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En 1905, le jeune Wilhelm Uhde vient de s’installer à Paris. Dans une boutique de literie du boulevard Rochechouart, il s’entiche d’un tableau signé d’un mystérieux « P » : la toile, qu’il achète pour dix francs, représente une femme nue aux cheveux jaunes faisant sa toilette (La chambre bleue, 1901). Son auteur n’est autre que le peintre espagnol Picasso (1881–1973), encore totalement inconnu ! Pour l’aider, Uhde le présente au marchand d’art allemand Kahnweiler : l’année suivante, la galerie Ambroise Vollard achète presque toutes ses toiles de la période rose. Uhde assiste alors, en 1907, à la naissance du cubisme en observant le maître apporter la touche finale aux Demoiselles d’Avignon dans son atelier du Bateau-Lavoir, à Montmartre.
Pablo Picasso, La chambre bleue, dit aussi Le Tub, 1901
Huile sur toile • 51 × 62,5 cm • Coll. Phillips Collection, Washington DC • © Succession Picasso 2017
La même année, Uhde vit un nouveau coup de foudre : au Salon des Indépendants, il achète cinq paysages rougeoyants peints par un certain Georges Braque (1882–1963), alors inspiré par le fauvisme, révélé deux ans plus tôt au Salon d’automne. Mais le jeune artiste évolue rapidement vers le cubisme avec ses maisons aux volumes géométriques peintes à l’Estaque et ses chamboulements de perspective hérités de Cézanne. Aux côtés de Picasso, il se met à décomposer les objets en une imbrication de formes pour en offrir plusieurs points de vue simultanés. En 1910, Uhde organise une exposition conjointe des deux peintres et achète à Braque une toile issue de sa nouvelle série, Les Usines du Rio-Tinto, où les bâtiments gris se muent en un éclatement de facettes pour un résultat quasi-abstrait.
Georges Braque, Les Usines De Rio Tinto à L’Estaque, 1910
Huile sur toile • 73 × 60 cm • Coll. LaM, Villeneuve d’Ascq • Photo M. Anssens / Ville de Nice / © Adagp, Paris, 2017.
Toujours en 1907, la mère du peintre Robert Delaunay emmène Uhde chez un artiste du nom d’Henri Rousseau (1844–1910). Le tableau qu’il est en train de peindre le laisse sans voix : dans un paysage vert d’eau éclairé par la lune se dessine la silhouette sombre d’une charmeuse de serpent. Aujourd’hui célébré pour ses jungles imaginaires et stylisées peuplées de singes et de félins, où les feuillages éclatants se mêlent aux couleurs gourmandes des fleurs exotiques, cet autodidacte est alors considéré par la critique comme un maladroit sans technique ! Uhde, lui, admire ses couleurs lumineuses, la précision de son trait, sa capacité intuitive à saisir « des états d’âme étranges ». Pas question de parler de « naïveté » : il s’agit bien d’une « stylisation consciente et voulue » ! Dès 1908, Uhde organise la première exposition personnelle du Douanier (surnommé ainsi car il travaille à l’octroi) dans un petit local parisien. Mais il ne vient aucun visiteur : Uhde a oublié de mentionner l’adresse sur les cartons d’invitation ! À la mort de l’artiste en 1910, Uhde publie la première monographie du peintre et ne cessera d’organiser des expositions pour se rattraper. Achetées quelques dizaines de francs, il accroche chez lui les toiles La Promenade dans la forêt (1886) – dont les feuillages rappellent la finesse des enluminures médiévales – et L’Enfant à la poupée (1892).
Henri Rousseau, La Promenade dans la forêt, Vers 1886
Huile sur toile • 70 × 60,5 cm • Coll. & © Kunsthaus Zürich
En 1913, fraîchement installé à Senlis, Uhde reste ébahi devant une nature morte exposée chez des bourgeois locaux. Surprise : l’auteur de ces pommes « modelées dans une belle pâte consistante » n’est autre que sa propre femme de ménage, une quinquagénaire du nom de Séraphine Louis (1864–1942) ! Cette fille de paysans, qui n’a jamais quitté Senlis, peint en secret dans sa petite chambre avec une « ardeur médiévale », mélangeant du Ripolin (peinture industrielle à usage domestique) à l’essence d’une petite lampe. Sur fond neutre, grappes de raisins, cassis, lilas, citrons, arbres chargés de fleurs et de fruits forment des compositions minutieuses et foisonnantes, comme nimbées d’une auréole sacrée. Forcé de fuir en 1914, l’Allemand renoue avec elle en 1927 et la soutient financièrement. Ses tableaux s’agrandissent et deviennent de plus en plus flamboyants… Mais Séraphine perd le contact avec le réel. Internée en 1931 dans un asile, elle s’éteindra en 1942, dans la misère et l’indifférence générale car on la croit déjà morte… En 2008, Yolande Moreau la ressuscitera dans le biopic césarisé de Martin Provost.
Séraphine Louis, Grappes de raisins, Vers 1930
Huile sur toile • 146 × 114 cm • Coll. Dina Vierny, Paris • Courtesy galerie Dina Vierny, Paris / Photo Jean-Louis Losi
En 1918, Uhde s’installe en Allemagne avec Helmut Kolle (1899–1931), rencontré au cours d’une permission. Devenu son amant et son mécène, il l’encourage à peindre, voyant chez lui une forme de mélancolie allemande. Matelots, boxeurs, jockeys : ne pouvant pratiquer de sport en raison de sa santé fragile, Kolle exprime sa fascination pour les corps masculins athlétiques, qu’il peint en grand format dans des tons gris-brun, dans un style inspiré de Picasso. Le couple se réinstalle à Paris en 1924 : grâce à Uhde, Kolle (à qui Cocteau, Hessel et Rothschild achètent des œuvres) devient le peintre allemand le plus exposé dans les galeries parisiennes de l’entre-deux-guerres. Mais à l’âge de 32 ans, sa maladie l’emporte…
Helmut Kolle, Le Grand Boxeur, Vers 1929
Huile sur toile • 159,2 × 102,5 × 7 cm • Coll. Musée de l’hôtel Sandelin, Saint-Omer • © L. Rangognio, musées de Saint-Omer
Dans les années vingt, Uhde s’intéresse à un nouveau groupe d’artistes autodidactes dont il apprécie la fraîcheur. Il sort ainsi de l’anonymat un employé des Postes, Louis Vivin (1861–1936), qui peint des vues des quais de Seine ou des Buttes-Chaumont inspirées de cartes postales où personnages, bateaux-mouches et automobiles se muent en jouets d’enfants. Parmi eux, figure aussi un pépiniériste, André Bauchant (1873–1958), dont les paysages rappellent ceux de Rousseau. Un terrassier, lutteur de cirque et ouvrier du métro parisien, Camille Bombois (1883–1970), auteur de scènes et paysages animés de petits personnages, mais aussi de nus stylisés. Ou encore le discret René Rimbert (1896–1991), encouragé par Picasso, et ses vues urbaines soignées, lui aussi employé des Postes. Voyant chez eux un « génie du cœur et de l’intuition » non pollué par l’apprentissage, Uhde les réunit tous en 1928 dans une exposition intitulée Peintres du Cœur Sacré. « Avec des œuvres ultra-détaillées, en soignant chaque petite brique ou feuille d’arbre, avec des anomalies de perspective ou des jeux de symétrie, chacun d’eux tente d’aller au-delà du réel en l’intensifiant, jusqu’à atteindre une sorte de sur-réel », commente Jeanne-Bathilde Lacourt, commissaire de l’exposition au LaM. En 1932, Uhde les réunit de nouveau, avec Séraphine, dans une exposition qu’il intitule Les Primitifs modernes, expression dont il est l’inventeur.
Louis Vivin, Le Sacré cœur de Montmartre, Vers 1930
Huile sur toile • 46 × 38 cm • Coll. Pierre Guénégan • Photo Jean-Louis Losi
De Picasso à Séraphine, Wilhelm Uhde et les primitifs modernes
Du 29 septembre 2017 au 7 janvier 2018
LaM • 1, allée du Musée • 59650 Villeneuve-d'Ascq
www.musee-lam.fr
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