Sur la facade principale, une pancarte annonce:« 2025-2030 Le centre Pompidou se metamorphose!». Le Centre Georges Pompidou ferme ses portes pour une duree de 5 ans pour travaux, 22 septembre 2025
© Eric Broncard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
« Rien ne nous y préparait. Tout nous y préparait. » Le titre de l’exposition du photographe Wolfgang Tillmans (né en 1968), la dernière à s’installer entre les murs du Centre Pompidou, s’accorde particulièrement bien à l’émotion provoquée par la fermeture pour travaux du musée. Annoncée, surmédiatisée, redoutée, celle-ci arrive finalement un lundi lumineux d’automne.
Un jour comme les autres pour Max, touriste ukrainien de 34 ans, qui visite Paris et le Centre Pompidou pour la première fois aujourd’hui. « Je suis là par accident », nous confie-t-il ainsi entre deux images de la phénoménale exposition Tillmans, qui s’étend sur les 6 000 m2 de l’ancienne Bibliothèque publique d’information (Bpi) et qui est, spécialement pour ce jour de fermeture, gratuite.
Dernier jour pour le photomaton du Centre Pompidou, 22 septembre 2025
© Eric Broncard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Pour Chantal et Marie-Paule, deux sœurs nées dans les années 1960, c’est aussi une première. « On passait à côté, et comme on savait que ça allait fermer, et qu’en plus l’entrée était gratuite, on est entré. Nous n’étions encore jamais venues ! Mais d’ordinaire, comme on est auxiliaires de vie, on n’a que deux heures de pause par jour, ce n’est pas assez pour visiter, et puis l’entrée était chère. » Curieuses, elles observent l’architecture de près, « très particulière, il faut le dire », et se souviennent du scandale provoqué à l’époque de l’ouverture du Centre.
« La fermeture du Centre Pompidou sera un manque pour beaucoup de choses, pour les expos, mais aussi le cinéma, les spectacles, les conférences…. »
Annick
Pour Annick, ancienne éditrice de 74 ans, c’est tout le contraire. Assidue, elle a déjà visité plusieurs fois l’exposition, mais jamais entièrement (il est vrai qu’on a rarement vu un accrochage d’une telle ampleur, qui se faufile jusque derrière les murs), et revenait pour une dernière visite avant fermeture. « J’ai vu construire le Centre Pompidou, et je suis adhérente presque depuis l’ouverture. Sa fermeture sera un manque pour beaucoup de choses, pour les expos, mais aussi le cinéma, les spectacles, les conférences… Je venais au moins une fois par semaine ! C’est un lieu magnifique, mais les explications de cette fermeture brutale ont été ténues. Je sais déjà que ça ne durera pas cinq ans. »
Pour son dernier jour d’ouverture, de nombreux visiteurs sont venus visiter l’exposition du photographe Wolgang Tillmans, installée dans l’ancien espace de la bibliothèque, 22 septembre 2025
© Eric Broncard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Cette phrase, ce pessimisme, nous l’avons entendu chez un grand nombre de visiteurs, persuadés que de tels travaux seront forcément en retard. Dans le hall, où tout est déjà fermé et plongé dans une triste obscurité (librairie, boutique, café), Julien, 47 ans, n’en pense pas moins, et grimace. Il est venu exprès de Normandie pour photographier en ce dernier jour le portrait de Georges Pompidou par Victor Vasarely qui surplombe la billetterie du Centre : « Je venais avec ma grand-mère quand j’étais petit, et j’adorais l’effet d’optique de cette œuvre. Je me demande s’ils vont la garder… J’ai regardé les premiers dessins du futur Centre Pompidou, et ils ne m’ont pas emballé. »
Caisses de rangement dans les salles d’exposition vides du Centre Pompidou, 22 septembre 2025
© Julien de Rosa / Afp
« Le Centre Pompidou a été comme une école pour moi. »
JonOne
Le changement, reconnaît Malika, 25 ans, fait peur. « Qu’est-ce que ça va devenir ? », interroge cette jeune Canadienne qui vient à Paris une fois par an, et ne manque jamais de venir à Beaubourg. Le musée va-t-il perdre son identité, s’embourgeoiser, devenir lisse et luxueux ? Le doute, la crainte aussi, sont très présents chez les visiteurs, qui sont nombreux à faire la queue pour se prendre en photo dans le Photomaton du musée, et repartir chez eux avec un dernier souvenir.
Les souvenirs, justement, pour le street artiste JonOne (né en 1963), ils sont précis, et précieux. « Je suis arrivé à Paris en 1987, nous raconte-t-il par téléphone. Châtelet était le lieu de rencontres de toute la scène hip-hop, et je voyais cet immeuble un peu bizarre, comme une raffinerie de pétrole. Je venais du ghetto, et le Centre Pompidou a été comme une école pour moi. Je passais des heures à la librairie pour regarder des livres d’art ! Un jour, j’ai vu sortir de Pompidou Keith Haring. Je suis allé le voir, et la première chose qu’il m’a demandé, c’était : ‘Mais qu’est-ce que tu fais ici ?’ Car avant, les gens comme moi ne sortaient pas du ghetto. Il a été surpris et m’a donné plein de petits cadeaux, comme des pin’s… C’est l’un de mes souvenirs les plus forts. Et puis, je suis fier d’avoir exposé dans l’exposition ‘Paris noir’. Cela représente beaucoup de chose pour moi, immigré de Saint-Domingue, j’étais heureux que le musée porte un projet aussi fort ! »
Dernier jour de l’exposition « Wolfgang Tillmans » à la BPI du centre Pompidou, 22 septembre 2025
© Eric Broncard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Eva Nielsen (née en 1983), artiste nommée au prix Marcel Duchamp cette année, n’exposera pas au Centre Pompidou comme c’est la coutume, mais au musée d’Art moderne de Paris. Enthousiaste tout de même à l’idée de parler du Centre, elle évoque avec gourmandise les expositions qui l’ont marquée : Pierre Huyghe en 2013, Georgia O’Keeffe en 2021, « Cher peintre » en 2002, Robert Rauschenberg en 2006… « J’arrivais par le RER D aux Halles, et c’était une institution sur mon chemin. Même avant d’entrer aux Beaux-Arts et de fréquenter les expositions, j’étais étudiante à Censier et j’allais à la bibliothèque du Centre. Cette grande bibliothèque gratuite était pour moi une grotte de trésors, j’y ai passé des jours et des jours ! » L’avenir l’inquiète moins que JonOne : « Tout dépend de comment ils vont développer les monstrations hors-les-murs… Mais c’est sûr que le Centre va nous manquer, cinq ans, c’est très très long pour les artistes. »
Chacun mesure la longueur des travaux à sa propre existence…
Cinq ans. Pour Nina et Roxanne, deux étudiantes de 24 et 21, ans, comme pour la plupart des visiteurs que nous avons interrogés, c’est la même question qui revient : « Où en serai-je dans cinq ans ? On est jeunes, il se sera passé tellement de choses dans nos vies ! » De son côté, Pierrick, 75 ans, soupire, tout à coup ému : « Je ne suis même pas sûr de le revoir… » De fait, ni le Grand Palais (fermé durant quatre ans), ni le musée Carnavalet (idem) n’avaient provoqué un tel émoi intime ; chacun mesure la longueur des travaux à sa propre existence…
L’exposition de Wolfgang Tillmans installée dans l’ancienne BPI, 22 septembre 2025
© Eric Broncard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Preuve que le Centre Pompidou incarne bien plus que les autres un lieu de vie, où l’on passe acheter un livre à la librairie sans forcément aller voir une exposition, où se donne rendez-vous pour boire un café, où l’on profite d’un rencard amoureux pour y découvrir un film d’auteur ; un « musée du quotidien », en somme, en plein centre de Paris. JonOne confirme : « Mes fils allaient à l’école juste en face, alors, le Centre Pompidou, c’était le musée du quartier, comme un musée familial, mes fils jouaient devant les statues de Niki de Saint Phalle et de Jean Tinguely. Je suis très triste qu’il ferme pour cinq ans, ça me semble énorme. »
Les escalators des fameuses « chenilles » du Centre Pompidou, mars 2025
© Mario Fourmy / Sipa
Au-delà de la mélancolie, infiniment palpable en ce dernier jour, on retiendra pour finir le témoignage de Béatrice, 65 ans, qui, nous voyant carnet et crayon à la main, tient à nous raconter son expérience : « Quand j’ai su que Beaubourg allait fermer, il y a un an, j’ai tout de suite tenu à prendre une carte d’abonnement pour y revenir souvent. Avant, je n’avais pas le temps de venir, mais là, j’étais à la retraite depuis peu… Et j’ai complètement redécouvert le musée ! J’y ai vu plein de gens différents, de tous les âges, de tous les genres, des groupes avec des professeurs, des touristes du monde entier… J’ai eu cette chance-là, pendant un an, de venir régulièrement, et je venais avec mon appareil photo. Vous savez, je me souviens encore du flash info annonçant son ouverture, et le scandale qui allait avec, du fin fond de ma province. Quand je venais à Paris, ma grand-mère m’emmenait dans les musées. Mais pas celui-là : le Centre Pompidou, c’est celui que j’ai découvert toute seule, celui qui m’a fait prendre conscience de l’importance d’un musée. Alors, aujourd’hui, je suis vraiment contente d’être là. » Et nous donc !
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