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Quand l’art se mêle d’agriculture : les artistes en résistance

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Publié le , mis à jour le
Résidences chez des paysans, workshops en lycées agricoles, projets de jardin forestier… De plus en plus d’artistes se penchent sur le sujet de l’agriculture avec une urgence inédite : il ne s’agit plus de donner à voir les paysans comme ont pu le faire Millet ou Van Gogh, mais de s’engager avec les mains et le cœur dans une refonte totale du modèle de l’agriculture intensive. Nous sommes allés à leur rencontre.
Suzanne Husky, La Noble Pastorale
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Suzanne Husky, La Noble Pastorale, 2017

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Tapisserie • 202 x 243 cm • Courtesy galerie Alain Gutharc, Paris

Vus du ciel, les champs parlent d’eux-mêmes : divisés en fragments quasi-géométriques, ils racontent un espace rationalisé au service de puissants propriétaires, cartographié comme un gâteau coupé en parts. C’est précisément cette « rationalisation », éloignée de toute imagerie romantique de la paysannerie, qui a poussé l’artiste Étienne de France (né en 1984) à s’intéresser à l’agriculture et au paysage au début des années 2010, et à y voir un « espace possible de résistance ». Lorsque nous le rencontrons dans son atelier parisien un matin de février, son discours témoigne d’emblée d’un rôle d’artiste repensé – non plus simple producteur d’œuvres, mais acteur investi de la société contemporaine. Pêle-mêle, il nous conseille l’ouvrage collectif Reprendre la terre aux machines (Seuil, 2021), souligne son envie de travailler lentement, de « refragiliser la représentation du paysage ». Il évoque aussi l’inspiration de son autre atelier, situé dans l’Yonne, en pleine campagne, et du film qu’il y a tourné durant un an dans le champ de ses voisins, deux frères paysans (Champ, 2020).

L’éveil des consciences

Étienne est à plus d’un titre lié au monde agricole : il se forme depuis sept ans aux plantes médicinales, et est régulièrement invité à travailler dans des lycées agricoles avec des « fils d’agriculteurs conventionnels », lors de workshops ou de projets en co-création. Un parcours fait d’engagement, au singulier comme au pluriel, qui lui permet de troubler largement la frontière entre œuvre d’art et objet agricole, comme lorsqu’il présente à la Ferme du Buisson un séchoir usuel, destiné à accueillir des glands de chêne, lors de l’exposition « Aterrir » (le titre de cette dernière n’est pas une faute mais une invention de sa commissaire Julie Sicault Maillé, qui voulait mettre en valeur une attention renouvelée à la terre).

Étienne de France, Structures projections
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Étienne de France, Structures projections, 2021

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installation • Vue de l’exposition Aterrir à la Ferme du Buisson, Noisiel • © Photo Émile Ouroumov

« En tant qu’artiste, on peut proposer des choses là où les politiques ne peuvent pas apporter de réponses. »

Stéphanie Sagot

Cet amalgame entre production d’œuvres d’art et travail agricole va de pair avec une envie très concrète de mettre la main à la pâte, que nous avons retrouvée chez nombre de nos interlocuteurs. L’artiste Stéphanie Sagot (née en 1976), par exemple, a créé en 2004 le centre d’art La Cuisine dédié à l’alimentation, à Nègrepelisse (Tarn-et-Garonne), dans un territoire très rural. « L’objectif était de lier les questions agricoles au sens large à la ville, à l’art, et d’essayer de voir comment le travail mené avec des artistes pouvait permettre de s’infiltrer dans les politiques publiques. » Le centre d’art étant en régie directe municipale, Stéphanie a pu travailler de très près avec la mairie – tout comme sa successeuse Marta Jonville, nouvelle directrice du lieu depuis 2019 – à différents projets mêlant art culinaire, design, agriculture.

La création d’un « Nouveau Ministère de l’Agriculture »

Plantaison d’une forêt nourricière avec Suzanne Husky à Nègrepelisse
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Plantaison d’une forêt nourricière avec Suzanne Husky à Nègrepelisse

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© La Cuisine

Stéphanie Sagot est restée très proche du centre d’art : travaillant aujourd’hui avec Suzanne Husky [ill. en une] au sein d’un « Nouveau Ministère de l’Agriculture », elle a imaginé avec elle, au pied du château de la ville, un « jardin agro-forestier pérenne, créé en 2020 avec les habitants et avec des associations, qui nous ont aidées à le planter mais aussi à trouver certaines essences, en discussion avec des agriculteurs ». Sur un sol très pauvre, autrefois couvert d’un triste gazon, elles ont ainsi donné naissance à un superbe jardin, aussi vu comme un « espace pédagogique » : une médiatrice a été recrutée, nous dit Marta Jonville, pour « sensibiliser les écoles aux questions d’agroécologie, de la terre et du vivant, et de la relation culture-nature », et pour initier les habitants de Nègrepelisse à l’art délicat du compostage.

De l’assiette aux grands combats (et vice versa)

Les missions du centre d’art ne s’arrêtent pas là. Multitâche, La Cuisine travaille avec les Restos du cœur et propose des ateliers apprenant à cuisiner la nourriture habituellement jetée. « On a été aussi contacté, détaille Marta Jonville, par l’Établissement français du sang pour faire des collations gastronomiques après les dons : ça a fait augmenter le nombre de donneurs, car on publie les menus sur les journaux locaux et plein de gens viennent juste pour la dégustation ! » Stéphanie Sagot nous décrira aussi une grande fresque aquarellée imaginant le futur possible de Nègrepelisse (Aux arbres ! (…), 2020), une « écotopie » qui envisage de multiples transformations : l’église devient un lieu où se rafraîchir, le cimetière se fertilise (« Les sols des cimetières, c’est une catastrophe ! »), l’école se fait en plein air, les salles de la mairie permettent de stocker le fumier… « En tant qu’artiste, on peut proposer des choses là où les politiques ne peuvent pas apporter de réponses. On a une ouverture dans le discours qui fait qu’on peut se permettre beaucoup plus de choses. »

Stéphanie Sagot, Aux arbres ! Ecotopie pour une stimulation des processus vitaux post nécronomie préalable à la plantation d’une forêt nourricière à Nègrepelisse
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Stéphanie Sagot, Aux arbres ! Ecotopie pour une stimulation des processus vitaux post nécronomie préalable à la plantation d’une forêt nourricière à Nègrepelisse, 2020

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Aquarelle • 300 x 150 cm • © Stéphanie Sagot

« Paysans designers » a permis au public de partir à la rencontre d’agriculteurs, en organisant des déplacements au sein de fermes proches de Bordeaux.

De son côté, le musée des Arts décoratifs et du design de Bordeaux veut voir en certains agriculteurs de véritables « designers » (bonne nouvelle : la belle et importante expo « Paysans designers » est prolongée jusqu’au printemps). Comment ? En considérant que le design ne se résume pas à la production d’objets, et qu’il englobe volontiers les solutions que développent les agriculteurs de façon empirique (des « techniques qu’on juge très astucieuses », nous éclaire le co-commissaire Étienne Tornier). Le parcours fait ainsi le portrait de dix paysans inventeurs… Comme Félix Noblia, éleveur des Pyrénées-Atlantiques qui chaque jour change ses vaches de parcelle dans l’idée de protéger ses sols, ou Caroline Micquel, qui collecte des centaines de variétés de graines à travers le monde pour préserver la biodiversité. Au fur et à mesure de ses mois d’ouverture, « Paysans designers » a permis au public de partir à la rencontre d’agriculteurs, en organisant des déplacements au sein de fermes proches de Bordeaux ; il a aussi attiré un public peu habitué aux visites de musées.

Les artistes aux champs

La commissaire indépendante Julie Crenn se réjouit d’ailleurs d’avoir vu venir, aux vernissages de ses trois expositions Agir dans son lieu (à Yvetot, aux Arques et récemment à Bourges) des paysans qui, pour certains, ne fréquentaient même pas la commune la plus proche de leur exploitation. Pour arriver à un tel résultat, elle a proposé à différents artistes de passer plusieurs semaines en résidence chez des agriculteurs proches des centres d’art des Ateliers des Arques et du Transpalette.

Morgane Denzler, Sheep don’t forget a face
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Morgane Denzler, Sheep don’t forget a face, 2018

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Installation photographique - photographies num riques contrecoll es sur aluminium, ch ssis aluminium • 320 x 70 cm • © Photo Nelly Blaya

« Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler sur les rapports d’interdépendance entre l’homme, l’animal et le paysage. »

Morgane Denzler

Morgane Denzler (née en 1986), habituée à travailler durant des semaines dans des lieux isolés, s’est prêtée par deux fois à l’exercice, et s’est notamment intéressée à un élevage ovin du Lot. « Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler sur les rapports d’interdépendance entre l’homme, l’animal et le paysage », nous explique-t-elle. « J’ai rencontré de jeunes éleveurs qui ont 25 ans et qui sont en contradiction avec tout ce qui a pu se faire dans les années 80/90 ; ils ont une vraie volonté éthique et veulent revenir à quelque chose à échelle humaine, à l’échelle du territoire. Ces questionnements très intéressants sont d’autant plus louables que ce couple n’est pas du tout aidé par le gouvernement. Ils sont dans un projet de résistance. » Sur place, elle a conjugué son travail d’artiste, ses observations et sa réflexion à un exercice d’éleveuse : « Je suis allée tous les jours m’occuper du troupeau, déplacer les barrières et les bêtes pour qu’elles puissent manger sans être enfermées dans des enclos, consommer du pâturage naturel… Ça demande un travail énorme. De ça ont découlé des discussions sur le développement du travail paysan, comment on en est arrivé là, sur le trop-plein de technologie. C’est passionnant d’être à la source de ces questionnements ! »

Ainsi les liens tissés par les artistes d’aujourd’hui avec l’agriculture apparaissent du côté non seulement de l’action concrète, mais surtout de la résistance politique. Tout en poursuivant la production d’œuvres plastiques, les plasticiens et commissaires critiquent la surexploitation, données à l’appui, et déclarent leur engagement vers des modes de création (d’œuvres, de légumes, d’expositions ou d’herbes médicinales) respectueux, collectifs, joyeux, généreux. Le rôle de l’artiste dans la société n’est ici plus celui d’un maître admiré, producteur d’œuvres sacrées, mais au contraire d’un regard sensible, fragile, porteur – et parfois fécond d’idées et de solutions.

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Paysans designers, l'agriculture en mouvement

Du 14 juillet 2021 au 8 mai 2022

madd-bordeaux.fr

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La Cuisine Nègrepelisse

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Contre-vents. Colères, espoirs, écologies et politiques dans l’ouest de la France

Publié avec le Grand Café – centre d'art contemporain, Saint-Nazaire

Éd. Les presses du réel • 30€ • 296 pages.

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À suivre

"Le Nouveau Ministère de l’Agriculture" sera prochainement en résidence au Transpalette de Bourges

24-26 Rte de la Chapelle, 18000 Bourges

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