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Analyse Radiographique de “La Chambre bleue”
© Evan Vucci/AP/SIPA
Depuis des années, un artiste contemporain, Xavier Lucchesi, s’emploie à voir sous la surface des choses. Il compte Picasso parmi ses patients fétiches et a soumis ses œuvres à des analyses radiographiques, avec l’appui du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France). Lors d’une exposition en 2006, il a montré que Picasso avait caché sous La Petite Chouette (1951) des vis, des clous et des lames de rasoir, et sous La Guenon et son petit (également 1951) les petites automobiles de son fils Claude…
On trouve encore plus de choses sur ses toiles des premières années, notamment celles de la période bleue. Picasso tire alors le diable par la queue. Lors de ses séjours à Paris, il dépend souvent de ses amis espagnols plus fortunés, comme Junyer Vidal. Il faudra attendre 1906, l’achat par Vollard de son fonds d’atelier et l’apparition de mécènes fidèles comme les Stein, pour le mettre enfin à l’abri du besoin. L’une des conséquences de ces années de misère est la difficulté d’acheter des matériaux. Pour un artiste ayant la productivité de Picasso, le problème se pose de manière cruciale et l’une des solutions est évidemment de réutiliser des toiles déjà peintes, en les recouvrant d’une nouvelle couche. En faisant rétrospectivement les comptes, les spéculateurs frémissent : les toiles ainsi sacrifiées par Picasso représenteraient aujourd’hui des dizaines de millions de dollars…
La réflectographie infrarouge – une technique utilisée depuis la fin des années 1960 – permet de distinguer les différentes couches de peinture. Elle doit être combinée avec des analyses aux rayons X et des prélèvements de pigments pour avoir une vision plus élaborée des différentes strates. Ces radiographies ont aidé à identifier des repentirs, comme sur Le Vieux Guitariste de l’Art Institute de Chicago, où un beau visage féminin a resurgi sous celui, ridé et usé, du vieux musicien. Ces enquêtes permettent parfois d’aller plus loin et de révéler une tout autre composition, qui n’a rien à voir avec ce que l’on voit.
Pablo Picasso, La Vie, 1903
Les diverses études préparatoires réalisées ont montré que, après avoir envisagé un autoportrait, Picasso a donné à l’homme les traits de son ami Casagemas, qui s’est donné la mort en 1901 à la suite d’une histoire d’amour malheureuse.
Huile sur toile • 197 × 127,3 cm • © Photo Scala, Florence / presse / Succession Picasso, 2018
Sur La Vie du musée de Cleveland, l’un des tableaux fondamentaux de la période bleue, on a d’abord observé que le personnage principal n’avait acquis les traits de Casagemas que dans un second temps : sur la version initiale, il avait le visage de Picasso lui-même, ce qui a entraîné des exégèses interminables… En creusant davantage, on s’est aperçu que, comme sur un palimpseste, il y avait une autre couche sous-jacente, et pas n’importe laquelle : Picasso a peint La Vie par-dessus Derniers Moments, son tableau sélectionné pour l’Exposition universelle de 1900, qui avait motivé son premier voyage à Paris ! Lui qui aura plus tard la manie de tout garder, savait être iconoclaste, comme le prouve un autre exemple.
Pablo Picasso, Acrobate à la boule, 1905
Jouer sur de subtiles dissonances pour troubler l’œil : tel est le parti pris de l’artiste, qui oppose au mouvement et à la grâce de l’acrobate la massivité d’un colosse qui, s’il lui prenait l’envie de se lever, ferait exploser les limites du tableau.
Huile sur toile • 147 × 95 cm • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-GP / Mathieu Rabeau / Presse / Succession Picasso, 2018
Pour peindre son Acrobate à la boule, icône du musée Pouchkine de Moscou, il n’a pas hésité à sacrifier le portrait d’Iturrino, un compatriote avec lequel il partagea les cimaises de la galerie Vollard lors de sa toute première exposition, en juin 1901. La chasse aux Picasso cachés est un sport excitant, qui n’est pas nouveau : la découverte sous Scène de rue, une œuvre de 1899 appartenant au SFMoMA, d’une ambiance de cabaret qui anticipe Le Moulin de la Galette date de 1997. Elle a donné lieu dix ans plus tard à une petite exposition, « Hidden Picasso ». La Repasseuse du Guggenheim de New York avait révélé, en sous-couche, une figure masculine dès 1989. Des examens plus approfondis en 2012 ont montré qu’il s’agissait d’un homme barbu, peut-être Ricard Canals ou Mateu Fernández de Soto.
John Delaney, chef du service d’imagerie de la National Gallery of Art de Washington, dénicheur de trésors en chef, est à l’origine d’une nouvelle découverte, annoncée en juin 2018 : sous La Soupe, on a retrouvé une autre femme, une amphore, une jarre… La quête continue : de quoi ajouter d’autres Picasso à un corpus déjà démesuré.
Picasso - Bleu et rose
Du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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