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Vincent Lindon dans « Rodin » de Jacques Doillon, 2017
© Shanna Besson / Les Films Du Lendemain
Mains dans la glaise, barbe fournie et voix terreuse, Vincent Lindon ressuscite un monument. Dans le nouveau film de Jacques Doillon, très attendu sur la Croisette et en salles le 24 mai, l’acteur incarne le grand Auguste Rodin, père de la sculpture moderne, à l’heure des célébrations du 100e anniversaire de sa mort. Au programme : scènes d’atelier, œuvres monumentales, passion amoureuse avec Camille Claudel… et rapport charnel à la matière. À ses risques et périls, Jacques Doillon n’est pas le premier à se frotter au genre, à la fois populaire et décrié, du film biographique. Car chez les cinéastes, la tentation est grande de s’emparer de la vie d’une personnalité pour la raconter à l’écran. Depuis les années 1980, les biopics (de l’anglais « biographical picture ») envahissent les salles obscures : musiciens de légende, figures politiques, sportifs et gangsters célèbres se hissent parmi les sujets préférés du grand public. Et les peintres et sculpteurs ne sont pas en reste.
La réalisatrice Julie Taymor et Salma Hayek sur le tournage de « Frida » en 2002.
Coll. Christophel • © Handprint Entertainment/Lions Gate Films
Comment ne pas se laisser happer par la vie mouvementée – portée à l’écran en 2002 par Julie Taymor, avec l’actrice Salma Hayek dans le rôle principal – de la fougueuse Frida Kahlo, peintre mexicaine célèbre pour ses tableaux surréalistes exécutés dans la souffrance, son engagement communiste, sa bisexualité et sa relation tumultueuse avec le peintre Diego Rivera ? Génie créateur, vie hors norme, personnalité complexe : les artistes fascinent le public et les cinéastes désireux d’explorer, à travers eux, leur propre rapport à l’art. Comme dans un jeu de poupées russes, un artiste en raconte un autre…
Par souci de réalisme et de vérité, les réalisateurs se documentent et filment de véritables œuvres. Pour toucher du doigt le mystère de la création, ils s’approchent au plus près de l’artiste et reconstituent en gros plan son intimité, son atelier, ses gestes. Dans Pollock (2000), l’acteur et réalisateur Ed Harris restitue fidèlement les mouvements du maître du dripping. Chez Bob Balaban, Joan Allen incarne une Georgia O’Keeffe (2009) plongée dans une sorte de transe rythmée par des coups de pinceaux lents et sensuels. Et dans Edvard Munch, la danse de la vie (1974), Peter Watkins amplifie sciemment le bruit sec des outils grattant la toile.
Ed Harris dans le biopic « Pollock » qu’il a lui-même réalisé en 2000.
© Farabola/leemage
Pour Mr Turner, Timothy Spall a pris deux ans de cours pour tenir le pinceau à la manière du peintre anglais.
Primé à Cannes en 2014 pour son rôle dans Mr Turner, Timothy Spall a pris deux ans de cours pour tenir le pinceau à la manière du peintre anglais. Magistral, l’acteur britannique campe un grand ronchon aux airs de gargouille, tantôt éloquent et tantôt taciturne. Car il est aussi question de sonder la personnalité d’un artiste, sa complexité, ses nuances et ses failles. En 1991, le réalisateur et ex-peintre Maurice Pialat y réussit très bien avec Van Gogh, un portrait sans complaisance (et un autoportrait en creux) exprimant par fragments bruts la vie difficile d’un talent incompris. Le tout interprété par Jacques Dutronc (césar du meilleur acteur) et assumé comme une antithèse de La Vie passionnée de Van Gogh (1956), biopic hollywoodien lyrique signé Vincente Minnelli.
Timothy Spall dans “Mr Turner” de Mike Leigh, 2014
© akg-images / Album / Film4 / Xofa Pro
À travers ces films, les cinéastes explorent également des questions relatives à l’art et en particulier la lutte à laquelle doit se livrer le plus souvent l’artiste pour s’imposer dans la société. Dans Les Fleurs bleues (2016) consacré à Wladyslaw Strzeminski, artiste polonais d’avant-garde victime du totalitarisme stalinien, le réalisateur engagé Andrzej Wajda (qui eut lui-même à subir la censure soviétique) met brillamment en scène le combat de l’art contre la dictature. Dans Paula (2017), consacré à Paula Modersohn-Becker, le réalisateur Christian Schwochow souligne la difficulté d’être une femme peintre au XIXe siècle, et le rejet de toute originalité par une société corsetée.
Carla Juri dans « Paula » de Christian Schwochow, 2017
Coll. Christophel • © Pandora Filmproduktion / Grown up films
Le biopic est aussi (surtout ?) un exercice de style : travailler la forme pour l’adapter à l’univers de l’artiste. Dans son très théâtral La Ronde de nuit (2008), Peter Greenaway imite les clairs-obscurs extrêmes de Rembrandt. Composés dans le style de Brueghel l’Ancien, de grands tableaux vivants ponctuent Bruegel, le moulin et la croix (2011) de Lech Majewski. Filmés en lumière naturelle, les paysages irisés de Mr Turner, sublimés par la photographie de Dick Pope, rendent hommage aux toiles solaires du peintre anglais…
Sept césars pour Séraphine (dont meilleur film et meilleure actrice pour Yolande Moreau), dix-sept prix dont deux oscars pour Frida : parmi les biopics d’artistes, de francs succès se dessinent. En 1988, l’intense Camille Claudel de Bruno Nuytten rafle cinq césars dont ceux du meilleur film et de la meilleure actrice pour Isabelle Adjani, véritablement habitée dans ce film brossant le portrait d’une sculptrice passionnée, poussée jusqu’à la folie par sa liaison destructrice avec Auguste Rodin, ici interprété par Gérard Depardieu.
Isabelle Adjani dans “Camille Claudel” de Bruno Nuytten, 1988
Coll. Christophel • © Les Films Christian Fechner / Lilith Films I A
Parmi les aimants à films biographiques, on trouve sans surprise Pablo Picasso (1881–1973) et Vincent Van Gogh (1853–1890) – encore au cœur d’un nouveau biopic en cours de production réalisé par le Suédois Daniel Fridell, et d’un film d’animation prévu pour octobre 2017 – mais aussi Francisco de Goya (1746–1828), star d’une demi-douzaine de films, et Rembrandt Van Rijn (1606–1669) qui, depuis 1936, a inspiré pas moins de cinq réalisateurs. À l’inverse – leur vie intime serait-elle moins croustillante ? –, point de biopic pour Claude Monet et Édouard Manet. Tandis que la moins célèbre mais atypique Séraphine de Senlis, une femme de ménage peintre visionnaire découverte en 1912, fournissait un excellent scénario à Martin Provost en 2008.
Mais réussir un biopic n’est pas chose aisée. Trop souvent, on obtient un film moyen retraçant une vie de façon linéaire, avec une série d’étapes et de clichés obligés. Pour éviter ces écueils, Mike Leigh (qui considère son Mr Turner comme un « anti-biopic ») choisit une construction par touches, et sans passer par l’enfance du peintre. Considéré comme l’un des meilleurs du genre, Andreï Roublev de Tarkovski (1966) fuit le carcan biographique : à travers les yeux de ce moine peintre d’icônes itinérant, une succession de tableaux en noir et blanc exprime les tourments de la Russie du XVe siècle… tout en interrogeant la place du divin dans l’art.
Pour se démarquer, d’autres centrent leur film sur une facette de la vie de l’artiste – la relation de Paul Cézanne avec l’écrivain Émile Zola dans Cézanne et moi (2016), une intrigue amoureuse avec une lavandière dans Les Deux Fragonard (1989)… Sorti en 2013, Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont se consacre à trois jours seulement de la vie de la sculptrice. Autre stratégie : mélanger le vrai et le faux. Dans La Jeune Fille à la perle de Peter Webber (2003), le grand Johannes Vermeer reste en arrière-plan, vu à travers les yeux d’une héroïne fictive : une servante (Scarlett Johansson) imaginée par la romancière Tracy Chevalier. Dans A Bigger Splash de Jack Hazan (1974), le vrai David Hockney et ses amis jouent leur propre rôle… le tout contré par une mise en scène des plus artificielle. De son côté, Edvard Munch, la danse de la vie se présente comme un faux documentaire sur l’artiste norvégien – un leurre masquant une méditation poétique sur Munch et ses angoisses métaphysiques.
« A Bigger Splash (Documentary About David Hockney) » de Jack Hazan, 1974
© Circle Associates / The Kobal Collection/Aurimages
D’autres encore cassent totalement les codes du genre… quitte à bafouer les attentes du spectateur. Comédie déjantée, Les Folles Aventures de Picasso (1978) s’apparentent davantage à un délire des Monty Python qu’à un biopic sur le peintre espagnol. Emporté dans une intrigue burlesque, Picasso chante un air d’opéra, voyage en calèche et débarque, tel Gene Kelly dans Un Américain à Paris, dans un Montmartre en carton pâte ! « C’est un film farce, une fantaisie libre sur sa vie, assumait dès sa sortie le réalisateur Tage Danielsson. Presque tous les films biographiques romancent et mentent à 70 %. Nous avons décidé de mentir à 95 % en nous appuyant sur la remarque de Picasso : « L’art est un mensonge qui révèle la réalité. » » Un clin d’œil original à l’irrévérence du peintre qui, avec le cubisme, fit voler en éclats les codes de la peinture et la notion de ressemblance…
À voir au cinéma
“Rodin” de Jacques Doillon avec Vincent Lindon et Izia Higelin • Présentation au Festival de Cannes 2017 et sortie en salles le 24 mai 2017 • 119 min.
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