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Tomás Saraceno, Galaxies Forming along Filaments, like Droplets along the Strands of a Spider’s Web, 2009
Vue de l’installation montrée à la 53e biennale de Venise • Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzakar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Alessandro Coco
Installé depuis quinze ans en Allemagne, l’artiste argentin y mène une étrange équipe, mêlant expert en aéronautique, archéologues et communicant.
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno
C’est l’extrême-orient de Berlin. À l’est de l’est de la capitale allemande, entre des villégiatures flambant neuves (avec vue sur la Spree) et des giga-usines électriques, pousse une étrange micro-cité à l’ambiance tropicale. Un monte-en-l’air qui s’y infiltrerait de nuit ne s’y attarderait sans doute pas : les araignées se sont emparées de ce bâtiment de brique, de la cave à la charpente. Partout, sur les trois étages, des toiles tendues par les charmantes donzelles. On a vu plus lucratif butin ! Et pourtant, notre gaillard aurait bien tort de fuir : les fils de soie qui foisonnent ici sont des plus précieux. Non qu’on puisse les lancer en bourse, certes. Mais leur valeur est à la fois esthétique, sociologique et métaphysique, aux yeux farfelus de l’hôte de ces lieux : Tomás Saraceno, éminent arachnophile et bien plus. Spiderlover débarqué de son Argentine natale il y a quinze ans pour s’installer à Francfort, et depuis huit ans à Berlin, il a d’étranges livres sur son bureau (Comment les hippies ont sauvé la physique, par exemple) et travaille avec les bêtes à huit pattes depuis des années.
Tomás Saraceno, Aerocene Tower
Saraceno a une obsession : il est persuadé que l’avenir de l’homme se joue dans les airs. Pour en convaincre ses tiers, il conçoit l’installation Aerocene Tower, présentée au Palais de Tokyo, comme une alternative au désespoir de l’anthropocène ; un monde flottant.
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno
Sa Carte blanche au Palais de Tokyo devrait être l’acmé de cette étrange collaboration : l’artiste a poussé l’étude de leur vie et œuvre plus loin que jamais pour cette méga-exposition. Voilà ainsi des mois qu’une centaine de spécimens, prélevés dans l’institution parisienne parmi 450 congénères, sont venus squatter chez lui. Un Airbnb non déclaré qui a donné naissance à toutes sortes de toiles nouvelles. Les petites bêtes viendront refaire leur nid cet automne dans leur centre d’art natal. Inutile de préciser que, depuis plusieurs mois, les techniciens de surface du Palais ont interdiction absolue d’incommoder cette faune !
Tomás Saraceno, Aerocene Tower
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno
« Donc, une exposition de toiles d’araignées, super ! » vous entend-on déjà soupirer. C’est, bien sûr, bien plus. « L’idée est de faire entrer le visiteur dans un autre mode de perception, de l’inviter à diversifier son dialogue avec la planète, plaide le loquace plasticien, dont c’est le plus imposant projet à ce jour. Nous avons l’arrogance de croire que nous sommes les maîtres sur Terre, mais il est nécessaire de se remettre en conversation avec nos ancêtres, les poissons, les plantes, bref de se reconnecter à ce que les Allemands appellent joliment Umwelt, l’environnement, ou le monde qui nous entoure. Il s’agit d’écouter l’autre, au sens abstrait du terme, et d’accepter de perdre contrôle. »
Mais quel rôle ses amies les araignées vont-elles bien pouvoir jouer dans ce concert ? Il faut visiter l’une des salles pleines de terrariums pour le comprendre. Plus de 90 espèces y ont tissé leur toile, chacune dans son cube transparent. Une collection unique au monde. Il y a les solitaires, qui tissent plat, et les sociales, qui tissent compliqué. Mais les premières sont infiniment plus nombreuses : on en recense sur la planète près de 45 000, pour 20 qui goûtent la vie en communauté. Un savant arachnologue du muséum de Berlin veille sur elles 24 heures sur 24. Il est spécialiste en bioacoustique des invertébrés. Plutôt pointu, comme domaine ? Oui, mais ça peut donner des merveilles dans une exposition.
Dans le secret de l’atelier, les araignées occupent des dizaines de terrariums. Logées et nourries, elles ont tout leur temps libre pour tisser des chefs-d’œuvre de toiles, que l’artiste expose ensuite sous des lumières dignes d’un film noir.
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno
« Nous faisons diverses expériences avec la musique pour voir l’impact qu’elle peut avoir sur la façon dont l’araignée tisse sa toile, raconte Saraceno. On pose un diapason, par exemple, et on observe sa réaction. Chaque son peut avoir un impact sur la forme de la toile. On a même trouvé au Palais de Tokyo une espèce très intéressante, du Sud de la France, qui utilise l’acoustique de sa toile pour communiquer. » Pour en convaincre le badaud, le Palais organisera en partenariat avec le Festival d’automne trois concerts au cœur des toiles d’aranéides exposées, comme de diaphanes sculptures. Au programme, des pionniers de l’électro et de la musique expérimentale, tels que les mythiques Éliane Radigue et Alvin Lucier.
Déployé sur trois étages dans un ancien entrepôt de Berlin-Est, son atelier est le lieu de toutes sortes d’expériences. Ici, une vue de son projet Hybrid Webs.
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno
Plus modestement, chaque amateur pourra lui aussi tenter d’interagir à sa façon. Dans une des salles, le moindre mouvement d’air qu’il provoquera en bougeant ou en respirant créera ainsi de stupéfiantes ondulations sur quelques fils de soie tendus isolément, comme un air guitar minimal et silencieux. À l’inverse, des microphones posés sur une de ces architectures de soie gluantes permettront de percevoir la moindre de ses vibrations.
Dans l’atelier de Tomás Saraceno, à Berlin, une vue du projet Hybrid Webs. Voilà des années que l’artiste collabore avec les araignées. Mais jamais il ne leur avait autant permis de tisser leurs toiles dans un espace d’exposition comme le Palais de Tokyo.
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin
Le visiteur pourra même pousser l’expérience jusqu’à se faire lui-même araignée, grâce à d’étonnants « instruments » de musique inventés à l’occasion de l’exposition : des structures de fils noirs, plus ou moins épais, qui composent un de ces réseaux sphériques grâce auxquels Saraceno s’est fait sa réputation internationale. Mais, à la différence des précédentes installations, chaque fil produira un son spécifique quand on le fera vibrer. Le bruit de la Terre, ou d’un trou noir, ou de la Lune, ou les petits pas d’une araignée… C’est un peu comme si une harpe cosmique avait explosé dans l’espace, et faisait trembler le corps tout entier. Là encore, tout au long de l’automne, des sessions d’enregistrement seront organisées, avec jam session d’une école de musique ouverte au public. « Cette exposition peut se visiter juste avec les oreilles, ou juste avec le toucher, nous avons des multitudes en nous à réveiller », résume Tomás Saraceno.
Tomás Saraceno, Aerocene Tower
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno
L’art contemporain s’est donc trouvé son Spiderman ? Il serait triste de réduire Saraceno l’utopiste à ce seul masque. « Son travail s’oxygène de nombreuses disciplines qu’il met en dialogue : la biologie, la physique, la sociologie, l’astrophysique », résume Rebecca Lamarche-Vadel, la commissaire de l’exposition qui fait, depuis deux ans, des allers-retours Paris-Berlin pour imaginer tout cela (on l’imagine bien avec une ou deux araignées en bocal au fond de ses valises).
Pour échapper à une Terre ravagée par l’homme, Saraceno étudie toutes sortes de scénarios imaginant des villes gonflables, en suspens dans les airs. Le Palais de Tokyo est la dernière étape d’atterrissage de ce projet un peu fou.
Courtesy Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin
Son désir à lui, c’est « de venir déranger un peu les experts dans leur zone de confort et de connaissance. Quand un astrophysicien collabore avec un arachnologue, cela crée de passionnantes communautés invisibles ». Mais à quoi lui sert toute cette science ? À rêver d’un monde meilleur, tout simplement. Depuis ses débuts argentins, l’enfant du Tucumán, né entre Córdoba et Salta, rêve de voler. Il y croit dur comme fer, l’avenir de l’humanité est dans les airs, plutôt que sur terre. C’est pourquoi il s’efforce de construire toutes sortes de ballons gonflables, expériences pilotes destinées à donner naissance, un jour, à une navigation aérienne à zéro carbone. Pour ne pas se résoudre à l’anthropocène, il invente l’Aerocene et met magnifiquement en scène ces expériences, dans des salles qui sont comme des théâtres d’ombres, où le visiteur entre en apesanteur dans une ronde de bulles transparentes.
Croit-il mordicus à des cieux qui, demain, seraient truffés d’objets volants ne nécessitant aucune énergie fossile ? En tout cas, les plus grands scientifiques, du Centre national d’études spatiales (Cnes) au Massachusetts Institute of Technology (MIT), ne craignent pas de collaborer avec l’atelier de l’artiste. En mai dernier, la commission Transports de l’Union européenne a même convoqué Saraceno pour l’entendre parler de son idée d’imposer dans le ciel de nouveaux couloirs de navigation carbon-free. Il a également fait concevoir une application d’aide à la navigation, qui calcule en temps réel, en fonction des vents et courants, le meilleur moment pour qu’un ballon solaire aille d’un point A à un point B.
Lancement de l’Aerocene dans le désert de White Sands, au Nouveau-Mexique. Une performance pour l’exposition « Territory of the Imagination », du Rubin Center for the Visual Arts d’El Paso (Texas), 2015
Courtesy The Aerocene Foundation, Tomás Saraceno, Andersen’s Contemporary, Copenhague, Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Pinksummer Contemporary Art, Gênes, Esther Schipper, Berlin / Photo Studio Tomás Saraceno-Aerocene Foundation 4.0
« Dans les années 1970, plaide-t-il, la Nasa a bien imaginé un ballon qui, la nuit, se chargerait de la chaleur de la Terre, et se stabiliserait à 20 km dans les airs, une vraie chorégraphie entre Terre et Soleil. » Il s’en inspire aujourd’hui, car c’est « aux artistes de pousser les limites de ce que l’art peut être ». Nombre de ses installations sont donc des tentatives de nous convertir à un avenir d’« Homo Flottantus », comme il le suggère joliment. Saraceno a ainsi créé une fondation, et un site, destinés à mettre à disposition de quiconque des aérostats, qu’il compresse dans de petits sacs à dos et qui peuvent avoir différentes missions : « Une favela, en Argentine, s’en sert par exemple pour mesurer la pollution de l’air dans son quartier très touché par le problème. » Pour Saraceno, c’est sûr, le ciel n’est pas la limite.
Expérience cosmique au Palais de Tokyo
Succédant à Philippe Parreno, Tino Sehgal ou Camille Henrot, Tomás Saraceno investit tous les espaces du Palais de Tokyo avec une proposition détonante. Ce que le fameux plasticien argentin essaie de composer ici, c’est « une assemblée cosmique. Un espace où entrent en harmonie nos fréquences, les rythmes de la musique comme du soleil »… Où il sera question de mondes flottants et de musique pour araignée, de lendemains qui chantent et d’expériences inédites. Rebecca Lamarche-Vadel, commissaire de cette Carte blanche, la résume ainsi : « L’espace d’exposition devient une membrane dans laquelle se déroule une chorégraphie aléatoire et évolutive, où la multiplicité, la richesse et la complexité des agents qui constituent l’Univers, visibles et invisibles, humains et non-humains, perceptibles et imperceptibles pour notre espèce, se révèlent comme les innombrables voix du concert du vivant. »
Carte Blanche à Tomás Saraceno : ON AIR
Du 17 octobre 2018 au 6 janvier 2019
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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Comment piéger l’espace en y tendant une multitude de fils élastiques qui contraignent le corps du visiteur à mille contorsions ? C’est par ce genre d’installation immersive que l’artiste s’est fait connaître.