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Récit

« Womanhouse », coup de force féministe des années 1970

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Publié le , mis à jour le
En 1972 a lieu à Los Angeles une exposition manifeste, « Womanhouse ». Rassemblant 25 jeunes femmes artistes autour de l’espace domestique, c’est un regard en creux sur la domination masculine. Plus de 40 ans après, la Monnaie de Paris remet le couvert avec « Women House » en explorant la thématique de la « femme-maison ». Retour sur l’histoire d’une exposition qui fit date dans la perception de l’art au féminin.
Fresno Feminist Art Program, Cal State, Fresno, Couverture du catalogue Womanhouse avec Judy Chicago et Miriam Schapiro
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Fresno Feminist Art Program, Cal State, Fresno, Couverture du catalogue Womanhouse avec Judy Chicago et Miriam Schapiro, 1972

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Photo courtesy Though the Flower Archives, Penn State University Archives

Un portrait les montre assises sur les dernières marches de l’escalier, bordé d’une haie de lauriers. Judy Chicago et Miriam Schapiro posent là, côte à côte, complices, souriantes, soulagées, comme on l’est quand on a fini un projet qui vous tient à cœur. Derrière elles, est inscrit sur la façade de la bâtisse sise au 533 North Mariposa Avenue, dans le quartier de Hollywood, à Los Angeles, le nom du projet que les deux artistes ont mis sur pied : « Womanhouse », une exposition manifeste qui s’est tenue entre le 30 janvier et le 28 février 1972. Un mois, à peine… Mais c’était bien suffisant pour que cette exposition accède au panthéon des expositions décisives. Car « Womanhouse » fut de ces projets pionniers qui réinventent l’histoire de l’art et rompent avec une tradition, un train-train et, pour tout dire, avec un monde ancien, celui où les femmes n’avaient que peu droit de cité dans l’art.

« Womanhouse », son titre l’indique assez, est un geste féministe, le premier de cette envergure, le premier qui fait entrer la cause des femmes dans l’art de manière aussi radicale, brute et lourde de conséquences. Que reste-t-il de cette exposition qui réunit vingt-cinq jeunes femmes artistes ? Une documentation abondante, notamment un film, réalisé par Johanna Demetrakas et projeté au tout début de l’exposition à la Monnaie de Paris, comme un tribut à cette initiative fondatrice de l’émancipation des femmes dans l’art. Puis des archives, largement disponibles en ligne (sur le site dédié à l’exposition : www.womanhouse.net), qui retrace l’événement, sa genèse et ses formes. La maison, elle, a été détruite, ainsi que la plupart des œuvres, pas aisément transportables puisqu’elles furent réalisées sur place, pour chacune des pièces de la bâtisse, de la salle de bains au dressing, de la salle à manger aux chambres. À coup sûr, la brièveté de l’exposition, voire son urgence contribuèrent à sa remarquable réussite. Les artistes ne pouvaient pas se permettre de se rater, ni de tergiverser. Il fallait faire vite et bien. Frapper fort et juste.

Shawnee Wollenman, Three Women Performance
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Shawnee Wollenman, Three Women Performance, 1972

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Exposition « Womanhouse »

Photo courtesy Though the Flower Archives, Penn State Univeristy Archives

L’initiative de cette entreprise sans précédents ne revient pas exactement à Judy Chicago ni à Miriam Schapiro. Les deux artistes étaient pourtant actives dans l’art. Judy Chicago notamment livra au milieu des années 1960 des peintures abstraites sur Plexiglas, déroulant des motifs sphériques à la palette vibratile qui, à ses yeux, créaient une sensation « multi-orgasmique » tandis que, dans ses performances, elle recourait à des feux d’artifice, manière d’éclabousser virilement les clichés d’un art féminin limité à des matières et des techniques douces. Enfin, elle a déjà changé de nom, abandonnant celui de son père et celui de son mari (décédé). Née (en 1939) Judith Sylvia Cohen, elle est devenue Judy Chicago. C’est son galeriste de Los Angeles qui la surnommait ainsi, en raison de son léger accent de l’Illinois et de sa forte personnalité. Elle s’en est amusée et en fit son patronyme, célébrant ce changement en s’affichant, sur le carton d’invitation d’une de ses expositions, en boxeur portant un tee-shirt floqué de son nouveau patronyme. Elle était fin prête pour, au début de l’automne 1971, accepter le projet que Paula Harper, une historienne de l’art enseignant dans le cadre du programme d’art féministe du California Institute of the Arts (CalArts), lui soumit. À elle donc et à Miriam Schapiro.

Les deux artistes avaient déjà mis au programme un cours dédié exclusivement aux femmes, au Fresno State College, consistant en des groupes de lecture et de discussion autour des expériences personnelles des participantes. Les sessions se déroulaient à l’extérieur de l’université, dans un local loué par les étudiantes. Il s’agissait « de parler, explique Judy Chicago, des problèmes que les étudiantes rencontraient en tant que femmes, avant même de commencer quelque travail que ce soit. On s’est demandé si ces mêmes problèmes pouvaient être traités en mettant en œuvre un projet d’exposition ». C’est de cette volonté de mettre en œuvre et en espace le féminisme que naquit « Womanhouse ». Plus exactement, précise Judy Chicago, « les étudiantes en art approchent souvent la production de l’art avec une structure personnelle conditionnée par un manque de familiarité avec les outils et les processus de fabrication ; une incapacité à s’envisager elles-mêmes comme des travailleuses ; et un manque d’assurance et d’ambition ».

Sandra Orgel, Linen Closet
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Sandra Orgel, Linen Closet, 1972

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Exposition « Womanhouse »

Photo courtesy Though the Flower Archives, Penn State University Archives

« Une maison qui serait exclusivement dédiée aux femmes. »

La visée de « Womanhouse », conçue comme une exposition éducative, était ainsi de pallier ces failles, « d’aider les femmes à affermir leur désir de devenir artiste et à construire leurs œuvres à partir de ce qu’elles vivent en tant que femmes. Le but était, résume Judy Chicago, de développer un nouveau concept artistique, une nouvelle espèce d’artistes et une nouvelle communauté reposant sur les vies, les sensations et les besoins des femmes ». Ce fut fait dans des conditions rocambolesques, car trouver les lieux pour laisser s’exprimer cette bande de filles ne fut pas une mince affaire. Les participantes inscrites au programme se répartirent en équipes de trois pour dénicher « la maison idéale, celle, dit Judy Chicago, de leurs rêves et de leurs fantasmes. Une maison qui serait exclusivement dédiée aux femmes ».

Camille Grey, Lipstick Bathroom
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Camille Grey, Lipstick Bathroom, 1972

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Exposition « Womanhouse »

Photo courtesey Though the Flower, Penn State University Archives

Une équipe repéra une bâtisse hollywoodienne en déshérence. Il fallut alors se rendre au cadastre pour connaître l’identité de sa propriétaire, une certaine Amanda Psalter, qui, après avoir reçu une lettre lui détaillant les ambitions de cette escouade, accepta de bon gré. Dès le 8 novembre 1971, les artistes débarquèrent dans les lieux équipées de balais, de seaux, de pinceaux, de papiers peints. Elles remplacèrent les fenêtres, sablèrent les planchers, construisirent des meubles et remirent l’électricité. Du travail de maçon, de menuisier et de plombier qui faisait partie du programme : il s’agissait de convaincre (ce qui n’était pas simple à l’époque) que les femmes pouvaient faire aussi bien que les hommes.

La première pierre

Il fut temps ensuite de monter l’exposition. Qu’y découvraient les visiteurs médusés, amusés, révulsés, choqués ou au contraire enthousiastes et emballés, conscients que se jouait là une page de l’histoire des relations entre les hommes et les femmes, au sein d’un espace domestique, lieu qui verrouillait depuis des siècles la répartition des rôles et des tâches, l’expression du désir et des envies ? Ici, le mannequin d’une femme sort d’un placard et enjambe les piles de linge sagement plié, tandis que dans la salle à manger, la table est richement dressée, les plats servis et les mets abondants. Pourtant, tout est faux et froid, fait de plastique et de plâtre, figeant le cérémonial du repas du dimanche préparé par la maîtresse de maison en un rite de l’ancien temps. De même, des performances mettent en scène la tristesse et la mélancolie des femmes assignées au foyer ; d’autres font au contraire jaillir leur colère trop longtemps contenue.

Judy Chicago, Menstruation Bathroom
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Judy Chicago, Menstruation Bathroom, 1971

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Exposition « Womanhouse »

© Judy Chicago/Photo courtesy Though the Flower Archives, Penn State University Archives

Judy Chicago, elle, livre dans la salle de bains une installation intitulée Menstruation Bathroom, qui exhibe ce que l’on a appris aux femmes à cacher : les traces des règles. Changer l’ordre et l’état des choses, retourner l’intérieur (la tyrannie du foyer, la soumission des femmes à un ordre culturel) était le but poursuivi par « Womanhouse ». Mais l’exposition n’a jamais été pensée comme une fin en soi, plutôt comme une première pierre jetée dans la maison. Judy Chicago se lança ainsi quelque temps plus tard dans la réalisation de son œuvre majeure, The Dinner Party, une installation célébrant, sous la forme d’une table dressée, une trentaine de figures féminines historiques et mythologiques, visible aujourd’hui en majesté au Brooklyn Museum, à New York.

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Women House. "La maison selon elles"

Du 20 octobre 2017 au 28 janvier 2018

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