Article réservé aux abonnés

IDÉES

Le fantasme masculin d’une création (d’images) plus décisive que la procréation (d’enfants) au cœur d’un essai stimulant

Par

Publié le , mis à jour le
Dans un stimulant essai, Éric Michaud s’appuie sur la figure biblique de Jacob pour retracer la genèse d’un fantasme masculin : dominer le monde en s’arrogeant le pouvoir d’en produire les images.
Gerrit Claesz Bleker, La Réunion de Jacob et Ésaü
voir toutes les images

Gerrit Claesz Bleker, La Réunion de Jacob et Ésaü

i

Coll. Shipley Art Gallery, Gateshead / North East Museums / Bridgeman Images • © Shipley Art Gallery, Gateshead / North East Museums / Bridgeman Images

Le Jacob de l’Ancien Testament est décidément un rusé. Voyez sa façon, encore dans le ventre de sa mère Rébecca, de « supplanter » (c’est le sens de son nom) son frère jumeau Ésaü, puis plus tard de récupérer à son bénéfice, en se déguisant en son frère, la bénédiction que lui destinait son père Isaac, le patriarche.

Une autre de ses ruses consista à placer des branches tachetées sous le regard des brebis pendant leur accouplement afin qu’elles enfantent des agneaux eux aussi tachetés, qu’il gardera pour lui quand son oncle Laban se contentera de quelques moutons monochromes. Le texte religieux l’énonce donc clairement : il y a un pouvoir direct des images vues sur l’engendrement de l’espèce et la forme de l’enfant.

Autrement dit, l’art, cette technique de composition (de formes, d’images), précède et détermine le destin du groupe, la transformation de l’espèce – si, comme tous en conviennent, cette histoire de génération ovine est une allégorie de la reproduction humaine.

Entre la procréation et la création, une rivalité originelle

Avec pour genèse biblique une telle histoire, l’art est voué à rester une affaire d’hommes.

Le subterfuge de Jacob procède aussi d’une hiérarchie des sexes selon laquelle l’homme crée les formes, les images, alors que la femme se contente de transmettre la vie : cette rivalité originelle entre la procréation par les corps et la création par l’art sera toujours entendue au bénéfice exclusif de la seconde – de même que la nature doit être soumise à la culture, dans la logique de l’humanisme occidental, et que la technique doit l’emporter sur l’émotion, dans les termes du rationalisme moderne. Avec pour genèse biblique une telle histoire, l’art est voué à rester une affaire d’hommes. C’est ce que revendiqueront, selon des modalités variées de mépris de la femme, le fondateur du futurisme Filippo Tommaso Marinetti, le Nietzsche du « surhumain » (Übermensch) et même le Darwin de l’Origine des espèces.

De cette étrange parabole biblique et des ramifications qu’elle tisse jusqu’au cœur de la culture moderne, Éric Michaud tire sa propre Ruse de Jacob, un essai subtil et fouillé qui revient sur ce fond patriarcal immémorial de notre double histoire, celle de notre rapport à l’art et celle de notre rapport à Dieu. Ce livre vient clore une trilogie forte, commencée par Un art de l’éternité, réflexion sur le fantasme de pureté et la haine de l’art dit « dégénéré » chez les nazis, et continuée avec les Invasions barbares, sur l’épineuse question de la ressemblance entre un art et un peuple.

La toute-puissance de l’image

Qu’elle soit, dans le premier livre, la pierre de touche d’une utopie raciale totalitaire ou, dans le second, la forme historique prise par une identité collective, l’image produite par l’art est ainsi toute-puissante : elle féconde la femme et modèle son fœtus, supplantant le rôle procréateur de l’utérus ; elle façonne et inspire les groupes, qu’ils soient troupeaux ou peuples ; elle fait dévier la simple génération biologique, voulue par Dieu, en invention de monde, création de forme – toujours elle va plus loin que ce dont elle n’était censée être que le reflet, l’effigie, le souvenir.

Il faut savoir gré à ce triptyque de poser une question cruciale, celle de la croyance dans le pouvoir de l’image – en la débarrassant pour une fois de ses enjeux plus contemporains (des réseaux sociaux aux photos glamour) –, et de nous avoir fait parcourir pour ce faire des terrains aussi contrastés et majeurs que celui du fascisme comme vision du monde, de l’identité collective comme forme et, pour finir, de ce fantasme masculin d’une création (d’images) plus décisive que la procréation (d’enfants).

Mais cette puissance suprême des images, Michaud ne fait pas qu’en retracer la généalogie, de l’Ancien Testament au futurisme : il l’épouse, y adhère, en fait le principe même d’une approche qui, pour attribuer pareille force à l’art indépendamment de ses conditions techniques et historiques, en tire aussi, entre les lignes, une mystique de l’art.

Ces puissances d’effectuation de l’art, capable d’engendrer les peuples, le monde, leurs croyances et leurs utopies, on ne peut s’empêcher de trouver, ici ou là, que l’auteur les surévalue, comme pour « supplanter » à son tour les réalismes, les rationalismes et les historicismes qui n’ont de cesse de limiter pareils pouvoirs – ruse ultime : les exagérer, ces pouvoirs, au moment où on proposait de les épingler, de les décortiquer.

Arrow

La Ruse de Jacob. L’élevage des humains et le modèle de l’art

Par Éric Michaud

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi