La façade de Darb 1718 au Caire, avant la démolition
© Darb 1718
C’est la sidération en Égypte : le 6 janvier, le centre d’art Darb 1718, situé au cœur du quartier des potiers du Vieux-Caire, a été intégralement détruit au bulldozer dans le cadre des travaux d’élargissement d’une voie rapide. Composée d’un bâtiment d’exposition, qui accueillait également des spectacles, et de deux ateliers de formation à la poterie et à l’artisanat, cette institution, bien connue des amateurs de culture cairotes depuis son ouverture il y a quinze ans, a été rasée « sans préavis, ni dédommagement », précisent, avec une « énorme colère » et une « profonde tristesse », les responsables du lieu dans un communiqué publié sur Facebook.
« Tout ce qui était à l’intérieur a été détruit », dont « des œuvres appartenant à 150 artistes étrangers qui valent des millions », a déploré, désemparé, l’artiste et activiste Moataz Nasreddine, fondateur du lieu, sur le plateau de l’émission « Kalma Akheera », animée par la présentatrice Lamiss Hadidi. « Comment peut-on présenter un candidat à l’UNESCO alors que nous détestons notre patrimoine ! », a réagi, choquée, cette dernière en faisant référence à la candidature de l’ancien ministre du Tourisme et des Antiquités Khaled El-Enany au poste de directeur général de l’UNESCO. « On déteste notre histoire et notre Vieux-Caire, on veut une ville qui ne soit que routes, asphalte, ponts ».
Démolition du Darb 1718 le 6 janvier 2024
© Darb 1718
La menace de la destruction du lieu planait depuis de nombreux mois. Dès juillet 2023, Moataz Nasreddine (qui participa au « soulèvement du pain » qui secoua l’Égypte en 1977) avait lancé une pétition qui avait récolté 16 000 soutiens, puis, en septembre, une manifestation pour protester contre le projet. Le fondateur de Darb 1718 assure avoir alors obtenu une promesse du maire de quartier d’entamer des « négociations » à ce sujet « après l’élection présidentielle ». Mais une fois reconduit à la tête du pays le 12 décembre dernier, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi n’a attendu qu’un mois pour lancer les bulldozers.
Il ne s’agit pas de la première destruction de lieux culturels et patrimoniaux cairotes depuis l’arrivée au pouvoir en Égypte de cet ancien militaire, qui a renversé en 2013 l’islamiste Mohamed Morsi : depuis 2020, des milliers de tombes de la Cité des morts, la plus ancienne nécropole du monde musulman inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, ont été détruites dans la capitale au nom de la « modernisation » et de la relance économique du pays.
Horrifiantes pour les amoureux de la liberté, des arts et du patrimoine, ces pratiques rappellent les destructions par la Chine des ateliers d’artistes du village de Suojia (dont celui du photographe Liu Bolin) en 2005, du Vieux-Pékin, rasé sans ménagement en prévision des JO de 2008, et de l’atelier de l’artiste dissident Ai Weiwei, réduit sans préavis à un tas de gravats en 2018.
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