Article réservé aux abonnés

SPECTACLE VIVANT

À quoi ressemble Atys, l’opéra baroque d’Angelin Preljocaj, Jeanne Vicérial et Prune Nourry ?

Par

Publié le , mis à jour le
Tragédie lyrique de Jean-Baptiste Lully inspirée des Métamorphoses d’Ovide, Atys était l’une des œuvres préférées du Roi Soleil. Elle est à l’affiche du Grand Théâtre de Genève, dans une mise en scène d’Angelin Preljocaj. Pour sa première à l’opéra, le chorégraphe s’est entouré de Prune Nourry pour les décors et de Jeanne Vicérial pour les costumes. Nous nous sommes glissés dans les coulisses de cette création avant qu’elle n’enchante, à partir du 19 mars, la scène de l’Opéra royal de Versailles.
Représentation d’<em>Atys</em> au Grand Théâtre de Genève
voir toutes les images

Représentation d’Atys au Grand Théâtre de Genève

i

© Gregory Batardon

Dans la salle Balanchine du Grand Théâtre de Genève, à quelques heures de la générale d’Atys, c’est l’heure des derniers ajustements. Des danseurs vêtus d’amples survêtements répètent face à un grand miroir un enchaînement de mouvements du 1er acte, sous le regard concentré de la maîtresse de ballet qui distille ses ultimes consignes et conseils tantôt en anglais, tantôt en français. Pendant que certains dansent, d’autres patientent, les yeux rivés sur leur téléphone ou sur le planning des répétitions affiché près d’un piano à queue. D’autres encore discutent gaiement. À 19h30, tout ce petit monde entrera en scène sur les airs baroques de Jean-Baptiste Lully.

Le premier opéra au final tragique

La petite histoire raconte que Louis XIV était si épris de cet opéra qu’il en fredonnait volontiers quelques uns de ses airs les plus fameux. Créé par Lully en 1676 et tiré des Métamorphoses d’Ovide, il s’agit du premier opéra à se terminer de façon tragique. Atys, prêtre de la déesse Cybèle, aime en secret la belle Sangaride, qui doit épouser Célénus, roi de Phrygie. Cet amour réciproque est contrarié par Cybèle, qui elle aussi s’éprend d’Atys. Furieusement jalouse de Sangaride elle utilise ses pouvoirs pour qu’Atys, dans un accès de folie, tue sa bien-aimée qu’il avait prise pour un monstre. Lorsqu’il reprend ses esprits, l’amoureux inconsolable se suicide. Cybèle, alors pleine de remords, transforme Atys en pin et exhorte le peuple à le vénérer…

Représentation d’<em>Atys</em> au Grand Théâtre de Genève
voir toutes les images

Représentation d’Atys au Grand Théâtre de Genève

i

© Gregory Batardon

« C’est ma première surprise-party », plaisante Angelin Preljocaj qui, à la demande d’Aviel Cahn, directeur de l’institution genevoise, a mis en mouvement la tragédie lyrique de Lully. Une grande première, donc, pour le chorégraphe français. En coulisses, il nous confie se sentir comme avant chaque générale : « Je ne fais pas de hiérarchie. Que je fasse une petite chose avec cinq femmes détenues des Baumettes ou que je fasse Le Lac des cygnes, chaque fois, j’y mets le même investissement. » Adepte des collaborations transdisciplinaires, le chorégraphe aime à se « nourrir à l’extérieur ». Ainsi a-t-il confié la réalisation des décors à la plasticienne Prune Nourry et les costumes à Jeanne Vicérial, sculptrice textile et chercheuse au sein de sa « clinique vestimentaire ».

Portrait de Prune Nourry, Jeanne Vicérial et Angelin Preljocaj
voir toutes les images

Portrait de Prune Nourry, Jeanne Vicérial et Angelin Preljocaj

i

© Gregory Batardon

Sur scène, les corps se muent en organes en mouvement, comme animés par des puissances occultes.

« On a cherché un langage commun », explique Prune Nourry, qui signe ici sa première scénographie. « Rituel », « métamorphose », « hybridation », le trio s’est lancé dans une réflexion autour de mots-clés qui trouvaient une résonnance chez chacun. « On a pensé aussi à « corde » (mot interdit au théâtre !), un matériau que l’on retrouve à l’échelle micro dans les créations de Jeanne, puisqu’elle travaille le fil »… Que Prune Nourry a transposé en taille XXL, sous la forme de racines tentaculaires qui envahissent l’espace scénique, ou encore celle d’un arbre anthropomorphe géant – la métamorphose d’Atys. Pour ces décors, un an de travail – parfois contrarié par la pénurie de matières premières –, de maquettes et de moulages aura été nécessaire à la plasticienne, qui a pu s’appuyer sur le savoir-faire de son assistant et des artisans des ateliers du Grand Théâtre.

Pour les costumes, Jeanne Vicérial (qui a réalisé en amont quelque 300 dessins !) a elle aussi travaillé en lien étroit avec les équipes du théâtre. Habituée à la solitude de son atelier, dans lequel elle crée ses sculptures textiles inspirées de l’anatomie du corps humain, réalisées à partir d’une seule et même bobine de fil (et donc sans chute), a apprécié revenir à la coupe et au tissu. « J’ai travaillé le coupé-cousu de façon à revisiter le plissé. Le plissé mythologique, mais aussi le plissé de Mariano Fortuny », explique-t-elle tout juste après avoir raccroché avec la costumière et complice Marion Moinet, avec qui elle a aussi collaboré sur ses précédents projets scéniques. Sur scène, les corps se muent en organes en mouvement, comme animés par des puissances occultes.

Représentation d’<em>Atys</em> au Grand Théâtre de Genève
voir toutes les images

Représentation d’Atys au Grand Théâtre de Genève

i

© Gregory Batardon

À dix-neuf heures, le soleil printanier qui a inondé Genève toute la journée a fait place à la nuit froide. Glacés par la bise, les spectateurs se glissent dans le hall grandiose du théâtre, tout en marbre et en stucs, qui a résisté à un terrible incendie en 1951. Dans la salle, les ouvreurs s’activent, les musiciens chauffent leurs instruments… Tout à coup surgit des coulisses, sous les applaudissements, le chef d’orchestre Leonardo Garcia Alarcon. Spécialisé dans la musique baroque, il avait dirigé les Indes Galantes dans la mise en scène de Clément Cogitore, qui en associant Rameau et krump avait décoiffé l’opéra de Paris en 2019. Les lumières doucement s’éteignent, le spectacle va pouvoir commencer.

Dans cet heureux mariage de la tragédie lyrique et du ballet, tout est mouvement, tout est danse. Pendant trois heures trente, le corps de ballet, les chanteurs lyriques (qui dansent aussi !) et le chœur se donneront la réplique dans une mise en scène à la fois ténébreuse et somptueuse qui puise dans le Nō, théâtre médiéval japonais… La scène, d’abord bouchée par un épais mur en ruine, se laisse peu à peu envahir de racines inquiétantes, à mesure qu’impitoyablement s’approche le drame. La colère de Cybèle gronde et les éclairs bientôt transpercent la scène. Jusqu’au final magique qui voit s’élever, immense, une créature mi-arbre mi-mandragore. Et la dépouille du triste héros de s’élever dans les airs, dans un ultime élan tragique, furieusement baroque : « Atys, au printemps de son âge, périt comme une fleur. »

Arrow

Atys

Mise en scène d’Angelin Preljocaj avec les décors de Prune Nourry et les costumes de Jeanne Vicérial

Du 27 février au 10 mars au Grand Théâtre de Genève

Du 19 au 23 mars à l’Opéra royal de Versailles

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi