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Korakrit Arunanondchai et Alex Gvoijic, Songs for living, 2021
Vidéo HD monocanal, couleur, son ; 20'53'' • Courtesy Korakrit Arunanondchai et Alex Gvoijic, et des galeries Carlos/Ishikawa, London ; C L E A R I N G, New York, Brussels ; Kukje Gallery, Seoul ; et Bangkok CityCity Gallery, Bangkok / © Korakrit Arunanondchai 2022
D’abord, une petite tisane. Offerte à quiconque passe l’entrée de la fondation, celle-ci a été conçue par un artiste herboriste nommé Mathis Perron à partir d’herbes et de fleurs – tilleul, camomille, sauge fumée, trèfle rouge… On comprend d’emblée qu’il s’agit moins d’une dégustation que d’un rite de passage (le mot est lâché), passant par la digestion d’une sorte de potion. Pas magique, certes, mais qui veut par son goût naturel – et les propriétés nutritives de ses plantes – ancrer directement les visiteurs dans un monde vivant, qui pousse, se goûte, s’anime. « Alors que le monde semble de plus en plus profane et hostile – trop rapide, trop rétif à l’engagement, trop dépendant de la nécessité néolibérale de performance et de production, trop axé sur la consommation (…), trop privé de dévotion aux symboles et aux points d’ancrage (…), le désir d’atteindre le sacré peut être considéré comme un nouveau mécanisme d’adaptation, celui d’une contre-culture qui réagit à la profanation généralisée du vivant », explique Agnes Gryczkowska, commissaire.
Vue de l’exposition « Au-delà. Rituels pour un nouveau monde » à Lafayette Anticipations. Bianca Bondi, « Beltane Oracle », 2022 – 2023
Courtesy Bianca Bondi et Galerie mor charpentier, Paris / © ADAGP, Paris, 2023 / Photo Martin Argyroglo
Une expérience enveloppante grâce aux compositions sonores de Kali Malone ou au jardin enchanté de Bianca Bondi.
Dès ce premier pas, donc, l’exposition « Au-delà » se vit comme une expérience : elle sera immersive, enveloppante, tout au long du parcours, notamment grâce aux compositions sonores de Kali Malone qui teintent l’atmosphère (et dont l’ambition n’est rien de moins que d’induire un « état proche de la transe », nous dit le catalogue de l’exposition), ou encore grâce à une œuvre monumentale de Bianca Bondi (la plus ambitieuse) [ill. ci-dessus], que l’on traverse comme un jardin enchanté et qui a été réalisée à partir de sel et de bois brûlé, de « larmes d’une fille aînée » et de « lait pour un fils aîné » (son propre lait maternel). Le tout se termine sur un spectaculaire final en vidéo signé du Thaïlandais Korakrit Arunanondchai et de l’Américain Alex Gvojic, sorte de trip hallucinogène tout en danses autour du feu.
Wifredo Lam, Untitled, 1944
Gouache et craie noire sur papier • Courtesy Galerie Pangée, Montréal / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Daniel Fabian – Fabian Restauratoren GmbH – Switzerland
La commissaire Agnes Gryczkowska a conçu l’exposition presque comme une œuvre à plusieurs mains, plusieurs voix incantatoires. Elle-même est autrice, musicienne, performeuse, et son approche sensible, bien plus que scientifique, s’incarne dans cette conversation riche de quarante œuvres, surtout dans les grands écarts qu’elle opère. Ce sont, par exemple, des statuettes antiques, idoles cycladiques du 3e millénaire avant notre ère, qui dialoguent avec l’œuvre de Bianca Bondi : la jeune femme, mère depuis peu – et c’est pourquoi elle a utilisé son propre lait –, voit son histoire entrelacée avec ces statuettes morcelées, autrefois brisées lors de rituels de fertilité. C’est, encore, le peintre cubain Wifredo Lam, présent à travers une toile de 1944 qui convoque dans un ballet de lignes bleutées la religion (santería) de sa grand-mère prêtresse face à un manuscrit illuminé d’Hildegard von Bingen (réalisé au XIIe siècle, il a été perdu mais reproduit dans l’entre-deux-guerres), qui illustre la « quête du divin » de cette érudite mystique.
Romeo Castellucci, Tragedia Endogonidia film cycle #01 Cesena, 2002
Vidéo d’archive par Cristiano Carloni et Stefano Franceschetti (19'35") • Musique originale de Scott Gibbons • Photo Luca Del Pia
Le rituel tient parfois de la mise en scène (artificielle ?). Par exemple chez l’extravagant Romeo Castellucci, présent à travers quatre extraits vidéo de performances : l’homme de théâtre et plasticien italien s’est illustré dans la conception de spectacles hybrides, très visuels, violents, sans récit, qui font du théâtre le temple d’une expérience collective. Provocant, l’homme séduit ou écœure selon les sensibilités, mais néanmoins détonne dans le paysage des arts vivants et, selon le catalogue, « témoigne de la folie cathartique du théâtre en tant que rituel, ainsi que de la capacité du théâtre à induire des états où le corps et l’esprit (…) accomplissent des modes de transmission viscéraux ». D’autres artistes jouent de mises en scène spectaculaires et mortuaires, tel Tobias Spichtig et son installation Dance of the Dead (Totentanz) (2023), qui convie dans l’espace d’exposition la haute silhouette de la mort et de sa faux. Ou Jeanne Vicerial et sa Gisante (2020–2021) tissée de fils noirs, sculpturale représentation de la mort d’une reine plongée dans l’ombre (initialement conçue pour la basilique de Saint-Denis où sont enterrés les rois de France).
À gauche : Tobias Spichtig, “Fuck your void. It’s full of everything” (2022, huile sur toile, 125 x 195 cm) / À droite : Jeanne Vicerial, “Présence 3-Totem” (2021)
Courtesy Tobias Spichtig. © Catherine Mary-Houdin pour Les Quinconces-L'Espal / © ADAGP, Paris, 2023
L’une des plus belles œuvres de l’exposition – la plus essentielle, vitale – est un ensemble de sculptures en fibre de verre d’Eva Hesse.
Parfois, le rituel est plus intime. Et d’autant plus poignant. L’une des plus belles œuvres de l’exposition – la plus essentielle, vitale – est un ensemble de sculptures en fibre de verre d’Eva Hesse. Elles ont été conçues vers 1970, alors que l’artiste allemande était très malade, sur le point de mourir d’une tumeur cérébrale. Ces imposants boyaux suspendus évoquent les jambes et les pieds tels qu’elle pouvait les voir depuis son lit d’hôpital, allongée, impuissante face à la décrépitude progressive et absurde de son propre corps. Car elles font le lien entre le sol et le ciel, car elles s’élèvent tout en rappelant étrangement de gros vers de terre, ces sculptures paraissent modelées d’une main tout à la fois spirituelle et terrienne, hantée d’angoisses mais sauvée par l’impulsion du besoin de créer, jusqu’au bout. C’est ce qu’on choisira de retenir de cette exposition : le rituel le plus vrai, le moins artificiel, semble tout simplement être celui du geste artistique, qui sauve l’artiste… comme ses regardeurs attentifs, dont le temps ralentit, et les sens s’aiguisent.
Au-delà. Rituels pour un nouveau monde
Du 15 février 2023 au 7 mai 2023
www.lafayetteanticipations.com
Lafayette Anticipations • 9 Rue du Plâtre • 75004 Paris
www.lafayetteanticipations.com
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