Article réservé aux abonnés

Mexique

The Underground Sculpture Park : le projet radical de Loris Gréaud en plein désert mexicain

Par

Publié le , mis à jour le
Maître des illusions spécialisé dans les projets OVNI, Loris Gréaud a inauguré en février une nouvelle œuvre, à la Casa Wabi au Mexique : un jardin de sculptures unique en son genre, convoquant des imaginaires multiples. Monumental et pourtant quasiment invisible, The Underground Sculpture Park remet en question de manière poétique et radicale les formes de l’art, sa destination ou l’expérience qu’il génère. Rencontre aux frontières du réel.
Loris Gréaud, The Underground Sculpture Park
voir toutes les images

Loris Gréaud, The Underground Sculpture Park, 2020

i

© Loris Gréaud, Gréaudstudio / Galerie Max Hetzler, Berlin, Paris, Londres / Fundación Casa Wabi / Photo : Realism Noir

Vingt-deux sculptures invisibles, sous nos pieds… Bienvenue à The Underground Sculpture Park, pour lequel Loris Gréaud a enterré certaines de ses sculptures en plein désert mexicain, à quelque 9300 km de son atelier situé en région parisienne. Aucun cartel n’est présent, laissant le mystère complet quant à la nature précise des pièces enfouies. Un pari fou, dans lequel l’artiste se trouve accompagné par des galeristes.

De Loris Gréaud, on sait peu de choses, sinon qu’il est né en 1979. Pourtant, il a été, à partir des années 2000, une des figures les plus en vue de sa génération. Sa pratique interroge les frontières entre réalité et fiction, met en question l’espace d’exposition et l’architecture. Transdisciplinaires, ses interventions convoquent la physique quantique comme la musique électronique, empruntent autant à l’atmosphère des films d’horreur qu’à l’univers steampunk ou aux romans de la beat generation.

Loris Gréaud, The Unplayed Notes Factory
voir toutes les images

Loris Gréaud, The Unplayed Notes Factory, 2017

i

Installation dans le Campiello della Pescheria, Ile de Murano • © Loris Gréaud / Greaudstudio. Courtesy Noirmontartproduction

« J’aime m’approprier un format, et partir de ses contraintes pour définir une feuille de route. »

Loris Gréaud

Son parcours est jalonné d’architecture de courants d’air (Résidents (2), 2005) ;  de néons, projections vidéo, bonbons au goût de l’illusion et nanosculptures modélisées par le CNRS (The Cellar Door au Palais de Tokyo, 2008) ; d’un court-métrage sous-marin et extra-terrestre avec David Lynch et Charlotte Rampling (The Snorks, 2012) ; d’une statue prête à tomber sous la Pyramide du Louvre et de corps se laissant choir du haut d’une tour jusqu’au forum du Centre Pompidou ([I], 2013) ; d’une ancienne usine de verre Murano mystérieusement ressuscitée à la Biennale de Venise (The Unplayed Notes Factory, 2017)…

Dans la continuité de ces travaux, Gréaud dévoile donc, au terme de trois années de travail, The Underground Sculpture Park. Pourquoi un parc de sculptures ? « Je n’ai pas d’affinité particulière pour ce type de lieux, mais j’aime m’approprier un format, et partir de ses contraintes pour définir une feuille de route. » Le lieu n’a pas été désigné à l’avance, mais choisi grâce à la rencontre avec l’artiste mexicain Bosco Sodi, fondateur de la Casa Wabi en 2014.

Plan aérien du parc de sculptures
voir toutes les images

Plan aérien du parc de sculptures

i

© Loris Gréaud, Gréaudstudio / Galerie Max Hetzler, Berlin, Paris, Londres / Fundación Casa Wabi

« J’aime cette idée de bout de monde : on peut visiter le site par la pensée, il est difficile de s’y rendre, mais la possibilité du voyage existe. »

Loris Gréaud

Cette Fondation à but non-lucratif qui œuvre à l’éducation artistique et environnementale possède un centre d’art (dont une résidence d’artistes) dessiné par l’architecte Tadao Andō dans un jardin de 27 hectares. Séduit par l’idée de parc de sculptures sous-terrain, Sodi a ainsi invité Loris Gréaud à le réaliser à Puerto Escondido : « La mise à distance était de toute façon nécessaire pour assumer la dimension sacrificielle. J’aime cette idée de bout de monde : on peut visiter le site par la pensée, il est difficile de s’y rendre, mais la possibilité du voyage existe. »

La concrétisation fut complexe et pleine de contraintes, de la mise en caisse au transport (routier et aérien) jusqu’à l’enfouissement. L’environnement regorge, de plus, d’espèces végétales protégées et les points arides s’imposent comme emplacements. Caveaux de béton et engins de chantier sont hors de propos : « Il fallait creuser à la pelle, aidés par les locaux, seulement aux heures du matin, où la chaleur est supportable ».

Affiche de The Underground Sculpture Park
voir toutes les images

Affiche de The Underground Sculpture Park

i

© Loris Gréaud, Gréaudstudio / Galerie Max Hetzler, Berlin, Paris, Londres / Fundación Casa Wabi

« Au Mexique, l’évocation des morts n’a rien de tabou comme en Europe : leur culte est une fête. »

Loris Gréaud

« C’est vraiment le désert mexicain tel qu’on l’imagine, avec ses vautours et leurs mouvements circulaires dans le ciel. Sous la terre coule une eau ferreuse qui donne aux cactus des reflets rouge sang. » L’environnement naturel évoque à l’artiste L’Île au Trésor et des récits d’aventures. Chacun trouvera forcément quelque chose de personnel dans ce « mille-feuilles d’imaginaires ». Naturellement, on songe aussi au cimetière : « Au Mexique, l’évocation des morts n’a rien de tabou comme en Europe : leur culte est une fête ». Une fête comme celle du jour de l’inauguration, où les visiteurs, essentiellement des habitants, dressent un chemin lumineux sur les quatre sentiers sinueux qui relient les sculptures invisibles.

Loris Gréaud lors de l’inauguration  de “The Underground Sculpture Park”
voir toutes les images

Loris Gréaud lors de l’inauguration de “The Underground Sculpture Park”

i

© Loris Gréaud, Gréaudstudio / Galerie Max Hetzler, Berlin, Paris, Londres / Fundación Casa Wabi / Photo : Arlette del Hoyo

« Je ne crois absolument pas dans la capacité de l’art à changer le monde. »

Loris Gréaud

« Il faut arrêter de mettre de l’art partout », lance Loris Gréaud. Dans un paysage propice au rêve, l’artiste doit savoir s’effacer. L’intervention comporte de fait une dimension écologique et sociale, mais Loris Gréaud ne revendique aucun message politique : « Je ne crois absolument pas dans la capacité de l’art à changer le monde ». Humilité, pessimisme ou constat d’échec ? Ce serait oublier que les œuvres sont bien présentes quelque part sous terre, à l’ombre des cactus : « C’est en effet un paradoxe : rien n’est changé, mais pourtant tout est transformé dans ce lieu ».

Loris Gréaud, The Underground Sculpture Park
voir toutes les images

Loris Gréaud, The Underground Sculpture Park, 2020

i

© Loris Gréaud, Gréaudstudio / Galerie Max Hetzler, Berlin, Paris, Londres / Fundación Casa Wabi / Photo : Realism Noir

Ignorant la postérité, livrant ses créations à l’acidité des sols, la démarche de Loris Gréaud est singulière : « Je suis fasciné par la destination de l’art. Habituellement, tout est en place pour qu’une œuvre ne disparaisse jamais, qu’elle soit conservée dans un musée ou qu’elle revienne dans des expositions et sur le marché. Ici, ma démarche va à rebours de ce postulat de départ : disons que je m’approprie la destination de l’œuvre, je décide du territoire qu’elle occupera ». Un futur bien éloquent : la vie de The Underground Sculpture se dessinera en strates.

À la date anniversaire de l’inauguration, en février 2021, des bancs seront installés aux emplacements des œuvres. Loris Gréaud s’est – contractuellement parlant – interdit d’ajouter une œuvre, mais il se réserve le droit d’excaver une sculpture à tout moment, si toutefois des racines d’essences protégées n’ont pas investi les sols. Ces incertitudes sont autant d’ouvertures, auxquelles s’ajouteront forcément d’autres surprises. La générosité de la démarche se résume ici, dans cette invitation à rêver que nous fait l’artiste : « J’aime beaucoup les vingt-deux sculptures sous terre, mais ce ne sera pas forcément ton cas. En revanche, les œuvres que tu imagines, que tu façonnes par ton propre regard, alors qu’elles gisent sous tes pieds, celles-ci seront vraiment tes sculptures préférées ».

Arrow

The Underground Sculpture Park

Par Loris Gréaud

Casa Wabi Foundation

Salina Cruz – Santiago Pinotepa Nacional Km 113,

71983 Puerto Escondido, Oaxaca, Mexique

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi