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Plan du film « Gauguin, Voyage de Tahiti »
© Gauguin MoveMovie
Quand et comment avez-vous rencontré Paul Gauguin ?
Ma rencontre date un peu, c’était durant mes études aux Beaux-Arts. J’ai d’abord découvert ses peintures, puis ses textes. Un professeur d’esthétique un peu extravagant m’avait parlé de Noa Noa, une œuvre assez courte, à la croisée des chemins, qui mêle récit de voyage, journal intime, pensées et commentaires d’œuvres en cours… Un livre d’une richesse infinie.
À quel moment avez-vous eu l’idée d’en faire le sujet d’un film ?
Portrait d’Edouard Deluc
© Photo Josse/Leemage
J’ai lu par la suite, des années plus tard, L’Envoûté de Somerset Maugham, roman inspiré de la vie de Gauguin, dont une adaptation cinématographique a été faite en 1942. J’ai dévoré ce livre, parcouru d’un vrai souffle romanesque. Il différait en cela de Noa Noa, dont l’esprit et le ton sont plus documentaires, plus réalistes. J’ai ensuite lu tous les écrits de Gauguin, correspondances, essais… dont une sentence est restée gravée en moi : « Je retournerai dans la forêt, vivre de calme, d’extase et d’art. » Cette phrase contenait son projet de vie, moi j’y voyais un projet de film, plein et entier. J’ai été porté par cette phrase, je me suis senti prêt à tourner, même sans écrire de scénario, riche de tout ce que j’avais lu, d’un mouvement dramatique qui se dessinait. Je sentais aussi que j’allais pouvoir enfin me confronter à un genre dont je rêvais depuis longtemps : le western. […] De tels films ont nourri et dessiné les contours de mon imaginaire cinématographique. L’esthétique et les fondamentaux qui les constituaient, je les ai retrouvés dans Noa Noa : la solitude du personnage, du cow-boy dans les grands espaces, la rencontre avec les natifs, l’histoire d’amour qui se dessinait dans la jungle avec une « Indienne », etc.
Qu’est-ce qui vous a intéressé chez Paul Gauguin ?
Le plus touchant chez lui est la radicalité de sa personnalité, qui ne cède en rien sur son désir ; peindre est sa vie, et il est prêt à tous les sacrifices pour cela. C’est de l’ordre de la nécessité, comme souvent quand naît une œuvre. Il lutte en permanence contre la pauvreté, la maladie, la solitude. J’ai été très intéressé aussi par le fait que la politique est constitutive de sa personnalité ; la politique le met en vie, en lutte. C’est un homme passionnant et bien plus complexe que l’image que certains voudraient donner de lui. Son père était républicain et sa grand-mère maternelle passionaria (socialiste), ces données ont évidemment façonné son destin. Dans son travail, il s’emploie à décrire, à dénoncer la civilisation occidentale ; il est d’une franchise implacable qui montre, en tout cas, un esprit critique, un esprit libre comme rarement. Même en amour, il est en quête de pureté absolue, il s’affranchit des conventions, quitte à déplaire, mais il aime, sincèrement. Il est très romantique quand il parle d’amour, de ce qu’il ressent pour Tehura [Teha’amana]. La façon dont il parle du bonheur simple, de l’amour simple, lorsqu’il dit s’être défait de ses oripeaux civilisés, c’est déjà un geste politique. De même que cette manière d’affirmer : « J’ai une autre vie à vivre que celle qui était écrite pour moi. »
Plan du film « Gauguin, Voyage de Tahiti »
© Gauguin MoveMovie
Qu’en retenez-vous ?
Des tas de choses, évidemment. Sa quête de vérité en premier lieu, sa façon de questionner continuellement le monde qui l’entoure, une des grandes missions de l’art finalement. Cette quête de vérité, par le prisme du primitif, ce qu’il dit de « l’humanité en enfance » ne peuvent laisser insensible. Il est allé chercher ce visage de Tehura, le visage d’une Tahitienne qui raconte ce que nous sommes aussi profondément, nous Occidentaux, et que nous avons oublié. Sa façon de résister, de penser, de remettre systématiquement en cause l’ordre établi, de le questionner au moins. C’est un homme toujours en question, agité au plus profond de son être par des enjeux intimes, politiques et artistiques, tous assez captivants pour l’époque et qui résonnent encore pertinemment aujourd’hui.
À quel moment Vincent Cassel s’est-il imposé dans le rôle-titre ?
Dès le début du projet. Son visage hantait mes lectures sur le sujet ; ça ne s’explique pas, ça s’est imposé à moi. Par la suite, j’ai trouvé matière à justifier cette intuition très forte. J’avais lu notamment une interview de Gauguin dans Le Journal de Paris de 1890, où il était décrit comme robuste, aux yeux clairs et aux traits marqués. Mais, au-delà de l’apparence physique, j’ai surtout très vite pensé que ces deux-là dégageaient le même genre de personnalité. Ils possèdent le même goût du langage, ce sont des esprits libres ; tous deux sont une sorte d’alliage assez saisissant de rustique et de raffinement. Et je partage aussi pas mal de choses avec Vincent. Nous avons le même goût du lointain et des autres, je crois. Vincent vit, comme moi, entre deux ou trois cultures. J’ai personnellement trouvé mon cinéma en voyageant, en Argentine notamment. Et il est évident que mon attirance pour le lointain a contribué à ce projet de film autour de Gauguin à Tahiti. C’est sans doute une des raisons qui a séduit Vincent.
Comment avez-vous travaillé avec Vincent Cassel ?
Il a lu une dizaine de pages, une ébauche de script, et il a accepté tout de suite. Je lui ai ensuite transmis Noa Noa, puis les correspondances de Gauguin. Quelque chose lui a rapidement parlé. Six mois plus tard, je lui ai envoyé une première version du scénario. Nous en avons parlé, nous l’avons testée, nous avons travaillé ensemble. Puis nous avons échangé comme ça, autour de différentes versions. Vincent m’a fait part, à chaque fois, de son ressenti, de ses réflexions. Après nous avons effectué le gros du travail de préparation en lisant et questionnant ensemble l’étape la plus aboutie du scénario. Nous avons avancé de cette manière, jusqu’au dernier jour de tournage, l’idée étant de dialoguer et d’échanger continuellement.
Parallèlement, Vincent a pris des cours de peinture, avec Hervé Ingrand, et de sculpture, avec Laurent Esquerré. Tous deux l’ont accompagné sur les gestes, la technique propre à Gauguin. Ils sont partis dans le sud de la France et, pendant une dizaine de jours, Hervé et Laurent ont initié Vincent à leur art, avant de continuer le travail sur place, à Tahiti. Les deux hommes m’ont fait part d’une véritable aptitude de Vincent à saisir l’essence même du geste, au pinceau ou au ciseau, et à l’investir fortement.
Plan du film « Gauguin, Voyage de Tahiti »
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De quelle manière avez-vous envisagé la dimension artistique ?
On peut déjà avoir une idée de Gauguin en regardant les œuvres qu’il a réalisées à cette époque. Nous avons beaucoup travaillé là-dessus avec le premier assistant du film, Ludovic Giraud, avec le chef opérateur, Pierre Cottereau, et avec Hervé Ingrand, qui a également réalisé pour nous de fausses peintures de l’artiste. Pour sélectionner les œuvres montrées à l’image, je me suis beaucoup méfié des images iconiques que chacun garde en tête. Nous avons eu de nombreuses discussions à ce sujet. Comment les montrer sans qu’elles ne vampirisent le récit ? C’était la grande question. Nous nous en sommes assez bien sortis, je trouve. Et je suis également parvenu à placer mes tableaux préférés ! L’autre grande interrogation était la représentation du geste, de l’acte de peindre, de celui de sculpter. L’idée même d’un homme derrière son chevalet me donnait des sueurs froides ; en cela, j’ai tout fait pour échapper au film de peintre, dans sa version académique. J’ai toujours pensé ce long-métrage davantage comme un film d’aventure que comme un film de peinture.
Qu’avez-vous eu l’impression d’avoir dit de cet homme ?
C’est difficile à dire ! J’ai l’intime conviction que quelque chose de Gauguin se trouve au cœur du film. Il s’agit d’une adaptation libre de Noa Noa, j’ai donc retravaillé, réinterprété des séquences à partir des écrits de l’artiste. Mais, de manière générale, j’ai vraiment le sentiment d’avoir été fidèle à l’humanité, à l’essence même du personnage, qui était, à en croire son écriture, d’un raffinement absolu pour décrire des sentiments simples et bruts. Gauguin était dans une quête de vérité, dans sa propre vie comme dans son travail. C’est probablement l’un des hommes les plus honnêtes qu’il m’ait été donné d’étudier. Il se questionnait en permanence. Certes, sa vie tout entière a été compliquée, contrariée, et sa fin, entre amertume et tristesse, ne ferait envie à personne. Certains seront peut-être un peu déçus parce qu’ils s’attendent à un Gauguin plus scabreux, car c’est l’image qui lui est traditionnellement associée. Il était pourtant dans une quête assez noble de vérité, d’Éden.
Plan du film « Gauguin, Voyage de Tahiti »
© Gauguin MoveMovie
Avez-vous réalisé le film que vous aviez imaginé ?
« On pourra peut-être me reprocher d’avoir donné l’image d’un Gauguin plus féminin et romantique que ce à quoi on pourrait s’attendre, mais c’est ce que je perçois de lui en lisant Noa Noa. »
Je crois nécessaire que les choses nous échappent. Je ne sais jamais totalement pourquoi je choisis un sujet, mais c’est toujours parce que quelque chose me touche au départ, une image, une émotion, un lieu, une phrase qui dessine un mouvement dans le cas de Gauguin. Je fais les choses en suivant mon instinct. Le film est, je crois, mieux que ce que j’imaginais. Je ne pouvais prévoir ce que le réel m’a offert, ma rencontre si émouvante avec les Tahitiens, la puissance comme la délicatesse de jeu de Vincent, la beauté plastique du film, l’alchimie du tout… Tout ça dépasse mes espérances. J’espère avoir saisi quelque chose de l’essence même de cet homme, et j’espère avoir rendu un hommage digne de ce nom aux Tahitiens. On pourra peut-être me reprocher d’avoir donné l’image d’un Gauguin plus féminin et romantique que ce à quoi on pourrait s’attendre, mais c’est ce que je perçois de lui en lisant Noa Noa : un homme finalement assez romantique qui vivait tout intensément.
Comment avez-vous choisi les comédiens tahitiens ?
En amont du tournage, nous sommes allés à Tahiti et Moorea à deux reprises pour repérer les lieux, travailler aux décors et chercher les comédiens, les figurants et les chorales avec qui nous pourrions travailler. Nous avons choisi Tautira comme camp de base et décor principal, le village le plus reculé de la presqu’île. Là, nous avons rencontré les trois cents personnes qui ont joué dans le film sur les mille qui vivent sur place. Nous avons passé du temps avec elles et nous nous sommes tous fait, littéralement, envoûter. S’agissant des deux comédiens principaux, Tuheï Adams qui incarne Tehura [la vahiné de Gauguin] et Pua-Taï Hikutini qui prête ses traits à Jotépha [le jeune voisin et ami de l’artiste], nous avons vu beaucoup de jeunes gens, fait des essais, jusqu’à ce que leur personnalité, leur physique s’imposent. Tuheï Adams est d’une grâce et d’une profondeur inouïes, elle porte en elle quelque chose d’aussi lumineux que tragique, elle incarne l’histoire même de son peuple, des Tahitiens.
Plan du film « Gauguin, Voyage de Tahiti »
© Gauguin MoveMovie
Qu’avez-vous découvert à Tahiti ?
La traduction française du titre du roman The Moon and Sixpence de Somerset Maugham, L’Envoûté, est très bien choisie. Quelques jours avant le tournage, je me souviens avoir envoyé un mail à mes amis, à ma famille, avec des photos de toutes les rencontres que j’avais faites, de tous ces visages de Tahitiens et de Tahitiennes qui allaient jouer dans le film. Je leur disais comment ces rencontres m’avaient littéralement envoûté, comment elles avaient dû envoûter Gauguin. Je savais maintenant pourquoi j’étais là, pourquoi nous allions tourner ce film ; tout prenait sens à leur contact. Les Tahitiens ont un rapport au temps très particulier. Il émane d’eux une insondable paix, comme une profonde mélancolie, un sens du présent comme je n’en ai jamais rencontré ailleurs. Là-bas, les gens sont encore très liés à la nature, tous les jours se ressemblent. Leur douce mélancolie est due, entre autres, à ce rapport au temps, qui s’écoule sans heurt, immuable – et à l’éloignement absolu. La gravité qu’on perçoit aussi parfois dans leur regard est liée à la fin programmée de leur raison d’être, à la conscience qu’ils ont de leur finitude, là où nous, « civilisés », préférons la nier. Il règne sur cette île un indéniable désenchantement, et pourtant quelque chose rend les êtres extrêmement vivants, présents au monde.
« Gauguin s’est attaché à faire le portrait d’une civilisation en train de disparaître. »
J’ai éprouvé à Tahiti probablement le même sentiment que celui que Gauguin avait ressenti il y a plus d’un siècle : la conscience que les Tahitiens ont de vivre la fin d’eux-mêmes. Tous sont chargés de cette dimension tragique, même inconsciemment. L’aspect politique de cet état de fait m’a touché, tout comme elle avait ébranlé Gauguin. Le constat est le suivant : la civilisation a gagné et, même sur ce merveilleux caillou isolé au milieu du Pacifique, c’est la fin de l’enfance, de l’innocence pour l’humanité. C’est triste. Gauguin s’est attaché à faire le portrait d’une civilisation en train de disparaître. Ce mouvement contraire est très beau. La création de ses images était aussi motivée par la disparition inéluctable de cette civilisation primitive
« Gauguin, Voyage de Tahiti »
d'Édouard Deluc
Avec Vincent Cassel, Tuheï Adams, Malik Zidi
1h 42min
Sortie en salles le 20 septembre
Gauguin l'alchimiste
Du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr
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