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Extrait du spectacle immersif “La Belle et la Bête” mis en scène par Charles Mollet et présenté au château de Maisons-Laffitte, 2022
Photo DR
Décor du spectacle immersif « La Belle et la Bête » mis en scène par Charles Mollet et présenté au château de Maisons-Laffitte, 2022
Photo DR
Un soir de décembre à Maisons-Laffitte. Dans le château signé François Mansart où ont défilé Louis XIV, le comte d’Artois et le maréchal Lannes, se tient à la nuit tombée un véritable conte de fées. Tous les invités (en réalité, des spectateurs venus pour la plupart en famille) se voient remettre de longues capes, puis suivent par petits groupes un hôte silencieux, dans le parc puis dans le château. Dans les cuisines, des serviteurs comme sortis d’une peinture flamande s’affairent à préparer un grand repas ; dans les étages, des couturières piailleuses reprisent des robes. Une salle de réception sert d’écrin à un repas princier, une table remplie à ras bord de victuailles en tout genre. Tout donne l’illusion d’un temps passé, fantasmé, dans lequel on aurait pénétré brusquement. Ce temps, c’est celui de « La Belle et La Bête », production de la société Polaris, dont la devise est : « Le spectacle vivant au service du patrimoine ».
C’est la tendance du moment : visiter des châteaux et des monuments historiques non pas en journée, un guide à la main, mais le soir, en assistant à une pièce de théâtre un peu particulière. On a pu voir par exemple « Au Bonheur des dames » au Bon Marché (Crumble Production), « Secret Défense » au château de Rambouillet (une autre production signée Polaris), « Helsingor, château d’Hamlet » au château de Vincennes (A2r compagnie – Antre de Rêves)…
Camille Delpech et Laurent Labruyère pour le spectacle immersif « Helsingor, château d’Hamlet » présenté au château de Vincennes, 2022
Photo Mélanie Dorey
Ces spectacles singuliers ne se déroulent pas sur une scène, mais dans un décor à échelle 1, au sein duquel les spectateurs sont invités à évoluer pour suivre le fil de l’histoire. Parfois, comme pour « La Belle et La Bête », ils sont réunis en groupes et passent de pièce en pièce ensemble, afin de ne rien manquer des saynètes jouées (cinq minutes, jamais plus). Mais il est aussi possible, comme au Bon Marché, de s’éparpiller entre les rayonnages après s’être réunis autour d’un cocktail (délicieux !) et d’une introduction, puis de tomber ici sur une scène de dispute-clé, là sur une conversation badine. L’idée ? Que chacun crée son propre scénario, une version unique de la pièce selon sa déambulation. Et, dans le cas d’ « Au Bonheur des dames » (écrit par Émile Zola en s’inspirant de l’histoire du Bon Marché), que chacun se fasse une idée de qui est l’assassin de Caroline, directrice de l’enseigne. Car il s’agit ici également d’une murder party géante.
Extrait du spectacle immersif « Au Bonheur des Dames » présenté au Bon Marché Rive Gauche, Paris
© Le Bon Marché
Différents étages décorés de manière spectaculaire !
Le principe vient de Londres, où il a été popularisé par la compagnie Punchdrunk au début des années 2000. Leur première production, Sleep No More, inspirée du Macbeth de William Shakespeare, a rencontré un tel succès qu’elle s’est déclinée outre-Atlantique et se joue encore aujourd’hui à New York. Le décor ? Un McKittrick Hotel bourré de surprises, dont les spectateurs investissent librement les différents étages décorés de manière spectaculaire. Tous portent un masque – un principe repris par le Bon Marché pour son adaptation de Zola, et que l’on comprend à la fois comme un élément d’immersion… et un moyen de repérer le public, sécurité oblige. Idem pour la cape de La Belle et La Bête, qui permet aussi de ne pas se refroidir dans le parc puis dans le grand bâtiment.
La société Polaris a la spécificité de solliciter pour chacune de ses productions des centaines de figurants, qui s’ajoutent aux quelques comédiens professionnels incarnant les rôles principaux. Ces figurants donnent vie aux scènes de cuisine ou de couture qui offrent une sympathique toile de fond à l’histoire, et surtout au grand bal qui clôture le spectacle. Tous bénévoles, ils sont recrutés sur place, quelques semaines à l’avance. C’est l’un des buts affichés de l’entreprise : « le social fait partie du projet », nous explique son metteur en scène Charles Mollet. En coulisses, nous retrouvons quelques minutes avant le début de la soirée Olivier, 53 ans, l’un des bénévoles. Lui jouera ce soir la scène de bal… 25 fois d’affilée (car 25 groupes défileront de 18h30 à 23 heures passées), durant 4 minutes, avec entre chacune 5 minutes de pause. Venu avec sa femme, l’homme ne se départ pas de son sourire : « je n’avais jamais fait de théâtre ou de danse, mais c’est surtout l’aventure humaine qui me plaît. » Dans le château, il rencontre des gens de tout âge, « huissier de justice, étudiants, profs… », avec qui il papote ou prend un goûter avant chaque représentation, et qu’il retrouvera toutes les semaines. De belles rencontres, en somme.
Extrait du spectacle immersif “Secret Défense” au château de Rambouillet, 2022
© Polaris
Le cadre, il faut le dire, est exceptionnel. Nul n’a l’occasion de faire d’un château sa maison, et c’est pourtant un peu le cas ce soir-là, puisque nous réalisons ce reportage après plusieurs semaines d’exploitation : les bénévoles connaissent les lieux, se sentent à l’aise, et il est troublant d’observer une cuisinière en tenue rire avec une aristocrate costumée, dans des coulisses transformées en voyage dans le temps. Le metteur en scène reconnaît d’ailleurs l’opportunité d’un tel projet, avec des « toiles d’Hubert Robert pour décor ». Les spectacles de Polaris voyageant de château en château (les prochaines représentations de « La Belle et la Bête » se feront au château du Plessis-Bourré l’été prochain puis au Palais Jacques Cœur de Bourges à l’automne), Charles Mollet doit toujours s’adapter : « l’architecture du lieu est le guide de notre histoire », qui varie (un peu) en fonction du mouvement possible des groupes dans les monuments.
« Lowrider », extrait du spectacle immersif « WE NEVER GONNA WALKED ON THE MOON » présenté par la compagnie (LA)HORDE au Théâtre national de la danse – Chaillot
© (LA)HORDE / Photo Theo Giacometti – Hans Lucas
Cette idée du lieu qui devient acteur a récemment intéressé Rachid Ouramdane, nouveau directeur du théâtre de Chaillot – riche d’un superbe bâtiment Art déco hérité de l’Exposition universelle de 1937 et d’une ahurissante, mais trop méconnue, collection d’œuvres signées Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Maurice Denis… La programmation 2022–2023 voit ainsi se succéder sous son impulsion les spectacles immersifs, pensés avec la compagnie XY, avec le rappeur Kery James ou encore avec l’exigeante compagnie de danse (LA)HORDE. À chaque fois, nous explique Mélinda Muset-Cissé, adjointe à la direction des productions, le théâtre travaille main dans la main avec les artistes à qui il donne carte blanche, et leur offre tous ses espaces : salles de répétition, couloirs, grand escalier, salle Jean Vilar… (LA)HORDE, par exemple, y avait multiplié en octobre les propositions – projections, mini-ballets, œuvres plastiques, performances de plusieurs heures – pour mieux inviter les spectateurs à entrer dans le kaléidoscope de leur univers.
Résultat d’une telle initiative ? Un autre public vient à Chaillot, « plus jeune », plus varié, habitué des endroits comme le Palais de Tokyo, immenses et où on va un peu partout librement. « On souhaite provoquer des rencontres, poursuit Mélinda Muset-Cissé. Ce type de format est une façon d’habiter ce grand palais encore mieux, et ses espaces dit perdus peuvent être aménagés, transformés scéniquement. On a vu que ça fonctionnait, que le public s’élargissait, que ça pouvait devenir familial. Le lieu vit davantage en dehors de ses salles de spectacles historiques », et par là-même avec d’autres que son public « historique ». Étonnamment, s’il y a plus de personnes sur place que pour un spectacle dans une salle de 1 200 sièges, des sensations d’intimité avec le théâtre se créent naturellement, la déambulation ayant quelque chose de personnel dans le libre choix du parcours.
“The Beast”, extrait du spectacle immersif “WE NEVER GONNA WALKED ON THE MOON” présenté par la compagnie (LA)HORDE au Théâtre national de la danse – Chaillot, 2022
© (LA)HORDE / Photo François Deladerrière
De nombreuses questions restent à poser : qu’est-ce que ce format immersif dit de l’attention et de la concentration demandée aux spectateurs d’aujourd’hui ? Que penser de cette « immersion », dont l’essence est de solliciter les cinq sens, le corps et le mouvement, et qui laisse pourtant chacun se sentir libre de bavarder, de prendre des photos, de regarder ailleurs ? Peut-on scroller une pièce comme un fil Instagram ? Serait-ce une capitulation de la culture face au divertissement ? Si les plus sévères jugeront les maladresses d’un format encore très jeune, les optimistes se rueront découvrir la variété grandissante de ces « immersions » qui comptent de plus en plus d’adeptes… À suivre, donc.
Au Bonheur des dames
Du 01 mars au 29 avril 2023
24, rue de Sèvres • 75007 Paris
La Belle et la Bête
Nouvelles représentations
Du 2 au 25 juin 2023
49460 Écuillé
Du 29 septembre au 22 octobre
10Bis Rue Jacques Cœur • 18000 Bourges
Chaillot Expérience#5 • Keren Ann & Quatuor Debussy / Rachid Ouramdane
Du 13 au 14 janvier 2023
Chaillot – Théâtre national de la Danse
1 place du Trocadéro • 75116 Paris
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