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Nous avons suivi Nadine Amorim dans un atelier d’art-thérapie à la fondation Lafayette Anticipations destiné à un groupe de neuf personnes suivies dans un service d’addictologie.
© Yann Castanier pour Beauxarts.com
D’ordinaire, nous tâchons de rencontrer les travailleurs de l’art dans leur environnement naturel. L’idée ? Étudier leurs gestes, écouter leur voix, observer la façon dont ils exercent leur métier au quotidien. Pour Nadine Amorim, il n’a pas été possible d’assister à un atelier d’art-thérapie. Trop sensible : ce serait comme assister à une séance de psychothérapie, un calepin à la main, face à un divan où se dévoile des secrets intimes… Seul notre photographe a pu passer une tête, furtive et discrète, dans une session programmée un vendredi d’avril à la fondation d’art privée Lafayette Anticipations, où l’art-thérapeute retrouve un groupe de neuf personnes suivies dans un service d’addictologie. Ainsi, pour aborder ce métier très particulier, jeune et mal compris, Nadine nous a reçus dans un café du centre de Paris, devant un Perrier… et une tonne d’idées reçues.
Ancienne directrice de la communication de l’ICOM (Conseil international des musées), Nadine Amorim a décidé de s’orienter vers l’art-thérapie après une pause professionnelle, un tour du monde et une rencontre impromptue avec une art-thérapeute américaine.
© Yann Castanier pour Beauxarts.com
D’emblée, elle élude : « on ne soigne pas par l’art. » Il ne s’agit pas d’attribuer à la pratique artistique des vertus curatives, mais de créer une « rencontre ». Un après-midi à Lafayette Anticipations suit le programme suivant : d’abord, les patients assistent à une visite de l’exposition temporaire, conçue avec une médiatrice et dont « les contenus ont été validés en amont ». C’est surtout important en ce moment, l’accrochage collectif d’« Au-delà. Rituels pour un nouveau monde » abordant des questions délicates, comme celles de la transe ou de la mort. Puis, le petit groupe se réunit dans une salle dédiée aux ateliers, où il a accès à tout un tas de matériel (crayons, pastels, fusains, feuilles de papier…) pour créer, librement, durant deux heures. « L’atelier n’a pas vocation à traiter de l’exposition. Il s’agit juste de ne pas partir de rien. »
D’ailleurs, Nadine ne guidera pas plus que ça les personnes présentes, toutes patientes en ambulatoire à l’hôpital de Sèvres, avec lequel elle a cocréé ce dispositif en 2019. « On essaie d’amener les patients vers la création, vers l’expérimentation », pour créer un temps à part. Durant les cinq ateliers programmés sur place (et avant un dernier bilan à l’hôpital, pensé pour revenir sur cette expérience), l’art-thérapeute tâchera d’observer comment chaque patient se saisit de ce moment pour « trouver un langage plastique et, peut-être, exprimer quelque chose ». Chaque patient, insiste-t-elle : il s’agit d’un « dispositif individuel dans le groupe », qui va la voir aller de l’un à l’autre pour accorder du temps à tous, et non d’un cours avec une dynamique de groupe.
Il s’agit, nous explique Nadine Amorim, d’un « dispositif individuel dans le groupe », qui va la voir aller de l’un à l’autre pour accorder du temps à tous, et non d’un cours avec une dynamique de groupe.
© Yann Castanier pour Beauxarts.com
« Je ne les guide pas. Ce sont eux qui doivent trouver des solutions créatives. »
Et si Nadine a sa propre pratique artistique (peinture, dessin, photographie), absolument indispensable pour connaître intimement l’expérience de la création, elle ne donne pas de conseils techniques. Elle n’apprendra pas à celui qui n’arrive pas à dessiner en perspective comment faire, mais notera l’emploi polysémique du mot « perspective », et pourra pousser à la réflexion. « Je ne les guide pas. Ce sont eux qui doivent trouver des solutions créatives », le mot « solution » ayant ici encore un double-fond : celui qui travaille à trouver sa perspective en dessin parviendra (peut-être) à s’aider sur un plan plus personnel. Il s’agit de travailler par « associations d’idées » dans un cadre défini, autrement dit un moment particulier régi par certaines règles, comme la date et le lieu de l’atelier mais aussi le « non-jugement » (« pas de jugements des autres, ni de son propre travail »), qui permettent un « assouplissement psychique ».
Si Nadine a sa propre pratique artistique (peinture, dessin, photographie), absolument indispensable pour connaître intimement l’expérience de la création, elle ne donne pas de conseils techniques.
© Yann Castanier pour Beauxarts.com
Dessiner amènera certains à donner des indices plus ou moins flagrants de leurs préoccupations les plus personnelles sur la feuille blanche. « Je ne rebondirai pas dessus, mais sur des aspects plastiques, comme les motifs, les couleurs… » Encore une fois, le travail qui s’accomplit ici se fait par l’art, l’idée étant de « changer d’angle » pour aborder les problèmes de chacun, ceux-ci devenant alors des « problèmes plastiques » qu’il s’agit de résoudre, « comme dans la vie ». En les poussant à parler de la production qu’ils sont en train de réaliser (on ne dit pas « œuvre d’art »), Nadine les pousse en réalité à parler d’eux-mêmes. Cela dit, « la parole est peu présente », car elle n’est pas au centre du dispositif de l’art-thérapie ; c’est la rencontre qui compte, la rencontre avec la matière, avec le dessin, avec la feuille, avec l’art-thérapeute. Le travail plastique et les obstacles que les personnes rencontreront feront « écho à leur parcours » : les « je n’y arrive pas », lâchés par dépit devant une résistance artistique, pourront mener à des réflexions plus larges, plus vastes, plus personnelles qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Elle cite le poète espagnol Antonio Machado : « Le chemin se fait en marchant. »
Le bilan opéré à l’hôpital en fin de dispositif permet de revenir sur cette expérience à part, où chacun aura expérimenté une partie méconnue de lui-même.
© Yann Castanier pour Beauxarts.com
L’humour est souvent de mise durant l’atelier : il s’agit « d’être dans le jeu, et vous pouvez enlever le u ».
La pratique de l’art est aussi un bon moyen de « re-narcissiser » et de « re-subjectiver » les personnes suivies, qui se concentrent sur elles-mêmes, sur leurs facultés, sur leurs goûts, et peuvent « découvrir autre chose » qu’un quotidien habité de fragilités. L’humour est souvent de mise durant l’atelier : il s’agit « d’être dans le jeu, et vous pouvez enlever le u », glisse Nadine, qui ne cessera tout au long de notre conversation d’ouvrir de fascinants tiroirs dans les mots. Elle nous dira aussi, par exemple : « certains vont déstabiliser le groupe en faisant du bruit, comme le bruit qui est à l’intérieur d’eux. » Autrement dit, tout fait sens. Le bilan opéré à l’hôpital en fin de dispositif permet d’ailleurs de revenir sur cette expérience à part, où chacun aura expérimenté une partie méconnue de lui-même, et donné du sens à des gestes, des choix, des impasses, des éclats de lumière.
La pratique de l’art est aussi un bon moyen de « re-narcissiser » et de « re-subjectiver » les personnes suivies, qui se concentrent sur elles-mêmes, sur leurs facultés, sur leurs goûts, et peuvent « découvrir autre chose » qu’un quotidien habité de fragilités.
© Yann Castanier pour Beauxarts.com
Ancienne directrice de la communication de l’ICOM (Conseil international des musées), Nadine Amorim a décidé de s’orienter vers l’art-thérapie après une pause professionnelle, un tour du monde et une rencontre impromptue avec une art-thérapeute américaine. Rentrée en France, elle a suivi une formation de deux ans en Spécialisation des thérapies à médiation artistique adossée à l’Université de Paris V, puis a été embauchée en 2018 à l’hôpital de Sèvres pour un mi-temps dans un service d’addictologie. Elle le complète de missions dans un EHPAD, où elle accompagne des patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Nadine a d’ailleurs emmené ces derniers au château de Versailles, dont la visite a pu raviver de vieux souvenirs de beauté. Aussi, pour faire comprendre sa mission aux soignants qui l’entourent, elle a mené avec eux des ateliers afin de « leur faire comprendre de quoi il retourne, ce que ça fait de se retrouver face à une page blanche ». Une page blanche aussi déstabilisante qu’un miroir.
Pour en savoir plus sur Nadine Amorim
Au-delà. Rituels pour un nouveau monde
Du 15 février 2023 au 7 mai 2023
www.lafayetteanticipations.com
Lafayette Anticipations • 9 Rue du Plâtre • 75004 Paris
www.lafayetteanticipations.com
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