Article réservé aux abonnés
Lola Penicaud dans son atelier à Lons-le-Saunier, 2023
© Loris Fae pour BeauxArts.com
À la Slow Galerie, son exposition n’occupe qu’un petit pan de mur, et pourtant… L’émotion provoquée par l’univers de Lola Penicaud (née en 1994) nous retient un bon moment devant cette série de dix illustrations, qui toutes mettent en scène des femmes à la peau rouge et aux chairs généreuses, dont on devine qu’elles sont en réalité minuscules puisque leur travail consiste à cueillir des pétales de fleurs aussi longs que leurs bras, à porter sur leur dos des pommes de pin aussi grandes qu’elles, ou encore à cuisiner avec des cuillères dignes d’outils agricoles.
L’ensemble a été réalisé suite à une récompense, celle du prix Jeunes talents des Agents Associés, qui offre au lauréat de la catégorie « illustration » l’occasion d’exposer à la Slow Galerie. « La plupart des dessins datent de cette année, nous explique Lola Penicaud. Quand j’ai rencontré Lamia Magliuli (fondatrice de la galerie, ndlr), nous avons discuté d’un premier dessin de la série des ‘Cueilleuses’ que j’avais fait il y a un an et demi ; c’était un sujet que j’avais envie de développer, et à partir duquel j’ai fait tous les autres dessins, de juillet à octobre. »
« Je préfère rendre hommage aux gestes de ceux qui cravachent. »
© Loris Fae pour BeauxArts.com
« Pendant longtemps, j’ai eu envie de dessiner des choses belles… Mais, finalement, je préfère rendre hommage aux gestes de ceux qui cravachent. »
On reconnaît dans ces « Cueilleuses » bien des préoccupations de la jeune génération : ses personnages sont des femmes, travailleuses invisibles qui échappent aux canons de beauté dominants mais affichent un grand courage face au labeur, et dont la peau rouge veut parler à tous, englober dans une même teinte irréaliste les couleurs de peau du monde entier. Cela dit, Lola Penicaud ne souhaite pas faire de son exposition un meeting politique. Au contraire, nous dit-elle, elle veut créer un monde « onirique », afin d’aborder des « sujets de société » mais sans « rien affirmer », en laissant la porte ouverte à l’imaginaire.
Formée (entre autres) au cinéma d’animation, elle cite en exemple le réalisateur japonais Hayao Miyazaki, dont les longs-métrages fantastiques représentent volontiers des personnages au travail (par exemple dans Le Voyage de Chihiro, épopée délirante dans les coulisses d’un grand établissement de bains publics). « Pendant longtemps, j’ai eu envie de dessiner des choses belles, la farniente… Mais, finalement, je préfère rendre hommage aux gestes de ceux qui cravachent, à ce quotidien qui n’est pas forcément glamour, en tâchant par ailleurs de ne pas le rendre exotique, de ne pas le traiter comme un sujet pour bobos. C’est pourquoi je choisis de dessiner un milieu plaisant visuellement, qui rassure peut-être, afin que le sujet paraisse moins agressif. »
Avec les dessins de Lola Penicaud, on peut lire de courts textes poétiques
© Loris Fae pour BeauxArts.com
Faire entrevoir la voie de l’art à ceux qui n’oseraient pas y penser : « Beaucoup d’enfants ne se disent pas qu’ils peuvent faire du dessin… »
»Toute en subtilités, la jeune femme adjoint à ses dessins de courts textes poétiques — extrait : « Malgré la poésie qu’inspire le nom de ces travailleuses de la fleur, l’exploitation des pétales pour en faire des jus sucrés (favorables les jours d’aubes pluvieuses) reste une des tâches les plus rudes à tenir dans le temps physiquement. On murmure la rumeur d’une révolte rouge-coquelicot, bientôt un sifflement… » Ces textes ne sont absolument pas anodins, mais participent pleinement de son ambition de conteuse. C’est d’ailleurs par eux qu’elle arrive au dessin, en commençant d’abord par écrire, puis en réalisant des crayonnés sur papier, qu’elle scanne et retouche à l’ordinateur.
Mais pour comprendre Lola Penicaud, il faut tâcher de voir au-delà des frontières de la feuille. Sensible aux sujets sociaux, on l’aura compris, l’illustratrice a grandi dans une « famille d’éducateurs spécialisés », entourée des discussions de son oncle, sa tante, son père, son beau-père, sa cousine et de leurs amis (cela dit, elle nous le précise par mail après l’interview, sa mère est clerc d’avocat, et Lola ne tient pas à entretenir un « storytelling » qui laisserait à penser qu’elle « baigne dans le social uniquement »). Après ses études à l’école Emile-Cohl à Lyon, elle a donc eu envie de déménager dans une ville où elle pourrait devenir véritablement actrice de la vie culturelle locale, autrement dit une petite ville en manque de structures artistiques : Lons-le-Saunier.
« Beaucoup d’enfants ne se disent pas qu’ils peuvent faire du dessin. »
© Loris Fae pour BeauxArts.com
« J’adore le dessin mais j’aime beaucoup les gens aussi. » C’est pourquoi elle a décidé d’ouvrir un atelier partagé dans un local d’une cinquantaine de mètres carrés, où elle travaille, mais surtout où elle reçoit du public, organise des cours de dessin, collabore avec des écoles et des structures du champ social, conçoit différents dispositifs de médiation, invite des intervenants venus de toute la France — souvent des copains qu’elle loge chez elle. L’idée : faire entrevoir la voie de l’art à ceux qui n’oseraient pas y penser : « Beaucoup d’enfants ne se disent pas qu’ils peuvent faire du dessin… »
Elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « Je me questionne beaucoup sur l’autogestion, le militantisme. Actuellement, je suis en train de monter avec des amis un local autogéré où on va faire des concerts avec des intentions engagées, accueillir des associations féministes, faire des réparations de vélos, proposer des soupes populaires… » Lier l’art et la vie, le mouvement (dessiné) et l’action (sociale) motivent la jeune femme, qui évoque entre deux questions son écoute d’un podcast autour de femmes paysannes, son observation quotidienne par la fenêtre des gens qui passent autour d’un rond-point, sa pratique de la randonnée et de l’escalade.
Lola Penicaud veut créer un monde « onirique », afin d’aborder des « sujets de société ».
© Loris Fae pour BeauxArts.com
Terminons sur d’autres projets, artistiques cette fois-ci : une bande dessinée autour d’une exploratrice inuit du nom de Arnarulunnguaq, et un livre pour enfants cosigné avec l’autrice Morgane de Cadier autour d’« une exploitation de pissenlits » avec, pour héroïne, une « jeune femme qui veut promouvoir ses droits ». On reconnaît bien là la patte de Lola Penicaud, brindille jurassienne au cœur grand ouvert, artiste sociale mais toujours inventive, onirique, féministe aussi, mais surtout aventurière, généreuse et douce. Une belle rencontre, en somme.
Lola Pénicaud. Les Petites
Du 26 octobre 2023 au 25 novembre 2023
Slow Galerie • 5 Rue Jean-Pierre Timbaud • 75011 Paris
www.slowgalerie.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi