Article réservé aux abonnés

Artiste à suivre

Marqueterie, tapisserie, peinture… Pauline Guerrier, flamboyante artisane aux 1001 talents

Par

Publié le , mis à jour le
Résidente de Poush Aubervilliers, la jeune Pauline Guerrier est la nouvelle touche-à-tout à suivre de près. Toujours à l’affût de techniques nouvelles (parfois empruntées à des artisans de l’autre bout du monde !), la Parisienne expose actuellement marqueteries, tapisseries, sculptures en verre et aquarelles à la galerie Clavé Fine Art, dans le 14e arrondissement. Rencontre.
Pauline Guerrier peignant dans son atelier à Poush Aubervilliers
voir toutes les images

Pauline Guerrier peignant dans son atelier à Poush Aubervilliers

i

Photo Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Devant un tel arbre généalogique, certains pourraient prendre peur ; pas Pauline Guerrier (née en 1990). « Mon arrière-grand-père a reçu le prix de Rome de gravure », commence-t-elle, avant de citer son arrière-grand-mère peintre, sa grand-mère céramiste, son père sculpteur et sa mère chorégraphe. Plus qu’une famille d’artistes, la jeune femme semble être l’héritière d’une véritable dynastie, avec une langue bien à elle : « Quand j’étais petite, si je voulais passer du temps avec ma grand-mère, il fallait que je fasse de la terre… » Difficile, dans de telles conditions, de passer à côté de la transmission de savoir-faire !

Dès l’enfance, Pauline Guerrier est ainsi confrontée à toutes sortes de techniques artistiques. Son petit truc bien à elle ? « Chacun a une pratique bien définie ; je suis la seule à les utiliser toutes ! J’adore apprendre. » D’où l’évidence d’entrer à l’École des beaux-arts de Paris, en 2009, où elle a pu bénéficier des nombreux ateliers : sérigraphie, anatomie, matériaux composites, moulage, céramique, taille de pierre… Et si chacun lui répétait à l’époque qu’il fallait qu’elle en profite, que plus jamais elle n’aurait accès à une telle diversité d’apprentissages, Pauline Guerrier a fait son chemin depuis, et prend garde à rester dans une démarche constante d’instruction. « Je suis des formations, pour apprendre le vitrail par exemple, ou la marqueterie, durant le confinement en 2020 ; j’invente, aussi. »

Paulien Guerrier travaillant à l’une de ses tapisseries
voir toutes les images

Paulien Guerrier travaillant à l’une de ses tapisseries

i

Photo Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

« C’est par la technique que j’entre dans une communauté. » Peu importe qu’elle parle peu ou pas la langue de ceux qu’elles rencontrent.

Elle voyage beaucoup, souvent seule d’ailleurs, toque à la porte des artisans. « C’est par la technique que j’entre dans une communauté. » Peu importe qu’elle parle peu ou pas la langue de ceux qu’elles rencontrent. Il y a « le langage de la matière », celui des mains et des silences concentrés. À Tanger, elle arrive avec la volonté ferme de rencontrer des tisserands et d’entrer dans leurs ateliers (inutile de préciser qu’elle réussira). Au Bénin, où elle est invitée par la fondation Zinsou en 2018, elle demande immédiatement à sortir de Cotonou, où est basée la fondation, pour voyager dans tout le pays en voiture. « Là, j’ai récupéré de l’eau de pluie pour faire mes teintures, je me suis couchée à 18 heures comme tout le monde lorsqu’il n’y avait plus de lumière… J’ai cherché à vivre comme les Béninois, à me détacher de là d’où je venais. »

Pauline Guerrier, Les Danses de l’eau
voir toutes les images

Pauline Guerrier, Les Danses de l’eau, 2018

i

photographie • © Pauline Guerrier

Elle s’arrête lorsqu’elle voit des femmes vendre leurs céramiques au bord de la route et passe du temps avec elles, découvre leur façon étonnante de cuire la terre (sans four, en jetant des branches d’arbres en flammes sur les pots empilés). Dans les villages, elle demande aux enfants de danser pour elle sur de grandes toiles enduites de colle, pour y laisser la trace fiévreuse de leurs petits pas (Les Danses de l’eau, 2018). Elle s’imprègne, et s’adapte, tout le temps : « à un moment, je n’avais plus de toiles, donc j’achetais des toiles de jute qui servent normalement à transporter des noix de cajou. »

Au Maghreb, elle s’arrête, elle aussi, de travailler lors des temps de prières, et en profite pour méditer, vivre au rythme musulman et le comprendre, à sa façon. Partie dans le Sahara suivre des Touaregs, elle observe la façon dont ils cousent leurs maisons, pour travailler ensuite sur un projet de tapisseries dont les motifs forment des cartes géographiques « sur la route de l’eau », c’est-à-dire indiquant les précieux points d’eau à connaître dans le désert (Traghk, 2019). Le résultat est d’une beauté à couper le souffle.

Pauline Guerrier a découvert la marqueterie en 2020, lors du confinement, et a appris les bases de cette technique en autodidacte avant de suivre une formation
voir toutes les images

Pauline Guerrier a découvert la marqueterie en 2020, lors du confinement, et a appris les bases de cette technique en autodidacte avant de suivre une formation

i

Photos Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

« Le médium arrive dans un second temps, après le sujet », lequel est lié aux émotions, très souvent.

Voilà pour sa personnalité, étonnante, flamboyante, unique. On le comprend très vite, à son débit rapide, à la force qui anime son corps dans l’espace immaculé de la galerie Clavé Fine Art où elle nous reçoit [ill. ci-dessous] : Pauline Guerrier est une force de la nature, une voyageuse, une bricoleuse ; un cœur ouvert, sans peur, sans frontière. À vif, aussi. Car elle précise : « le médium arrive dans un second temps, après le sujet », lequel est lié aux émotions, très souvent.

Un récipient pour garder la douleur

Pauline Guerrier, Tako Tsubo XVI
voir toutes les images

Pauline Guerrier, Tako Tsubo XVI, 2023

i

verr • 28 × 16 × 16 cm • Photo Studio Vanssay

Un exemple frappant est celui de ses sculptures en verre, réunies sous le titre Tako Tsubo (2023). Ce terme japonais désigne à la fois des pièges à poulpes utilisés par les pêcheurs, et un syndrome que l’on pourrait traduire par « avoir le cœur brisé » (le cœur se dilaterait pour prendre alors la forme d’un piège à poulpe). Ces « formes proches de l’urne funéraire » faites de verre soufflé « créent un récipient pour garder la douleur », nous explique-t-elle, et emprisonner dans leur beauté un souvenir d’amour.

On remarquera que le verre est parsemé de taches, comme la fourrure d’un animal. Celles-ci viennent de pierres semi-précieuses, que l’artiste collectionne au fil de ses voyages et qu’elle a choisi de réduire en miettes, pour les inclure dans le verre en fusion et les faire fondre à leur tour. Une technique encore jamais expérimentée par les verriers avec qui elle a collaboré pour cette occasion, preuve que les savoirs circulent aussi par l’essai empirique, et par les idées folles !

Vue de l’exposition “Ad Mire II” à la galerie Clavé Fine Art, Paris
voir toutes les images

Vue de l’exposition “Ad Mire II” à la galerie Clavé Fine Art, Paris, 2023

i

Photo Studio Vanssay

En face des sculptures, les quatre pans (sur six initialement) de la tapisserie des Hamadryades (2023), du nom des nymphes des arbres, ont pour point de départ le mythe de Daphné, transformée en laurier pour fuir un Apollon fou amoureux d’elle. La forêt imaginée ici par Pauline, si dense qu’elle se transforme presque en motif abstrait, réactualise le mythe. « Je me suis dit : encore aujourd’hui, combien de femmes aimeraient être transformées en arbres plutôt que d’épouser un homme qu’elles n’aiment pas ? »

Des tapisseries ex-voto

Pauline Guerrier, L’Ecume des jours, détail
voir toutes les images

Pauline Guerrier, L’Ecume des jours, détail, 2023

i

Tapisserie, laine sur bois. Collaboration Sibylle de Tavernost • 202 × 136,5 cm • Photo Studio Vanssay

Friande de « témoignages » en tout genre, interrogeant ses amis ou saisissant au passage une anecdote à la radio, l’artiste a travaillé pour sa série de marqueteries Plexus (2023) à partir d’une question qu’elle a posée autour d’elle : qu’est-ce que le plexus solaire ? Ce centre nerveux, particulièrement sensible au stress et aux émotions, a inspiré à ses interlocuteurs différentes interprétations, qu’elle-même a traduit dans des œuvres aux lignes schématiques, montrant des corps, des jambes et des mains.

Même esthétique dans sa série de petites tapisseries sur toiles de jute Ex-voto (2023), dont les « codes de représentation » se rapprochent d’une forme de « langage universel », compréhensibles par tous, presque archaïques dans leur simplicité. Elle s’est pour ce travail souvenu d’ex-voto (de petites œuvres religieuses peintes par des anonymes) vus dans des églises en Grèce, représentant des morceaux de corps pour demander à Dieu d’en chasser la douleur.

À 32 ans seulement, Pauline Guerrier pratique aussi bien la peinture que la sculpture, le dessin, la céramique, le vitrail, la tapisserie, la marqueterie…
voir toutes les images

À 32 ans seulement, Pauline Guerrier pratique aussi bien la peinture que la sculpture, le dessin, la céramique, le vitrail, la tapisserie, la marqueterie…

i

Photo Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Constamment guidée dans sa pratique par les richesses des arts populaires du monde entier, Pauline Guerrier a donné le 17 octobre dernier une performance au théâtre de Chaillot (lors d’une soirée orchestrée par Poush), directement héritée des mariages de la culture gitane : quarante personnes se sont tenues autour d’une corde formant un grand cercle, et se sont lancées des pelotes de laine durant une vingtaine de minutes, jusqu’à créer un support aussi solide qu’un trampoline, sur lequel une danseuse a sauté, pleine de l’énergie collective de ce maillage bariolé.

Détail d’une marqueterie de paille dans l’atelier
voir toutes les images

Détail d’une marqueterie de paille dans l’atelier

i

Photo Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Ainsi, de celle qui a fait un portrait ultra-synthétique des membres de sa famille en sculptant les lignes de leurs mains (Arbre de vie, 2014), de celle qui a travaillé avec un chanteur lyrique et créé pour lui des tapisseries aux motifs tirés de planches anatomiques de cordes vocales (Corde vocali, 2020), de celle encore qui a invité un circassien à danser avec une roue pleine d’encre sur une immense feuille blanche (Dans un instant, 2014), il faudra retenir la générosité, l’ambition sans limite, le travail sur le corps et le cœur, la foi, le lien aux autres, la collaboration sans hiérarchie. Bref, le talent.

Arrow

Pauline Guerrier. Ad Mire II

Du 29 septembre 2023 au 18 novembre 2023

www.clavefineart.com

Arrow

Libres courbes

Du 17 octobre 2023 au 10 novembre 2023

www.galeriegosserez.com

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi