu envie de photographier.

C’est ainsi qu’au début des années 2000, vous avez commencé à travailler sur Genesis, travail dédié aux territoires restés intacts. Comment s’élabore un projet d’une telle envergure et portant sur des lieux difficilement accessibles ?

J’ai fait de nombreuses recherches et j’ai ainsi découvert que 46,8 % de la planète était comme au premier jour de la genèse. Presque la moitié ! Je suis allé dans les déserts les plus chauds et dans les terres les plus froides, comme l’Antarctique, l’Arctique, le Groenland, dans les montagnes du sud des Andes, au-dessus de 3 000 mètres où l’oxygène est rare, dans les grandes forêts boréales du Canada… Huit ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour voir ma planète. J’ai parcouru la Terre, mais le plus grand voyage que j’ai fait, c’est à l’intérieur de moi-même. J’ai découvert que j’étais une partie intégrante de ma planète et que l’homme est une espèce parmi d’autres. Cela m’a rendu l’espoir que j’avais perdu. Non pas en l’homme, mais en toutes les autres espèces.

Dans cette odyssée, un endroit vous a-t-il particulièrement marqué ?

Il y a un lieu où j’ai reçu une leçon d’histoire et où je me suis senti en liaison totale avec la planète. Au nord de l’Éthiopie, lors d’un voyage à pied de 850 kilomètres, réalisé à travers les montagnes. J’ai mis mes pas sur des chemins fréquentés depuis sept ou huit mille ans, en ayant conscience que c’était les pieds des hommes qui les avaient creusés. Au fil des millénaires, l’érosion avait créé de grands canyons par où est passée l’eau, qui a permis la fertilisation des terres où est née l’Égypte, et donc notre société moderne. J’ai vu d’où était parti le berceau de la civilisation moderne !

Portrait de Sebastião Salgado en 2000.
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© Photographie de Jean-Christophe Béchet.

« J’ai pris conscience que chaque image représente un bout de mon histoire, de notre histoire, de la planète… »

Pensez-vous que Amazônia, votre dernier travail composé de 48 reportages réalisés sur sept ans, peut contribuer au sauvetage de l’Amazonie ?

Mes photos à elles-seules ne le peuvent pas. Mais la presse, les films, les organisations humanitaires et environnementales, nous tous, ensemble, on peut changer les choses. Mes photos ont un sens dans la mesure où elles sont liées à un mouvement général. On est une communauté, c’est elle qui peut faire quelque chose, à nous d’en faire partie… Cette exposition sur l’eau y participe. Elle m’a amené à regarder mon travail dans son ensemble. Et j’ai pris conscience de l’importance de la place de l’eau dans mes photos. J’ai aussi pris conscience que chaque image représente un bout de mon histoire, de notre histoire, de la planète… L’eau est l’essence de tout.

Finalement, l’exposition « Aqua Mater » rassemble 42 photographies. Comment les avez-vous choisies ?

C’est là que ma femme entre en scène : elle sait raconter des histoires. C’est elle qui a créé les séquences pour aborder les différents aspects : le manque ou l’abondance, la pêche, les nuages. Elle a choisi la taille des tirages, l’éclairage… Et c’est finalement un travail d’équipe parce qu’on est quatre pour raconter cette histoire : Simón Vélez, l’architecte ; François-Bernard Mâche, le musicien ; Lélia, la scénographe et, moi, le photographe. Je considère que cette exposition est un manifeste pour la planète. C’est un petit grain de sable qui, j’espère, contribuera à la conscientisation des gens vis-à-vis de l’importance de l’eau sur Terre. Symboliquement, elle ouvre le jour de la Journée mondiale de l’eau. »

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