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Une analyse aussi sérieuse que sulfureuse de l’érotisme en histoire de l’art, un ouvrage d’un égyptologue, un essai sur les corps flétris en peinture et sculpture : il y en a pour tous les goûts dans cette sélection de lectures arty à dévorer sans modération !
Marwan Rashed à la poursuite du saint Jérôme de Rembrandt, le règne de la cité disparue d’Akhenaton et Néfertiti ravivé par Robert Vergnieux, un hommage bien documenté à Claude Garache, signé Nicolas Dufourcq… La rentrée tombe à pic : rien de tel qu’un bon livre pour se remettre dans le bain !
Martin van Meytens, Nonne en prière [recto et verso], 1731
Coll. et CC0 Nationalmuseum, Stockholm / Photo Ana Danielsson
Côté pile, une jeune nonne souriante, agenouillée sur un prie-Dieu, les mains jointes, peinte avec douceur par Martin van Meytens en 1731 ; une scène tout ce qu’il y a de plus classique, bien que perturbée par le fragment du visage masculin à l’air goguenard, surgissant en haut à droite du tableau. Côté face – face cachée, devrait-on dire –, au verso de la toile, c’est une tout autre image qui se dévoile. Le peintre, taquin lubrique, a représenté la même nonne en prière, mais vue de dos cette fois, le jupon relevé, offrant son sacrément beau postérieur en pâture au spectateur-voyeur.
Cette scène érotique diablement blasphématoire compte parmi les nombreuses indiscrétions révélées dans cet essai sérieux et sulfureux de l’historienne de l’art Nadeije Laneyrie-Dagen. Partie, en marge du récit officiel, à la recherche de ces œuvres volontairement cachées et réservées à une poignée d’initiés, l’autrice démarre son parcours dans la grotte de Lascaux et conclut avec l’immanquable Origine du monde de Gustave Courbet, dissimulé derrière un rideau par ses différents propriétaires parmi lesquels l’artiste André Masson et son beau-frère le psychanalyste Lacan, avant d’être révélé au musée d’Orsay.
Nadeije Laneyrie-Dagen, Cacher / montrer Une histoire des œuvres invisibles en Occident
© éd. Gallimard
L’autrice déroule l’histoire savoureuse de la dissimulation en Occident, de ses procédés ingénieux et du désir qu’elle suscite, où l’on croise les versions nues d’icônes telles la Joconde de Léonard de Vinci (peinte par son atelier), la Fornarina de Raphaël (dont l’attribution fait toujours débat) et la Maja nue de Goya, les saynètes libertines de Watteau, Boucher et Fragonard, et d’autres œuvres moins connues comme cette Allégorie de la chasteté signée Lorenzo Lotto, dite encore le Rêve de la jeune fille, sur laquelle un putto, depuis le ciel, déverse des fleurs blanches, sous l’œil amusé d’un satyre féminin caché derrière un arbre. D. B.
Cacher / montrer. Une histoire des œuvres invisibles en Occident
Par Nadeije Laneyrie-Dagen
Kaouther Adimi, La Joie ennemie
© éd. Stock
« Il m’a fallu cette deuxième nuit [après une tentative avortée au musée Picasso], à l’Institut du monde arabe, cette fois directement sous les toiles de Baya, pour avoir le courage d’aller creuser de nouveau, fouiller, excaver les histoires, me confronter aux archives, aux récits, aux silences. Et aux doutes, surtout. » Là-bas, l’écrivaine Kaouther Adimi s’immerge dans l’univers envoûtant de Baya, peintre algérienne prodige admirée par Matisse et Picasso. Mais dans le silence du musée, un autre récit affleure, celui, plus intime, de l’autrice elle-même. Des œuvres et souvenirs de l’artiste, émergent les siens : une enfance brisée par la violence de la décennie noire et celle d’un retour en Algérie en 1994, à contre-courant de tous les exils. Un texte vibrant où Kaouther Adimi entrelace mémoire intime et destin artistique pour interroger les angles morts de l’histoire. S.d.B
Robert Vergnieux, Amarna. La cité solaire d’Akhénaton et Néfertiti
© éd. CNRS
Le règne du pharaon Akhenaton (qui s’étendit de 1355/53 à 1338/37 avant notre ère) fut révolutionnaire à plus d’un titre, à commencer par l’avènement d’une nouvelle religion, centrée sur le soleil. Pour honorer l’astre visible dans le ciel d’Égypte (nommé « Aton »), Akhenaton et son épouse Néfertiti quittent Louxor pour fonder une capitale plus au nord, sur les rives du Nil. Entièrement tournée vers le soleil, la ville, baptisée Akhenaton (« L’horizon d’Aton »), voit le jour sur le site actuel d’Amarna, érigée par des artisans aux techniques innovantes et des architectes redoublant de créativité. À partir des fouilles récentes et de reconstitutions 3D, l’égyptologue Robert Vergnieux fait revivre cette capitale éphémère, abandonnée dès la mort du souverain et détruite par ses successeurs. P. M.
Marwan Rashed, L’Enquête Rembrandt
© éd. Les Belles
Dans sa jeunesse, Rembrandt (1606–1669) a peint un saint Jérôme ermite, lequel marqua durablement l’art des écoles du Nord avant que la toile ne disparaisse entre Dresde et Weimar au XVIIIe siècle. L’historien et philosophe Marwan Rashed est parti à la recherche des infimes traces laissées par ce tableau, a fouillé, comparé, pour comprendre la fascination de l’artiste pour cette figure de saint. L’auteur se livre tout autant à une analyse de l’œuvre de Rembrandt qu’à celle de la figure de saint Jérôme, sujet complexe entre religion et philosophie. L’ouvrage éclaire ainsi sous une lumière nouvelle les subtilités d’un artiste majeur – on comprend pourquoi à travers ces lignes – de l’âge d’or hollandais. P. M.
Bao Vuong, The Crossing 272 Hang Ma, 2024
© Bao Vuong / Courtesy A22Z gallery, Paris
Longue suture rouge sur la glace immaculée, Stitching My Landscape (2017) est à la fois une œuvre de land art et une performance. Maureen Gruben, artiste inuvialuk [inuit de l’Ouest canadien], a relié entre eux 111 trous percés dans la banquise avec des draps écarlates, créant une longue cicatrice sur la peau du monde. Quelques années plus tard, elle réutilisera les mêmes draps pour former une croix rouge sur la neige, Nuna (« Terre », 2023), dans sa région d’origine, près de Tuktoyaktuk.
La Canadienne est l’une des quelque 90 artistes dont le travail, engagé pour la défense des mers et des océans, est présenté dans The Ocean Manifesto, beau livre piloté par l’historienne de l’art et commissaire d’exposition Caroline Ha Thuc. 90 artistes issus de nombreux pays, tous élégamment situés dans le monde grâce à une projection de Spilhaus (une carte centrée sur l’Antarctique).
Caroline Ha Thuc, The Ocean Manifesto
© éd. JBE Books & Fonds Metis
Érudit sans être ennuyeux, l’ouvrage présente les œuvres de plasticiens dont « le but est de rendre tangibles, accessible à nos sens, la réalité de plus en plus complexe des relations que les humains entretiennent avec l’océan », précise l’autrice. On peut y découvrir l’installation de la Marocaine Amina Agueznay réalisée à partir de vieux filets de pêche avec une vingtaine d’artisans (Skin, 2011), plonger à Lanzarote à la découverte du Museo Atlántico (2016) du Britannique Jason deCaires Taylor, qui a immergé 300 sculptures de béton (au pH neutre) à 14 mètres de profondeur, créant ainsi le premier musée subaquatique européen.
Ou encore, plus simplement, contempler les mers sombres que l’artiste vietnamien Bao Vuong peint à l’huile en mémoire des boat people dans sa série « The Crossing ». L’ouvrage (en anglais), qui prenait le risque de se noyer dans les courants du déjà-vu, se distingue par des choix originaux et par la poésie des images présentées, lesquelles auraient toutefois mérité de plus amples dimensions. N. M.
Wozniak et Andrzej Wolski, Moi, Gombrowicz
© éd. Denoël Graphic
« Si vous parvenez à rire de vous, à vous amuser et à vous réjouir de vous-mêmes, fussiez-vous dans les pires embarras, vous êtes sauvés. » Plus d’un demi-siècle après sa disparition, l’esprit caustique, insoumis et acide de l’éminent écrivain polonais Witold Gombrowicz n’a rien perdu de son acuité. Garante de sa mémoire, sa veuve Rita voulait une biographie qui lui soit fidèle. Vœu exaucé avec ce récit graphique atypique, réalisé par deux compatriotes et dignes héritiers du mordant de l’écrivain libre-penseur. Wozniak, dessinateur et caricaturiste sévissant, entre autres, dans les pages du Canard enchaîné et le réalisateur Andrzej Wolski, ici au scénario, ont fait du récit de la vie de Gombrowicz une expérience éditoriale déjantée à la hauteur de sa réputation d’enfant terrible de la littérature moderne. D. B.
Aude Lamorelle, Beau, beau et vieux à la fois
© éd. du Regard
Comment le corps vieux a-t-il été représenté à travers les âges ? Son iconographie a-t elle évolué ? Que dit-elle de nos sociétés ? Dans cet essai original, Aude Lamorelle, critique d’art et enseignante, s’attaque à un sujet tabou, angoisse absolue en Occident, pour constituer un musée imaginaire, une histoire de l’art décalée où les artistes mettent à nu ces corps métamorphosés par le temps. Entre les représentations de Raphaël et Michel-Ange sur des thèmes bibliques, les hilarants superhéros sculptés de façon ultraréaliste par Gilles Barbier (l’Hospice, 2002), la troublante Sainte Marie l’Égyptienne de Ribera et le bouleversant Vieil homme en pleurs de Van Gogh, un ouvrage pour se trouver « beau et vieux à la fois ». D. B.
Nicolas Dufourcq, Journal des moments Garache
© éd. L’Atelier contemporain
En 2017, Nicolas Dufourcq ose contacter Claude Garache qu’il admire profondément. De ses rencontres avec le peintre des nus rouges, également graveur et lithographe, disparu en 2023, l’homme d’affaires français, directeur général de Bpifrance, a fait un ouvrage singulier, fruit de ces instants privilégiés consignés dans un journal et enrichis de photographies prises sur le vif. S’y révèle un peintre d’une grande délicatesse qui, à travers mille nuances de rouge, s’attachait, au-delà de la représentation du corps féminin, à capter la vérité des formes picturales, l’empreinte infime qu’elles laissent dans l’espace et les indicibles émotions qu’elles provoquent. Un hommage doublé d’une formidable source documentaire, au plus près de Claude Garache et de son épouse, Hélène, sculptrice, disparue la même année que lui tandis que se tenait sa première exposition monographique au musée d’Art moderne de Paris. L. J.
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