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Vue de l’atelier d’Hélène Delprat à Argenteuil
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
Impossible de détacher son regard de la toile, vaste embuscade des détails à l’infini. L’œil est happé par les délices de la matière picturale, les lignes sinueuses infinies, ombres dansantes, motifs décoratifs, créatures hybrides, loups aux dents affûtées, figures grimaçantes, fleurs sauvages, plantes invasives… Dans ce paysage fantastique digne des profondeurs subaquatiques, de la Voie lactée ou d’une caverne millénaire, ça palpite, ça vibre, ça grouille de vie. Chaque recoin du tableau semble dissimuler quelque chose. Les yeux sont à l’affût, en alerte. L’imagination bouillonne.
L’esprit s’emballe et voudrait s’improviser archéologue de sites improbables dont il explorerait pas à pas les strates enchevêtrées, cherchant à retrouver les ramifications qui unissent ces formes étrangement familières, ce conglomérat à la beauté bizarre, rugueuse, décalée.
Hélène Delprat
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
Dans son atelier d’Argenteuil, vaste bâtiment industriel d’une gare désaffectée au nord de Paris, sous la lumière d’un ciel hivernal, Hélène Delprat porte d’ultimes coups de pinceau à ses dernières peintures, au beau milieu d’une armada de pots de couleurs dont les éclats et coulures ont débordé pour redessiner l’espace. Au-dessus d’elle, comme si le tableau n’était pas assez merveilleux, un diamant mandarin chantonne et voltige dans les airs.
L’oiseau au plumage délicat assorti à la palette de l’artiste – vermillon, rose pâle, vert d’eau, bleu gris, rouge sang – semble tout droit sorti de l’un de ces grands formats dont certains iront rejoindre au prinemps la fondation Maeght, à Saint-Paul de Vence, pour une exposition aux allures de rétrospective, même si Hélène Delprat réfute le terme… « Je n’aime pas regarder en arrière, je n’ai pas d’attachement à ce que je fais. Plus l’atelier est vide, plus cela me va. Une fois le tableau fini : du balai, du vent, plus de trace, pas d’état d’âme. Je n’ai aucune nostalgie. Si ça part dans les réserves de galeries, parfait de ne plus l’avoir sur les épaules et de pouvoir recommencer autre chose », confie l’artiste au franc-parler teinté de douceur.
Optons alors plutôt pour un parcours avec un regard rétrospectif. Le sien et celui de sa complice, l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac, qui en assure le commissariat. Les deux se sont bien trouvées, personnalités atypiques lumineuses et frondeuses, libres-penseuses, déterminées et inflexibles ayant cheminé sans se soucier des modes et des codes.
Quand Hélène Delprat commence un tableau, elle ne sait pas où elle va, il n’y a pas d’esquisse, pas de plan prédéfini. « Ce n’est pas un bazar non plus car il est trop organisé. L’œuvre a plusieurs niveaux de lecture, un sens donné précis dont chacun peut faire ce qu’il veut. Tout est lié mais personne n’est obligé de le savoir. » Sous la toile, il se trouve une gigantesque trame sous-jacente faite d’une multitude de références dont l’artiste s’est nourrie pour réenvisager le monde.
Quand Hélène Delprat commence un tableau, elle ne sait pas où elle va, il n’y a pas d’esquisse, pas de plan prédéfini.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
« Essayez de manger tout ce que vous pouvez manger. Puis après étonnez-nous, racontez-nous des choses vivantes. »
Hélène Delprat à ses étudiants aux Beaux-Arts
Les sources sont infinies : grotesques de la Renaissance et excentricités du peintre Piero di Cosimo (1462–1522), marginalia de manuscrits gothiques, caricatures anglaises du XVIIIe siècle, masques d’Ensor, insolences de Picabia et de Gérard Gasiorowski, période vache de Magritte, excès de Paul McCarthy, personnalité double d’Ad Reinhardt, figures de cire des cabinets d’anatomie, films tels que les Enfants terribles (1950) de Jean-Pierre Melville, adapté de son propre roman par Cocteau (dont elle n’aime pas les dessins), Voyage au centre de la Terre (1959) en Technicolor d’après le roman de Jules Verne, Au hasard Balthazar (1966) de Robert Bresson, J’accuse (1919) d’Abel Gance, Melancholia (2011) de Lars von Trier sur la fin du monde, mais aussi les cartoons, les films de série B, sans oublier, côté littérature, les contes d’Hoffmann, les Métamorphoses d’Ovide, Dante, Messaline d’Alfred Jarry, les écrits du philosophe Ludwig Wittgenstein.
Hélène Delprat est une iconophage, un ogre de la connaissance qui dévore textes et images pour les restituer dans de grandes compositions hantées par les fantômes de la mémoire collective et de récits plus intimes.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
Et puis il y a l’imagerie de la guerre, particulièrement celles de 14–18 et 39–45, omniprésente chez Delprat, qui cite dans ses fondamentaux l’ouvrage la Bête est morte ! La Guerre mondiale chez les animaux dessiné par Calvo en pleine occupation allemande, et Der Fuehrer’s Face (1943), court-métrage d’animation américain anti-nazi avec Donald Duck, qui viennent s’ajouter aux innombrables archives disponibles sur Internet… Hélène Delprat est une iconophage, un ogre de la connaissance qui dévore textes et images pour les restituer dans de grandes compositions hantées par les fantômes de la mémoire collective et de récits plus intimes. À ses étudiants des Beaux-Arts (de 2014 à 2023), elle conseillait : « Essayez de manger tout ce que vous pouvez manger. Puis après étonnez-nous, racontez-nous des choses vivantes. »
Derrière l’artiste au pantalon maculé de couleurs, son avatar pictural reproduit une toile signée Magritte, copie exécutée par Yulong Song, un des anciens étudiants d’Hélène Delprat.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
Dans ses nouvelles saillies picturales, la figure de l’artiste est omniprésente et s’impose parfois grandeur nature. Immédiatement identifiable avec sa boule à zéro façon Claude Cahun, ses baskets sur chaussettes hautes portées comme des guêtres, son bermuda vintage, son pull sans manches à motif jacquard, elle s’est représentée sur une toile en train de peindre Magritte qui peint lui-même une femme nue (la Tentative de l’impossible), là en porte-drapeau de sa propre cause, et au centre de l’immense toile occupant tout un pan de mur de l’atelier, elle s’amuse d’une chute de l’artiste qui se prend les pieds dans le tapis, occasionnant une succession de catastrophes, comme pour rappeler que tout peut basculer d’un moment à l’autre.
« J’aime l’excès, je n’aime pas le tiède », souligne la créatrice qui ne se prend pas au sérieux, se décrit comme râleuse, de mauvaise foi et jamais satisfaite. Sa radicalité ne fait aucun doute, elle qui a choisi de s’isoler dans son atelier loin de la scène artistique durant quinze longues années après des débuts fulgurants.
Diplômée des Beaux-Arts, Hélène Delprat remporte le concours de l’Académie de France à la Villa Médicis, à Rome, où elle part étudier à l’âge de 25 ans. Trois ans plus tard, en 1985, elle entre à la galerie Maeght pour y rester dix ans. Puis elle plaque tout du jour au lendemain et n’expose plus rien. « J’ai toujours été à l’écart. Je n’aime pas le corporatisme, les peintres entre eux. La revendication de la peinture est aussi chiante que la revendication de la non-peinture. Je n’ai aucun dogme. » Enfant asthmatique, souvent malade, contrainte à la solitude, elle s’était mise à peindre et à dessiner pour passer le temps. Cela lui est devenu vital. « La peinture est toujours ce qui m’ancre, c’est une addiction », dit celle qui n’a jamais cessé de créer durant son éclipse sociale.
Cet autoportrait au drapeau faisant face à l’escabeau et, à ses côtés, la figure de l’artiste en monstre à la palette feront partie du voyage à la fondation Maeght.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
« J’aime changer de registre, éviter le ronron du peintre qui refait la même chose. Il faut sans cesse avoir peur de soi, parvenir à se quitter pour regarder autrement. »
En 2010, le galeriste Christophe Gaillard la convainc de reprendre du service et d’intégrer sa galerie. Autre soutien important, le collectionneur Antoine de Galbert et Paula Aisemberg, respectivement fondateur et directrice de La Maison Rouge, à Paris, lui donnent carte blanche pour s’épanouir dans ces lieux où tout est permis. Ce qu’elle fait en 2017 avec une proposition intitulée « I Did It my Way », promenade baroque au cœur d’une forêt plutôt « cauchemardesque » avec un dispositif de travelling cinéma au plafond et un paysage sonore où résonnent les voix du comédien Jean-Louis Trintignant et de Nicole Stéphane, actrice, réalisatrice et résistante que Delprat admire au point de lui avoir consacré un film.
Un diamant mandarin a élu domicile dans l’atelier, y promenant ses couleurs assorties à celles de la palette de l’artiste.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
Depuis, elle multiplie les projets, dévoile le fruit de ses multiples expérimentations et incursions dans le domaine de la sculpture, de la vidéo (dans de petites séquences, elle se met en scène sur un mode tragi-comique, façon clown burlesque) ou de la céramique – le plus grand four à bois de la manufacture de Sèvres a ainsi exceptionnellement fonctionné pour cuire les vases qu’elle a réalisés avec les artisans de l’institution, en 2021, avec pour partenaires Annette Messager et Ulla von Brandenburg.
Il faudrait ajouter à tout cela sa passion pour la mode et les scénographies réalisées pour le théâtre, notamment la compagnie La Catalyse, troupe d’artistes handicapés dont elle a aimé l’approche sans filtre et sans ego. Dernièrement, si elle a refusé d’être décorée et d’entrer à l’Académie des beaux-arts – les honneurs officiels, très peu pour elle –, Hélène Delprat était du Voyage à Nantes (édition 2022), à la biennale de Lyon (édition 2024) et presque simultanément dans les locaux parisiens de la puissante galerie Hauser & Wirth qu’elle a rejoint sans abandonner pour autant son ami Christophe Gaillard.
Après la fondation Maeght, le Centre Pompidou-Metz lui consacrera à son tour une exposition monographique, en 2027, année où le tissage de la scène manquante de la somptueuse tapisserie de Bayeux devrait s’achever à la manufacture d’Aubusson, d’après un carton qu’elle a signé. Ses créatures excentriques et sa folie douce viendront y compléter la ronde des 626 personnages et 994 animaux que compte déjà ce chef-d’œuvre de l’art roman.
Le monde d’Hélène Delprat est peuplé de créatures fantastiques, du fantôme de l’écrivain Oscar Wilde aux silhouettes mystérieuses et loup-garou hurlant à la pleine lune venus hanter ses projets de sculpture-fontaine pour La Résidence – Le Tremblay, en Normandie, où la galerie Christophe Gaillard a aménagé un manoir au milieu d’un parc.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
« J’aime changer de registre, éviter le ronron du peintre qui refait la même chose. Il faut sans cesse avoir peur de soi, parvenir à se quitter pour regarder autrement. Et toujours avoir conscience de ce qu’on pourrait faire si l’on n’avait plus rien. Se demander : si demain il n’y a plus de téléphone, plus d’ordinateur ni d’autre moyen de communiquer, qu’est-ce que je peux transmettre, raconter pour survivre. »
Hélène Delprat cite alors trois essentiels de son panthéon culturel : Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, où chaque personnage apprend un livre par cœur pour le transmettre, la Peinture à Dora (1946 puis 1999) de François Le Lionnais, ingénieur et mathématicien interné au camp de concentration de Dora en 1944, qui, chaque jour, durant l’appel interminable, décrivait de façon ultra précise à un jeune déporté des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, et, enfin, les conférences sur Proust que faisait à ses compagnons d’infortunes l’écrivain et peintre polonais Józef Czapski lors de son internement dans des camps soviétiques en 1940–1941. Ou comment survivre aux ténèbres par la force de l’art et la création.
Hélène Delprat. Écoutez ! C’est l’éclipse
Du 22 mars 2025 au 9 juin 2025
Fondation Maeght • 623 Chemin des Gardettes • 06570 Saint-Paul-de-Vence
www.fondation-maeght.com
Voyage sonore dans l’œuvre d’Hélène Delprat
Concert par Aline Piboule
Le 24 avril 2025 à la fondation Maeght
Plus d’informations et réservation sur le site de la fondation Maeght
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