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À gauche, “Pinky” de Jennie Baptiste en 2001 (styliste Chinyere Eze, maquillage l’artiste Brenda Cuffy. À droite, le modèle SS 23 de Zakia Sewell pour Nicholas Daley
Photo Piczo
L’exposition, courte mais dense, nous emmène à la découverte de designers qui, s’ils ont marqué l’industrie de la mode, restent néanmoins méconnus du grand public. Ainsi apprend-on qu’un certain Bruce Oldfield habille têtes couronnées et stars hollywoodiennes depuis les années 1980. Ou qu’un autre créateur noir, Charlie Allen, revisita en 2009 le design du maillot de l’iconique équipe de foot anglaise. Il est présenté ici non loin d’une robe rouge en crêpe de soie rebrodé de perles, que Oldfield dessina en 1986 pour une visite officielle de Lady Diana en Arabie saoudite.
Saviez-vous que c’est à lui que la reine Camilla a récemment confié la réalisation de la robe de son couronnement ? Quant au designer Ozwald Boateng, autre maître de Savile Row – la célèbre rue des tailleurs à Londres –, il fut le premier designer noir à s’imposer dans une grande maison française en devenant directeur de la création de Givenchy Homme en 2003. Prouvant ainsi que la renommée de ces stylistes dépasse les frontières du très select establishment anglais, et même du pays !
Robe portée par la princesse Diana en 1987 par Bruce Oldfield. Vue de l’exposition “The Morgan Stanley Exhibition. The Missing Thread”, 2023
Photo David Parry
Ce « plafond de couleur », auquel se heurte la diaspora depuis son arrivée sur le sol britannique, explique le faible retentissement historique de la création noire dans les hautes sphères du Royaume-Uni.
Mais alors pourquoi une telle confidentialité persiste-t-elle autour du travail de ces personnalités, au Royaume-Uni et au-delà ? L’exposition tente de répondre à cette question en nous donnant d’abord des éléments de contexte dans un pays marqué, à la fin du XXe siècle, par un racisme prégnant. Des clichés du photographe Pogus Caesar, artiste et activiste anglais d’origine caribéenne, documentent par exemple les émeutes violentes qui avaient éclaté entre la police et la population d’origine noire et asiatique dans le quartier de Handsworth, à Birmingham, en 1985. Ce « plafond de couleur », auquel se heurte la diaspora depuis son arrivée sur le sol britannique, explique le faible retentissement historique de la création noire dans les hautes sphères du Royaume-Uni. Mais il n’a pas empêché leur influence de se répandre autrement. C’est cette porosité que « The Missing Thread » entend démontrer.
Les codes d’une mode « noire » se sont d’abord affirmés dans la rue et dans le monde de la nuit pour s’infiltrer progressivement dans la culture populaire, influencés par d’autres formes de création comme la musique ou la danse. Elles sont d’ailleurs omniprésentes dans l’inventive scénographie de « The Missing Thread ». Plusieurs montagnes d’enceintes structurent le parcours de l’exposition, tandis qu’une vidéo et une série d’images des photographes anglo-caribéens Jennie Baptiste, Eileen Perrier ou Ajamu, nous plongent dans l’effervescence des soirées rave de la communauté noire des années 1990, incarnant le style vibrant de leurs protagonistes.
Vue de « l’Afro Hair And Beauty Show » d’Eileen Perrier. Vue de l’exposition « The Morgan Stanley Exhibition. The Missing Thread », 2023
Photo David Parry
La confluence de ces différents modes d’expression s’illustre aussi dans l’installation d’un designer en vogue et ancien élève de la prestigieuse Saint Martins School, Nicholas Daley : ce dernier a créé une sorte de petit salon de musique au sol couvert de tapis, poufs et coussins colorés de sa confection, reflétant sa culture jamaïcaine et écossaise. Le visiteur est invité à y écouter une playlist éclectique, de Debussy à Bill Withers, elle aussi emblématique de cette mixité des origines. D’autres jeunes créateurs ont été invités à proposer des œuvres originales dans le cadre de l’exposition, afin d’inscrire dans le temps l’influence capitale du fil oublié de la création noire.
Un costume lamé pensé pour le chanteur Bono, ou encore une collaboration avec l’artiste Chris Ofili…
L’exposition se termine par une rétrospective inédite du travail de Joe Casely-Hayford, autre diplômé de Central Saint Martins et grand nom du quartier de Savile Row, disparu en 2019. Ce pionnier de la mode masculine anglaise a su faire entrer des éléments punk dans la création du traditionnel costume anglais, et a habillé des personnalités variées, de Michael Jackson à l’ancien Premier ministre Gordon Brown ! Si sa carrière de plus de quarante ans est connue du monde de la mode, elle est passée plus inaperçue aux yeux du grand public ; Andrew Ibi, Harris Elliott et Jason Jules, curateurs de l’exposition, ont tenu à rectifier le tir, en mettant notamment en avant ses créations pour les femmes.
Pièces des archives de Joe Casely Hayford, “Obe”. Vue de l’exposition “The Morgan Stanley Exhibition. The Missing Thread”, 2023
Photo David Parry
On découvre ainsi une trentaine de silhouettes de ses collections féminines, un costume lamé pensé pour le chanteur Bono, ou encore une collaboration avec l’artiste Chris Ofili – tous emblématiques d’un corps de travail riche et diversifié. En affichant la pluralité de la culture noire, « The Missing Thread » nous emmène au-delà des clichés qui lui sont souvent associés. Le fil manquant ne l’est plus ; l’exposition nous encourage à le tirer toujours plus, en approfondissant notre connaissance de l’histoire et en découvrant les créateurs de demain.
The Missing thread
Du 21 septembre 2023 au 7 janvier 2024
Somerset House • Strand • WC2R 1LA
www.somersethouse.org.uk
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