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Alberto Giacometti, Cour Giacometti de la fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, 1960
© Succession Giacometti (Fondation Giacometti, Paris et ADAGP, Paris) 2021 Photo Olivier Amsellem - Archives Fondation
« Ce que j’ai pu faire, plus personne ne pourra le refaire. » Aimé Maeght le savait, sa fondation était unique au monde, et elle le demeure à sa façon. Soixante ans après sa création, le modèle de ce premier musée d’art moderne français en mains privées a essaimé.
Mais les mots du ministre André Malraux à son inauguration restent justes : « Il s’est passé ce soir ici quelque chose dans l’histoire de l’esprit. […] Ici est tenté quelque chose qui n’a jamais été tenté : créer un univers dans lequel l’art moderne pourrait trouver à la fois sa place et l’arrière-monde qui s’est appelé, autrefois, le surnaturel. » L’institution que l’Express qualifiait en 1962, deux ans avant son ouverture, de « « folie » d’Aimé Maeght » a connu bien des remous, mais la voilà, vivante comme jamais, agrandie et prête à renouer avec son glorieux passé.
« J’ai essayé de gagner ma vie en étant dessinateur lithographe et ainsi le soir pouvoir peindre. »
L’histoire de la fondation Maeght, c’est avant tout celle d’un gamin du Nord dont la vie fut enchantée par la lumière du Sud et les artistes. Aimé Maeght est né à Hazebrouck en 1906. Son père, employé des chemins de fer, disparaît durant la guerre de 14–18 et sa maison est détruite dans les combats. La famille est prise en charge par la Croix-Rouge et envoyée dans le sud de la France. Brillant élève, Aimé s’initie à la lithographie dans une école professionnelle à Nîmes. Il se rêve peintre. Dans une lettre de 1946 retrouvée dans les papiers du peintre Georges Rouault, il décrit ainsi les débuts de sa carrière : « J’ai essayé de gagner ma vie en étant dessinateur lithographe et ainsi le soir pouvoir peindre. »
Aimé Maeght avec Pierre Bonnard en 1943. « Si j’avais dû avoir un fils, c’est comme cela que je l’aurais voulu », disait le peintre
© Archives Galerie Maeght
Sans succès : « Les quelques toiles présentées à des marchands soulevaient leur sarcasme ou l’indifférence, encore plus pénible… » Le voilà donc employé chez un imprimeur cannois, qui se spécialise dans la publicité. À la chorale du coin, il tombe sur Marguerite Devaye qui manque de le gifler lors de cette première rencontre ; il l’épouse en 1928. Tout commence alors. Bonnard est le premier peintre à entrer dans leur vie : Aimé Maeght réalise une lithographie pour lui. Et bientôt débarquent Matisse, Kees Van Dongen. La région est chérie des artistes des Années folles. Cocteau, Picasso, Diaghilev et Picabia y animent les casinos de Nice à Monaco de galas tourbillonnants. En 1936, le couple ouvre un magasin de décoration et de radio, baptisé Arte, qui se transforme vite en galerie.
On est encore loin des heures de gloire. Mais l’Occupation est un tournant décisif. Une fois la zone de démarcation instituée, artistes et collectionneurs se réfugient sur la Côte d’Azur. Les lois anti-juives ont en partie anéanti le marché de l’art parisien. Sous l’impulsion de l’ami Bonnard, Aimé Maeght se fait dès 1941 marchand de tableaux. L’une de ses premières expositions ? « Artistes-artisans », avec des œuvres de Le Corbusier, Matisse, Rouault. C’est dans le cadre de ces activités qu’il fait la connaissance de Jean Moulin, dont la galerie d’art niçoise sert de couverture à ses activités de résistant. Quand ce dernier est arrêté par la Gestapo, puis assassiné en juillet 1943, Maeght préfère se replier dans l’arrière-pays et quitte Cannes pour Vence.
Joan Mirò, La Fourche, 1963
Ami du couple, Miró leur présenta Sert, l’architecte de la fondation où il réalisera plus tard son labyrinthe, surmonté de cette fourche tendue vers le ciel.
Fer et bronze • 507 × 455 × 9cm • Coll. Fondation Maeght, Saint Paul de Vence • © Successió Miró / Adagp, Paris, 2024/ © Philippe BLANCHOT / hemis.fr.
Il s’y rapproche de Bonnard, qu’il héberge alors, et de Matisse, pour qui Marguerite pose très souvent. Mais à peine Paris est-il libéré qu’Aimé Maeght y file dans la vieille Citroën de Bonnard. Il ouvre une autre galerie dans la capitale, rue de Téhéran, en octobre 1945. Il présente Matisse à travers des dessins réalisés pendant la guerre, puis Braque, Léger et Picasso.
Très vite, le lieu écrit sa légende, en accueillant en 1947 l’exposition « Le surréalisme », conçue par Breton et Duchamp. Et la maison ne cesse de grossir. Miró, Calder et Giacometti débarquent bientôt. Resté éditeur dans l’âme, dans un esprit de « démocratisation de l’art », Maeght invite à la gravure tous ses fidèles.
« Quand, par la presse, le papier et le signe se sont rejoints, la culture était née de cette empreinte, de cette étreinte, écrit son fils Adrien. Quiconque s’intéresse à l’édition finit par s’inscrire dans cette histoire, jusqu’au vertige. Aimé Maeght fut de ceux-là. En demandant, en 1946, aux artistes qu’il soutenait dans sa galerie de réaliser des œuvres graphiques originales, en leur donnant les moyens techniques et financiers de créer sans contrainte, il fut l’un des éditeurs d’art de cette fin du XXe. »
Georges Braques, Les Poissons, 1963–1964
Le bassin imaginé par Braque fait partie des nombreuses commandes passées par Aimé Maeght aux artistes dès la conception de sa fondation.
Mosaïque • 460 × 1214cm • Coll. Fondation Maeght, Saint Paul de Vence • © Fondation Maeght
C’est ainsi que la fondation possède un magistral ensemble gravé des artistes aimés par Aimé. Il publie aussi Tristan Tzara, Paul Eluard, Jacques Prévert. Il sait comme peu marier peintres et poètes, dans des livres précieux ou de simples éditions monographiques, imprimées chez Arte par son fils Adrien. Mais la galerie s’ouvre aussi à une nouvelle génération : les frères Bram et Geer van Velde, Pierre Tal Coat, Antoni Tàpies. Elle suit l’esprit du temps, jusqu’au début des années 1960 : les Nouveaux Réalistes et le pop art ne sont pas au goût de la famille. Et d’autres aventures l’attendent.
« Si tu fais ça, je t’apporte ma barbouille. Je peindrai même les rochers. »
Fernand Léger
Elles commencent par un drame. En 1953, Bernard, le fils de 11 ans, meurt d’une leucémie. Aux parents effondrés, Georges Braque conseille d’« entreprendre quelque chose qui les dépasse ». Un voyage aux États-Unis est décisif : les Maeght y découvrent les collections Barnes, Philips et Solomon R. Guggenheim. C’est décidé : les dix hectares de pinède où ils rêvaient de construire leur mas, au flanc de la colline des Gardettes, à Saint-Paul-de-Vence, verront un autre rêve se réaliser. Ils y repèrent une chapelle en ruine. Elle était jadis dédiée à saint Bernard. Le signe qu’ils attendaient. « Faites quelque chose ici, quelque chose qui n’aurait pas de but spéculatif, qui nous permettrait à nous les artistes d’exposer de la sculpture et de la peinture dans les meilleures conditions possibles de lumière et d’espace. Faites-le, je vous aiderai », insiste Braque. Fernand Léger y met aussi du sien : « Si tu fais ça, je t’apporte ma barbouille. Je peindrai même les rochers. »
Alexander Calder, Les Renforts, 1964
Le sculpteur américain expose dès 1950 dans la galerie Maeght, qui édite ses lithographies. Pour l’ouverture de la fondation, il a imaginé cet immense stabile, qui signe de sa silhouette noire l’entrée du bâtiment.
Stabile • 570 cm • Coll. Fondation Maeght, Saint Paul de Vence • © Archives Fondation Maeght / Photo Olivier Amsellem / © 2024 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris
En 1960, lors d’une visite à Palma de Majorque, le couple découvre l’atelier de Miró, construit par Josep Lluís Sert. Coup de cœur : l’architecte catalan dessinera les plans de leur future fondation. Pour la financer, il faut 20 millions de francs (plus de 4 M€ actuels), c’est colossal pour l’époque ! Les Maeght vendent deux Braque, un Matisse, un Léger et un Bonnard. Ce sera un lieu conçu pour et avec les artistes. Avec jardin de sculptures, terrasses et patios, 850 m² d’espaces d’exposition, bibliothèque et librairie. Brique, terre cuite, béton : Sert réinterprète en version moderne les codes du village méditerranéen, intégrant ses bâtiments en harmonie avec la nature, à l’ombre des splendides pins parasols qui dominent la vallée en contrebas. Il y apaise la brutalité du soleil méditerranéen avec des « pièges de lumière ».
Mécène et marchand d’art, Aimé Maeght (1906–1981) tissait des liens très forts avec les artistes qu’il soutenait. Ici avec avec Marc Chagall
© Archives Fondation Maeght / Photo Claude Gaspari
Hérissés de ces étranges cornettes blanches qui font sa signature, les bâtiments sont « semblables à un ébat de mouettes », célèbre le Monde en visite sur le chantier, qui poursuit ainsi : « Constructions où la brique cuite le dispute à la pierre patinée et la chaux au verre, toits blancs incurvés, dont les angles sont relevés comme des feuilles de papier où jouerait le vent, fleurs et fresques, sculptures sous les pins, bassins et patios, terrasses et murets : c’est toute une harmonie en fauve, vert sombre et blanc qu’offre la première vision de la fondation Maeght. La stridence a été laissée aux criquets et aux cigales qui s’accordent aux tons graves des bulldozers en action. »
Peintres et sculpteurs collaborent en imaginant des œuvres s’intégrant au bâtiment et au paysage, entre chênes-lièges, thym et romarin : ainsi naissent la cour Giacometti et le labyrinthe Miró, un parcours entier de sculptures dans les jardins. Chagall et de Tal Coat réalisent des mosaïques aux murs, Braque un bassin et un vitrail, Pol Bury une fontaine.
Marguerite et Aimé Maeght devant la fondation en 1976
© Archives Fondation Maeght
Le couple Maeght lègue à sa fondation le fonds même de la collection, dont les sculptures et toiles des « cinq grands » qui ont façonné leur destin : Braque, Giacometti, Kandinsky, Chagall et Miró. « Je suis convaincu qu’avec la socialisation probable de notre société dans l’avenir, la position du marchand de tableaux est devenue anachronique, assure alors Aimé Maeght. Les avantages sociaux dont vont bénéficier les artistes vont en quelque sorte les réintégrer dans la société. D’autre part, la notion du collectionneur qui cache ses tableaux est une notion dépassée. De nos jours, on est plus dépositaire que propriétaire. Regardez les États-Unis. J’espère que ce centre apportera dans l’art contemporain un élément expérimental, d’avant-garde, de création. Enfin, je suis content de montrer mes tableaux. » Une salle réunira les œuvres dont la famille jouissait dans son salon : le Paysage au Cannet de Bonnard ; les Oiseaux noirs de Braque ; Leda et le cygne de Matisse, ainsi que cinq portraits de Marguerite que ce dernier a dessinés en 1944.
L’Œuf de mammouth, l’une des sculptures du labyrinthe Miró, construit entre 1961 et 1981, qui en compte une centaine
© Successió Miró / Adagp, Paris, 2024/ © Archives Fondation Maeght / Photo Olivier Amsellem
Le 28 juillet 1964, les petites-filles Maeght (Isabelle, 9 ans, Florence, 7 ans, et Françoise, 5 ans) apportent sur un coussin de velours rouge les clés de la fondation à Malraux, lyriquement enchanté : « Ceci n’est pas un musée, car vous avez tenté de résumer l’amour… » Le vernissage relève du mythe.
Deux mille personnes s’y pressent. Chagall rayonne en commentant chacune de ses œuvres au ministre de De Gaulle, qui félicite Giacometti devant ses silhouettes filiformes : « C’est un aboutissement. »
Un rendez-vous pour mélomanes qui a marqué l’histoire des lieux : les Nuits de la fondation Maeght, programme estival mêlant musique, danse, théâtre et poésie (ici un concert en 1986)
© Archives Fondation Maeght
Pendant la soirée, Yves Montand et Ella Fitzgerald chantent en duo : première des nombreuses nuits que le lieu offrira à la crème de la musique et de la danse contemporaine. Merce Cunningham y dansera sur des musiques de John Cage, dans des décors de Jasper Johns, Robert Morris et Frank Stella. Le compositeur expérimental Karlheinz Stockhausen y connaîtra de belles nuits d’orage, comme Olivier Messiaen.
Le village d’artistes dont Maeght et sa troupe rêvaient n’est pas tout à fait achevé : manquent les huit maisons qui devaient l’animer. Mais, en 1975, les projets d’extension se heurtent au refus des édiles locaux.
Idem pour l’annexe imaginée pour le Marais parisien ; l’idée fait long feu. Qu’importe, la fondation brille de mille feux. Aimé Maeght a proposé à un jeune clerc du commissaire-priseur Maurice Rheims, Jean-Louis Prat, de lui succéder.
L’extension du bâtiment, avec ses nouveaux espaces creusés en sous-sol, dont cette grande salle sous la cour Giacometti, a été dévoilée au public le 28 juin
© Glamodrama pour Silvio d’Ascia / Archives Fondation Maeght
Pendant trente-cinq ans à sa tête, ce dernier fera rayonner la fondation avec des expositions d’anthologie, comme « Le Musée imaginaire d’André Malraux » en 1973, que le principal intéressé juge « extraordinaire, stupéfiante, émouvante ». Nicolas de Staël, Giacometti, Hans Hartung, Bram van Velde, Max Ernst, des monographies qui font référence.
Ou encore des présentations thématiques d’envergure, comme « La sculpture du XXe siècle » ou « Le noir est une couleur ». Mais à la mort d’Aimé Maeght, en 1981, la situation s’est complexifiée. Les brouilles familiales sont nombreuses et intenses. Commencent de longues turbulences. Heureusement, la fondation semble avoir aujourd’hui retrouvé la paix. Dotée de nouvelles salles qui miraculeusement n’enlèvent rien à son harmonie, elle nous fait entendre ici ce que Braque y percevait, « l’art et son bruit de source ».
Amitiés, Bonnard-Matisse
Du 29 juillet 2024 au 6 octobre 2024
Fondation Maeght • 623 Chemin des Gardettes • 06570 Saint-Paul-de-Vence
www.fondation-maeght.com
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